Festival Paris Cinéma [04/07/12 — Journal de bord 6. Part 2] : Patrick Lung-Kong, Peter Wai-Chuen Yung & Allen Fong

A la découverte d’Allen Fong et autre raretés.

Seconde partie de ce mercredi plutôt épique dont je me soucierais peu de connaître les sorties cinéma, étant bien plus préoccupée à l’idée de ne pas rater le début de la séance au Forum des Images. Mon sens aigu de l’orientation fait à nouveau merveille dans le dédale souterrain et c’est radieusement épuisée que j’arrive enfin à m’affaler dans un fauteuil de la salle 300, tout en songeant que dans moins de deux heures, il va me falloir ré-emprunter le chemin inverse. Ô joie !

© Hong Kong Film Archive

16h30. Story of a discharged prisoner/Ying xiong ben se de Patrick Lung-Kong_1967
avec Patrick Tse Yin, Patsy Kar Ling, Kien Shih, Wong Wai et Patrick Lung-Kong

Un bienfait est toujours mal rendu. Le générique de Story of a discharged prisonner de Patrick Lung-Kong, thriller social (et réputé pour être l’inspiration première de John Woo pour son Syndicat du crime/A better tomorrow)  transfiguré en gros mélo contant la difficile réinsertion d’un délinquant, débute comme un polar nerveux à la Nikkatsu, au rythme endiablé et réalisé dans un noir et blanc des plus contrastés. Mais là, s’arrête la comparaison. Le héros sans peur mais non sans reproche n’a rien du charme un peu canaille de Joe Shishido, mais bien plutôt la beauté un peu mélancolique du charismatique Patrick Tse Yin, quelque peu abîmé par 15 ans passés en cabane, torturé par la culpabilité et plus tenaillé par un vrai désir de reprendre le droit chemin que de tailler sa route en solitaire. Ployant sous le poids d’une dette incompressible envers les siens, voire la société toute entière, il n’aura de cesse de refuser l’étrange amitié d’un jeune fan qui rêve de marcher sur ses pas.

Mais la route — soit celle qu’il parcourt entre le bidonville où il crèche et les appartements plus luxueux de la ville où vivent sa mère — qui le renie de peur qu’il contamine le reste de sa progéniture (!) —, son jeune frère au bel avenir tout tracé et les éventuels employeurs qu’il contacte — est longue pour retrouver son honneur perdu. En sortant de prison (ce brave cœur a souhaité assister les derniers instants d’un de ses acolytes, blessé à mort lors d’un cambriolage foireux), malgré les rares mains tendues dont celle d’un ancien complice rangé des voitures, Lee Cheuk/Patrick Tse Yin, notre ex-détenu va découvrir qu’il n’a pas fini de payer son erreur de jeunesse.

Sans compter que se dressent devant lui deux hommes, revers d’une même médaille, qui précipiteront patiemment sa chute et que le réalisateur n’hésite pas à renvoyer dos à dos.

Car le truand (interprété avec une inquiétante dangerosité par l’indestructible Kien Shih/One-eyed Dragon) qui n’a de cesse — après avoir « consolé » sa bien-aimée lors de son emprisonnement — de vouloir le réintégrer de force dans sa bande de fripouilles et ce, même au prix de la respectabilité du frérot qui a bien moins de scrupules que son repenti d’aîné, n’a en définitive rien à envier au flic* sarcastique et intraitable qui le poursuit de ses soupçonneuses assiduités, dans l’inconscient espoir de le voir trébucher aux fins de justifier ses propres principes moraux.

De mésaventures et maigres espoirs en troubles chantages, notre héros, sans se départir d’un masque tragique, va se révéler bien plus chevaleresque que tout le beau monde qui gravite autour de lui et méprise ses efforts quotidiens. Non sans avoir auparavant obtenu le pardon maternel (!), Lee Cheuk, cette âme pure, va accepter d’être sacrifié sur l’autel de la respectabilité de la cellule familiale et achèvera son chemin de croix là où il l’a débuté, en endossant la faute d’un autre.

La morale est donc sauve. En apparence.

Si Kien Shih est grandiose en chef de triade patelin et sadique à la fois, Patrick Tse Yin, en éternelle victime expiatoire, est exceptionnel de retenue et c’est avec un peu de rancœur que l’on se doit d’accepter les clichés inhérents au genre qui parsèment ce mélodrame (prévoir tout de même quelques scènes d’action, mélange de torgnoles et de kung fu, pas piquées des hannetons) cantonais, nonobstant fort critique à l’égard d’une société à double vitesse.

