[e-cinema] LES ENQUÊTES DU DÉPARTEMENT V : DÉLIVRANCE de Hans Petter Moland

Ne laissez pas aller vos petits enfants.

Une bouteille s’échoue sur les côtes écossaises avec à son bord un message de détresse rédigé en danois. Nous sommes dans un épais roman de Jussi Adler-Olsen consacré au Département V, spécialisé dans les enquêtes classées sans suite. L’équipe, flairant le désastre, va donc entrer en action malgré l’état psychique plus que lamentable de sa tête de proue.

Après le très glauque Profanation de Mikkel Norgaard (réalisateur de la série Borgen, à laquelle il a emprunté pour l’occasion l’excellent Pilou Asbæk), sorti au cinéma en 2015, les amoureux du couple de flics tenaces et ambigus, le peu loquace Carl Morck et Hafez el-Assad, son adjoint syrien, ont ensuite découvert le claustrophobe Miséricorde, déjà réalisé par M. Norgaard, première enquête sortie directement en VOD — les voies de la distribution sont bien mystérieuses — et qui narrait la création de ce fameux service, considéré par beaucoup de policiers comme une voie de garage et qui se révèle être pour Carl, Hafez et Rose, leur secrétaire (la très pimpante Johanne Louise Schmidt), un chemin vers la rédemption pour l’un, un épanouissement pour l’autre, une occasion de ne pas s’ennuyer pour la troisième.

Voici qu’arrive aujourd’hui le pervers Délivrance, distribué par Wild Bunch Distribution, et ce, exclusivement en e-cinema. Ce que l’on peut regretter*, la mise en scène de Hans Petter Moland** qui tient les rennes de ce 3e épisode et apporte ainsi un œil neuf (et norvégien), étant manifestement conçue pour le grand écran. Comme désormais bon nombre d’excellents thrillers visqueux produits pour la télévision (américaine) pourra-t-on rétorquer. Certes.

Quoiqu’il en soit, l’on est heureux de retrouver, au bord de l’implosion, Carl, le flic à la triste figure — Nikolaj Quiabouffémasoupe Lie Kaas*** — et son barbu de co-équipier, le séduisant Hafez, interprété avec son habituelle énergie par le toujours excellent Fares Mesparentsontdelhumour Fares, qui, ici se fait plus discret mais néanmoins, laisse de ci delà, échapper quelques plaisanteries qui sont autant de respirations dans une abominable et étouffante histoire mêlant sectes, excessive piété et psychopathe de concours. Espérons nonobstant que par la suite, ce couple si singulier ne vire pas au buddy movie façon L’arme fatale****. Ici, très intelligemment, le scénariste Nikolaj Arcel, creuse un nouveau sillon et redistribue les cartes, enrichissant ainsi ce fascinant duo. Carl est athée mais également habité d’un esprit de sacrifice qui irradie son nihilisme ; Affez est croyant et pratiquant, tout en estimant en bon pragmatique que la fin justifie très souvent les moyens. Quant au casting, reconnaissons qu’il tient du génie.

Adieu Copenhague, c’est dans les campagnes quasi-désertiques illuminées d’une froide clarté que les drames se nouent. L’horreur n’en est pas moins abjecte au soleil.

Les enfants sont, dit-on, les premières victimes de la guerre et c’est bien à des conflits sans merci que nous assistons. Tout d’abord à la guéguerre des nerfs menée par un malfaisant de compét’ au visage d’ange dévoyé, Johannes, — joué avec une belle gourmandise par Pål Sverre Valheim Hagen, vu dans Refroidis (cf. note 2 ci-dessous) et qui nous donne envie d’aller prendre derechef une douche salvatrice et désinfectante dès qu’il apparait à l’écran dans toute sa mielleuse ignominie — contre un couple d’une piété telle qu’il va s’imaginer qu’elle peut suffire à protéger ses petits, puis à la guérilla entamée par le cancrelat résolu à rendre totalement siphonné un Carl exsangue et déjà bien entamé. Oubliez les increvables Michael Myers et Jason Voorhees ! Une magnifique poursuite — un coup j’te vois un coup j’te vois plus — entre les deux hommes, dans les décors labyrinthiques d’un hôpital d’une tristesse à pleurer est une des scènes choc de Délivrance qui laissent pantelant. Johannes, tel un fantôme facétieux, et par la grâce de la mise en scène, semble constamment s’y dissoudre sous nos regards captivés.

