A HIJACKING de Tobias Lindholm [Ciné Nordica 2013 — Festival Paris Cinéma]

Le prix d’une vie.

Tobias Lindhom (co-scénariste entre autres du déprimant Submarino de Thomas Vinterberg et de la série Borgen, une femme au pouvoir* de Jeppe Gjervig Gram et Adam Price) a choisi pour son second film de nous plonger au cœur d’une guerre des nerfs aussi énergique qu’éprouvante**.

Semblant de calme avant la tempête. Peter (Søren Malling, à tomber), la cinquantaine élégante, portant beau et doté d’un aplomb démesuré dû à son incontestable réussite professionnelle est le président d’une compagnie maritime qui porte aux nues son exceptionnelle intelligence et le sang froid qui lui fait emporter nombre de tractations acharnées. Mikkel (Pilou Asbaek), quant à lui, est un homme plus modeste. Cuisinier sur le cargo MV Rozen, c’est un être doux et affable qui attend impatiemment la fin de sa mission pour retrouver femme et enfant.

Fatalitas ! Alors qu’il n’est qu’à deux jours de sa « libération », le navire est arraisonné au beau milieu de l’océan Indien par des pirates somaliens et s’engage alors entre les armateurs, bien décidés à ne pas céder devant la terreur, et les flibustiers, qui ont tout à gagner à faire durer le plaisir, une guerre psychologique dont personne (ou presque) ne sortira indemne.

Peter estime, et c’est tout à son honneur, qu’il est de son devoir de sauver avant toute choses ses employés. Mais commet néanmoins un péché d’orgueil en refusant de passer la main à un négociateur extérieur qui pourrait lui ravir son aura au sein de l’entreprise. Comment envisager de demeurer seul maître à bord quand les cartes ont été redistribuées et que l’imprévisible est de mise ?

Mikkel et ses compagnons d’infortune, livrés âmes, corps et biens tant aux caprices de leurs bourreaux qu’aux marchandages de leurs employeurs confortés dans leur bon droit par le « spécialiste des causes perdues » qui les conseille, n’auront d’autre solution pour assurer leur propre survie que de se replier en eux-mêmes, voire de s’abandonner aux délices du syndrome de Stockholm. Comme lors de cette pêche miraculeuse où prisonniers en pleine confusion mentale et gardiens dangereusement enivrés oublient le temps d’un repas pantagruélique qu’on ne fraternise ni avec l’ennemi, ni avec ce qu’il convient désormais d’appeler une monnaie d’échange.

Le film, en d’incessants va-et-vient, se partage délibérément entre deux « scènes » où seront distillés suspense et coups de théâtre, lieux tout aussi clos où chaque personnage va se retrouver enfermé face à ses craintes, ses espoirs ou ses certitudes ;  le cargo pris d’assaut où, à quelques exceptions près, l’équipage sera embastillé à fond de cale, Mikkel ne devant son salut et ses rares excursions qu’à sa qualité de cuistot inoffensif, l’autre, une « salle des opérations » où une simple sonnerie de téléphone est attendue comme le messie et que Peter ne quitte que pour se justifier devant des familles affolées ou se réfugier dans son propre bureau.

Ce qui fait tout le sel de ce thriller en haute mer (mais pas de Steven Seagal à l’horizon, ni même d’éventuels sauveteurs puisque le monde extérieur ignore tout de l’événement, hypocrite « sécurité des otages » oblige) est l’écriture subtile qui prévaut aux luttes de pouvoir intestines et la profondeur des relations qui s’instaurent entre les différentes factions. Tout autant que l’interprétation sans faille des acteurs.

Car si (le remarquable***) Søren Malling et Pilou Asbaek (vers qui se porte naturellement notre empathie dès lors qu’il se trouve confronté à la mort) offrent une partition sans faute, les somaliens ne sont pas en reste, du jeune excité de la gâchette à Omar (Abdihakin Asgar), soi-disant porte-parole/traducteur de l’autorité terroriste et vrai chef de bande.

Les multiples jeux de dupes et de gros sous nous tiennent sans peine en haleine tandis que les pirates soufflent le chaud et le froid sur les otages et leurs proches, victimes collatérales d’une redoutable bataille d’égos et de calculs mesquins où, constat des plus amers, une vie n’a jamais guère plus que la valeur que l’on daigne lui accorder.

* Diffusée par Arte. Le réalisateur, en sus de Søren Malling et Pilou Asbaek, piliers de la série, a également entrainé Dar Salim dans son aventure maritime.
** Dont la petite histoire retiendra que — dans un souci de réalisme ? — le réalisateur a choisi de filmer sur un cargo ayant subi  la même « avanie » que le MV Rozen et que Gary Skjoldmose Porter, le spécialiste des négos, avait été embauché au départ comme conseiller technique sur le film.
*** Et fort justement récompensé d’un prix d’interprétation masculine au 12e Festival International du Film de Marrakech.

A noter que ce film, présenté à l’occasion de la 5e édition du Festival Ciné Nordica et projeté en compétition au Festival international du film policier de Beaune (où le prix Spécial Police lui a été décerné) sortira sur les écrans de France et de Navarre le 10 juillet prochain.

Dernière minute. Ce film sera présenté en avant-première le mardi 2 juillet lors du Festival Paris Cinéma.

A hijacking/Kapringen de Tobias Lindholm_2012
avec Pilou Asbaek, Søren Malling, Dar Salim, Roland Møller et Gary Skjholdmose Poretr

*****

2 responses to A HIJACKING de Tobias Lindholm [Ciné Nordica 2013 — Festival Paris Cinéma]

  1. misterloulou says:

    Waow, ça a l’air vachement bien. Prenant, palpitant, intense…
    Je me le note, merci pour l’article.
    (Marrant, Pilou, comme prénom. Ma grand-mère avait un chien qui s’appelait comme ça.)

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