* Comme John Woo le fera dans A better tomorrow, c’est Patrick Lung-Kong qui se colle à ce rôle quelque peu pervers

*****

Et hop, re-cavalcade en sens inverse pour rejoindre le MK2, où j’arrive sur les rotules après avoir laissé passer une bonne vingtaine de rames fichtrement bondées.

Mémo à moi-même, ne plus jamais perdre mon temps et mon énergie à tenter de changer de salle en cours de journée. Et notamment aux heures de pointe. Merci.

*****

© DR

20h. The system/Xing gui de Peter Wai-Chuen Yung_1979
avec Pak Ying, Kien Shih, Chiao Chiao, Erwin Panos, Peter Brent et Mike Lovatt

L’ascète et le jouisseur. The system ne badine pas avec la cruelle réalité et dénonce pêle-mêle non seulement l’extraordinaire pouvoir de coercition des autorités policières hongkongaises mais également les amitiés particulières qu’elles nouent avec certains membres de la pègre. Quand il ne s’agit pas purement et simplement pour certains de franchir la fameuse ligne invisible qui les fait passer de l’autre côté de la loi. Sans oublier, outre les pourris et magouilleurs de tous bords, les fameuses guerres de polices qui font plus de victimes collatérales que les échauffourées avec les truands.

L’obstiné — et bien naïf — inspecteur Chan (excellent Pak Ying), sans nul doute le dernier policier d’une moralité sans faille de Hong Kong, va l’apprendre à ses dépens dans ce polar nerveux réalisé par un Peter Yung déchainé et, semble-t-il, d’un indéfectible pessimisme.

Le réalisateur va suivre pas à pas, avec un souci du détail quasi documentaire, la tortueuse enquête de son flic lancé sans filet — tantôt en usant de moyens guère très ragoutants — dans le démantèlement d’un puissant réseau de trafic de drogue dont les ramifications s’égarent un peu trop souvent dans les locaux de la police, et ce, jusqu’au sommet.

Bien que bardé de gadgets électroniques dernier cri, notre homme va se retrouver face à une hiérarchie dont l’aveuglement n’a d’égale que son degré de corruption et, de fait, souvent dans l’impossibilité de faire correctement le job qu’il porte en si haute estime. Voyant ses suspects relaxés ou subornés par d’autres brigades, Chan le nettoyeur, en désespoir de cause, va baisser la garde et accorder sa confiance à un indic. Mauvaise pioche.

L’indic, c’est Kien Shih (Encore lui, oui !), d’une telle virtuosité qu’il confine au génie. Doté d’une intelligence retorse et d’un inébranlable culot, il est aussi menaçant en parrain intrépide qu’en vipère délatrice, quand il ne se laisse pas aller à baisser le masque (vraiment ?) et se révéler mutin et charmeur en bon mari et père de famille. Inutile de préciser qu’il ne fait pas bon lui tourner le dos puisque sa hantise des barreaux lui inspire en permanence de circonvenir à toute enquête de police en jouant les agents triples, voire quadruples avec le même aplomb et sans l’ombre d’un regret.

Outre sa fin apocalyptique d’une invraisemblable noirceur — violence inopinée et barbarie au menu — qui n’offre que peu d’espoir à une société bien mise à mal par l’individualisme et le cynisme, The system est truffé de scènes passionnantes qui plongent le spectateur dans les entrailles mêmes de la course effrénée et jonchée d’embûches de Chan. Particulièrement lors d’un suspense haletant qui préside à une filature* dans un Hong Kong dédaléen où le temps semble imperceptiblement s’allonger. Palpitant !

* Séquence qui peut rappeler d’excellents souvenirs à ceux qui ont vu le nettement moins désespéré Filatures/Gun chung de Johnnie To_2007.

*****

Hormis l’hommage à Johnnie To venu participer à une master class au Forum des Images, trois coups de projecteurs sont dédiés cette année à Ann Hui, Patrick Tam et Allen Fong, chantres de la nouvelle vague hongkongaise. Ce dernier, éternellement coiffé d’un invraisemblable galurin, et seul des trois à être présent à Paris — il pourra sans nul doute causer aux absents du chaleureux accueil qu’il a reçu chez nous—, s’est fait une joie de venir nous parler de son œuvre  (depuis 1981, 5 longs-métrages et un documentaire après avoir débuté à la télévision en réalisant deux épisodes pour la série Below the rock, à laquelle à également participé Ann Hui) et répondre à quelques questions.

