LES AMANTS ELECTRIQUES de Bill Plympton

Je t’aime, moi non plus.

Qui oserait encore, après L’impitoyable lune de miel, Mondo Plympton ou Les mutants de l’espace demander qui est Bill Plympton ? A l’heure où Hayao Miyazaki prend une retraite bien méritée après un ultime chef d’œuvre, la disparition de Satoshi Kon et les Monty Python désormais aux abonnés absents, la sortie d’un nouveau film de cet impudent vétéran de l’animation a l’effet d’un gaz hilarant fort bienvenu.

En exergue, sur la pochette d’un DVD rassemblant quelques uns de ses courts métrages les plus foldingues (mais en a-t-il seulement réalisé de raisonnables ?) produits entre 2004 et 2008 — dont le fameux Santa, the fascist years — cet appel à témoins de Terry Gilliam : Where does Bill Plympton buy his drugs? ». Au lecteur qui a la réponse et qui fera suivre discrètement adresse et ordonnances, mon éternelle reconnaissance.

Les amants électriques, sa dernière confiserie fourrée aux substances illicites et hautement recommandable nous est livrée cinq années après Des idiots et des anges où, pour mémoire, un damné égoïste de première se sentait pousser des ailes qui achevaient de le transfigurer. C’est que Bill Plympton travaille à l’ancienne, tout à la main, en gestes alertes que parfois l’effronté animateur laisse entrevoir sous la couleur, comme si ses films étaient constamment des work in progress qui se déroulaient sous nos yeux, jamais totalement achevés, mais vivant une existence propre hors des coups de crayon de leur créateur.

Bill Plympton a tout du parfait artisan, la folie furieuse, la passion, l’endurance et les idées fixes. Ici ses dessins sont comme les sentiments qui attisent la fureur d’aimer ou de haïr de ses personnages, sans édulcorant et, de la conception à la réalisation fichtrement affolante, à des années lumière des dessins animés bien léchés sur les bords sortis des usines à rêve hollywoodiennes. A l’aide de travellings, de plongées et de contreplongées, Bill Plympton continue de tordre le coup au mythe américain réduisant insidieusement le pays à des fêtes foraines, des malls et des motels, peuplés d’étranges créatures toutes entières soumises à leurs désirs.

Fi des monochromes dépressifs qui endeuillaient Des idiots et des anges, les couleurs des Amants électriques sont pimpantes et acidulées, à l’image des goûts vestimentaires de son héroïne ; le temps est à l’amour et à la tendresse, ce coquin de Plympton se veut romantique. Pas de transformations démentes ni de torsions surréalistes des corps comme dans L’impitoyable lune de miel mais toutefois une caractérisation bouffonne des genres : Ella est une superbe pimbêche au nez en trompette qui lui sert à fendre la foule de mâles déchainés à l’approche d’une aussi jolie proie et entraîne le spectateur ébloui dans son sillage. Jake, le grand benêt dont elle va décider de faire l’homme de sa vie en bafouant allègrement les droits de la petite amie qui l’accompagne, se la jouerait plutôt culturiste. Tout dans les épaules, rien dans la citrouille, il est nonobstant doté d’un charmant fondement, petit mais musclé, qui fait saliver toutes les desperate housewives s’arrêtant à sa pompe…

Car oui, les personnages de Plympton ont un sexe et l’assument. Bruyamment. Dans un film sans parole, où la musique de Nicole Renaud se taille la part du lion mais où cependant les soupirs, ricanements, râles, cris, sifflements, ahanements et autres borborygmes furibonds rythment cette recherche effrénée du bonheur, fut-ce au prix du malheur des autres.

Bill Plympton n’y peut rien. Il a beau s’abandonner à l’amour avec un grand A, celui qui fait frissonner les corps et mourir à petit feu, mais qui peut en un tour de main et deux/trois dessins se muer en haine, tant les deux concepts se rejoignent dans la rage et la fureur, il lui est impossible de verser dans la mièvrerie. L’amour se doit d’être explosif et sans concession aucune. Après leur rencontre « électrique » par la malignité d’auto-tamponneuses hystériques, l’entente sexuelle de Jake et Ella ravage consciencieusement leur appartement. Puis le moindre soupçon d’infidélité — Jake, le pompiste musculeux, ne voyant guère plus loin que le bout de son vit — les mène derechef aux pires extrémités. Pour le plus grand bonheur de nos zygomatiques, notamment lorsqu’est malicieusement convoqué le Boléro de Ravel…

Tout en s’en donnant à cœur joie en épinglant méchamment les frustrations sans limite du bon peuple américain qui donne illico libre cours à son goût pour la violence dans ce qui devrait n’être qu’un amusement familial — l’auto-tamponnage faisant figure de harcèlement de rue, voire de tentative de viol —, notre caricaturiste apostrophe également la naïveté des amoureux qui se croient seuls au monde et ainsi protégés du mal… Et profite de ce besoin d’amour éhonté des personnages qui confinerait presque à la rage pour nous emmener subrepticement aux confins du fantastique après avoir cédé aux sirènes du thriller et nous avoir fait bénéficier d’un règlement de compte westernien particulièrement croquignolet.

Il va sans dire que cette love story ultra sexuée ne convient pas aux jeunes enfants ou aux personnes émotionnellement fragiles. Mais les sans-cœurs, les cyniques, les romantiques, les amoureux, les « c’est compliqué » s’y reconnaîtront, sous un trait cruel ou un autre, et s’esclafferont de bon cœur, d’un bon gros cœur aussi énorme et écarlate que celui d’Ella, ce cœur qui bat encore et toujours et fait grincer des dents les jaloux et les peine-à-jouir. Ne vous en privez donc pas.

A noter. Le film de Bill Plympton sort sur tous (rêvons un peu) les écrans de France et de Navarre, mercredi 23 avril.

Dernière minute. Le DVD des Amants électriques de Bill Blympton, édité par Ed Distribution, sortira le 26 aout prochain. Dans les bonus, une douzaine de vidéos* nous renseignent, étape par étape, sur les diverses phases de création du film. Elles sont accompagnées d’une interview de Bill Plympton par Philippe Piazzo et Ludovic Denizot d’Univers Ciné, où le réalisateur s’épanche sur ses influences — James M. Cain ou Daumier —, la musique, son amour de l’aquarelle et ses autres obsessions comme la schizophrénie féminine ou la beauté des aisselles… Indispensable.
* extraites du site de Bill Plympton — une mine pour tous les aspirants-réalisateurs de film d’animation hors norme — car le bougre n’est guère avare quand il s’agit de partager les « secrets » de fabrication de ses films, que ce soit en matière de dessin ou de la « tambouille » naturelle touchant à la technique proprement dite.

Les amants électriques/Cheatin’ de Bill Plympton_2013

Pour en savoir plus :

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