L’intrigue retorse pousse le spectateur dans ses retranchements, tant on est tétanisé lorsque le croquemitaine s’exerce à des caresses déplacées sur des visages enfantins. Mais, méfiance, la réalité souvent est bien pire que la plus extravagante des imaginations, et le nœud gordien à trancher peut cacher des vérités bien peu reluisantes, puisque, mais est-il besoin de le rappeler, l’abjection humaine ne connait point de limites. Et le vicieux Johannes a bien plus d’une perversion dans son sac à malices.

Sous ses dehors de thriller nerveux, Délivrance qui bénéficie outre les acteurs déjà nommés, d’une distribution ad hoc, est une subtile variation sur les thèmes de la(l’in)tolérance religieuse, sujet doublement d’actualité — et par les actes de terrorisme, et par les révélations indécentes des actes des gens d’église — et l’aveuglement qui en découle, et n’est souvent qu’une maladroite réponse à un désarroi terriblement humain. On ne peut, dans Délivrance, s’empêcher d’entrer en empathie avec les parents des bambins enlevés, quoique l’on pense des prisons religieuses dans lesquels ils enferment leur progéniture pensant ainsi, bien à tort, les préserver de la violence et de la corruption du monde extérieur.

Inutile, au vu de ce qui précède de préciser que la violence de cette 3e enquête du Département V, qu’elle soit visuelle — un meurtre très graphique peut notamment heurter — ou subliminale, le spectateur en proie à l’angoisse se faisant son cinéma parallèlement aux fausses pistes sur lesquelles l’entraîne Hans Petter Moland, fait de Délivrance, une œuvre destinée à un public (très) averti amoureux du cinéma chez soi.

© Hendrik Ohsten/Wild Bunch Distribution
© Hendrik Ohsten/Wild Bunch Distribution

* Les embouteillages hebdomadaires qui plombent désormais les sorties du mercredi en sont vraisemblablement la cause (malgré une projection au dernier Festival de Beaune en avant-première et hors compétition). Cf. la note *****
** Auteur des iconoclastes et hilarants Un chic type/En ganske snill mann_2011 et Refroidis/Kraftidioten_2014 tous deux avec Stellan Skarsgård en tête d’affiche
*** A l’affiche le 25 mai avec son complice Mads Mikkelsen du désopilant Men & chicken/Maend & høns de Anders Thomas Jensen_2016 où son visage si particulier, est encore une fois atrocement malmené pour notre plus grand plaisir
**** Lethal weapon de Richard Donner_1987

Pour en savoir plus :  la page FB des enquêtes du Département V


Les enquêtes du Département V : Délivrance/Flaskepost fra P de Hans Petter Moland_2016
avec Nikolaj Lie Kaas, Fares Fares, Johanne Louise Schmidt, Jakob Oftebro,
Pål Sverre Valheim Hagen, Soren Pilmark et Lotte Andersen

Sortie en e•cinema le 5 mai 2016 en exclusivité.

*****

4 responses to [e-cinema] LES ENQUÊTES DU DÉPARTEMENT V : DÉLIVRANCE de Hans Petter Moland

    • FredMJG says:

      Toujours sur les bons coups toi 🙂 C’est en ligne aujourd’hui je crois, faudrait vérifier. Et c’est très bon. Ça va te flanquer tout plein de frissons (mais tu vas rire aussi parce que bon, Nikolaj, perso, plus il est malheureux et plus il me fait rire. C’te tête !)

  1. dasola says:

    Bonsoir fredMJG, je viens de me le commander en DVD, j’ai les deux premières enquêtes: saignant et glauque à souhait. Je verrai bien pour celui-ci. Bonne soirée.

    • FredMJG says:

      Tu as bien fait. Tu vas aimer, les gars sont géniaux et l’histoire, et bien, question glauque, elle a son content (mais avec intelligence)

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