Ce qui meut avant tout les personnages de Just like weather — le film qui nous est projeté ce soir — nous prévient-il d’emblée est l’éternel désir d’aventures de l’être humain. Après nous avoir livré quelques détails biographiques et s’être enorgueilli d’avoir vu son nom au menu des Cahiers du Cinéma (Découvrir Allen Fong par Aurélien Dirler, dans le numéro de juin 2012), Allen Fong s’étendit également sur son éthique journalistique — principes qu’il applique à son cinéma : penser au public tout en restant objectif sans oublier de faire preuve de compassion — et sa soif d’indépendance. On sent, malgré l’hilarité quasi constante du personnage, une intransigeance et une force de caractère peu communes. Rencontre rafraichissante donc.

A noter que je verrais donc ses trois premiers films dans un ordre déchronologique.

*****

© HKFA

21h45. Just Like Weather/Mei guo xin de Allen Fong_1986
avec Lei Yuk-Kuen, Chan Hung-nin, Cheng Chi-hung et Yu Wan-fei

Mémoires fragmentées d’un premier amour. Un (très) jeune couple fait le point sur sa vie et ses désirs d’avenir.

A noter que Christine a épousé Hung, guère plus vieux qu’elle, à 16 ans. Le film s’attache à décortiquer l’amour qu’ils se portent et les concessions qu’ils seraient prêts à accepter pour adopter, sans nécessairement se trahir, les rêves de l’autre. La dispute intervient alors que l’avenir de leur ménage tient au fil ténu d’une essentielle divergence de point de vue (de vie ?) : tandis que Christine souhaite bâtir sa destinée à Hong Kong, Hung envisage d’émigrer en Amérique. En désespoir de cause, la jeune femme accompagne finalement son époux dans un périple censé les mener de San Francisco à New York ; voyage qui permettra à nos deux adulescents, de refaire le monde, faire le point et prendre, s’ils en ont déjà la capacité, les grandes décisions qui s’imposent.

Sur ce maigre (?) canevas, Allen Fong déstructure l’histoire de ses deux héros aux sentiments en perpétuelle évolution et changements soudains — comme le temps semble-t-il. En moult va-et-vient dans leurs souvenirs qu’ils égrènent devant la caméra d’un documentariste — le réalisateur se met alors en scène pour ausculter cette juvénile passion qui s’étiole au contact des réalités — les jeunes gens vagabondent au gré de ce road movie mélancolique, des nouvelles rencontres qui se forgent et du bonheur de l’illusoire indépendance retrouvée, tout en laissant affleurer la peur secrète de lâcher en définitive la proie pour l’ombre.

Le charme étrange du film qui nous enveloppe peu ou prou tient à ce qu’Allen Fong nous perd discrètement entre fiction et documentaire en laissant la part belle à l’improvisation et en introduisant des souvenirs appartenant non pas aux personnages que nous voyons grandir sous nos yeux, mais à ses acteurs. Cela tient à la méthode de travail du metteur en scène qui, bien qu’il parte toujours d’un script, introduit subrepticement au gré de ses découvertes des détails incongrus chapardés à ses comédiens, qui nous permettent curieusement de nous attacher aux deux jeunes héros qu’ils interprètent.

Du cinéma-vérité — voire du Stanislavski sans prise de tête psychodramatique — en somme, qui n’appartient qu’à lui, où nous assistons, quasi en direct — le documentaire pouvant alors faire office de répétitions —, de scènes tronquées en révélations tardives, à la construction des personnages de Just like weather, qui nonobstant gardent encore et toujours une part de mystère, la complexité de l’âme humaine.

A voir : l’interview d’Allen Fong

*****

Je piaffe d’impatience à l’idée de rentrer au plus tôt car il est plus que temps que je commence à publier sur ce Festival. J’envisage donc une petite insomnie supplémentaire…

A suivre…

Si vous avez raté le début

  • Avant première de Holy Motors de Léos Carax
  • Teaser
  • Jour 1 — vendredi 29 juin 2012 — avec Jeff Mills, André Sauvage & Herman Yau
  • Jour 2, Part 1 — samedi 30 juin 2012 — avec Roman Cheung, Nam Nai-choi, Herman Yau & Chin Man-kei
  • Jour 2, Part 2 — samedi 30 juin 2012 — avec Ann Hui, Yuen Wo Ping, Wu Ma, Miguel Gomes & Yeun Sang-ho
  • Jour 3 — dimanche 1er juillet 2012 — avec Ann Hui, Clara Law, Ringo Lam, Bence Fliegauf & Khavn de la Cruz
  • Jour 4 — lundi 2 juillet 2012 — avec Patrick Tam, Michael Hui, Yang Yong-hi, Tom Shu-yu Lin & Yim Ho
  • Jour 5 — mardi 3 juillet 2012 — avec Raoul Ruiz, Kim Nguyen & Julia Murat
  • Jour 6, Part 1 — mercredi 4 juillet 2012 — avec Wu Ma & Kirk Wong

Et le palmarès du Festival Paris Cinéma 2012

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