Kill List de Ben Wheatley [L’Étrange Festival 2011]

Kill List de Ben Wheatley © Rook Films

A chacun son dû. Kill list, deuxième long métrage de Ben Wheatley, est de ces films qu’il vaut mieux découvrir vierge de toute information.

Une seconde vision sera par contre tout à fait judicieuse pour une meilleure appréhension des petits indices que le réalisateur, débordant de talent et d’humour noir, n’aura pas manqué de semer pour attirer dans son piège les petits Poucet que nous sommes.

Dès le début du film, nous cheminons — ou du moins le croyons-nous — en terrain connu. Soit, le drame social dans les classes moyennes tant prisé en Grande Bretagne, et désormais contaminé par les dramatiques conséquences des sales guerres du XXe siècle auxquelles le pays a participé et sacrifié tant de jeunes soldats.

Jay est de cette trempe. On devine sans peine sous le masque de l’époux querelleur et du bon père un tantinet à côté de ses pompes l’ex-soldat souffrant de stress post-traumatique. De par son physique passe-partout et son jeu ardent, l’excellent Neil Maskell évoque aisément une version juvénile du héros brisé de Route Irish de Ken Loach.

Parce qu’il a oublié d’acheter du PQ et a rapporté à la place de quoi imbiber toute l’Angleterre alors que l’argent ne rentre plus (pour cause, une dernière mission vraisemblablement foireuse a laissé la psyché de l’homme sur le carreau), une scène de ménage éclate sous l’œil inquiet de leur unique enfant. Suivie d’une accalmie lors du débarquement du meilleur pote de Jay, Gal (Michael Smiley, le bien nommé) flanquée d’une petite amie fichtrement inquiétante. L’alcool aidant, les dés sont jetés, les rapports vont alors osciller entre beuveries et rigolades hystériques entrecoupées de colères soudaines et de bagarres homériques. Sans conséquence aucune semble-t-il sur les véritables sentiments que les personnages nourrissent les uns pour les autres : Jay ne souhaite rien tant que de pourvoir aux besoins de sa famille, lui et Gal sont d’indécrottables frères d’arme à l’amitié indéfectible.

Et tandis que l’invitée trace des signes cabalistiques au revers des miroirs, Jay se laisse convaincre par Gal d’accepter un nouveau contrat fort juteux pour les tueurs à gages qu’ils sont devenus. Et de révéler ainsi son visage en temps de paix, celui d’une implacable machine à tuer dont la violence va aller crescendo jusqu’au point de non retour.

Il flotte comme un bon vieux parfum de la Hammer dès lors que les deux mondes — le familial, campagnard et apaisant, le professionnel, nocturne et menaçant — de Jay s’interpénètrent l’un l’autre… parfois avec humour. Ne va-t-il pas sous les yeux effarés de son épouse se préparer une fricassée de la carcasse de lapin découverte dans son jardin et qu’il pense abandonnée là par son chasseur de matou. Par ailleurs, ses cicatrices (son nouvel employeur — terrifiant Struan Rodger — lui a fait signer son CDD de son sang) ne se referment pas, ses victimes remercient leur bourreau (âmes sensibles s’abstenir, Jay jouant du marteau en parfait petit bricoleur du dimanche) de venir leur ôter leur misérable vie. Ce qui paraît être une opération de nettoyage de la lie de la société (pédophiles, pourvoyeurs de vidéos pornos) vire sensiblement, au gré de son comportement erratique, à un dessein plus universel.

Sur une musique originale signée Jim Williams, Ben Wheatley signe un implacable thriller d’une grande beauté formelle (notons notamment une poursuite haletante dans des galeries souterraines), doublé d’une réflexion sur l’impossible réinsertion des soldats dans l’inquiétante banalité du quotidien.

L’ultime scène en décevra sans doute certains mais elle n’est que l’aboutissement vers lequel tend toute l’histoire. Quand on signe avec le diable, il n’est guère surprenant que ce dernier vienne se repaitre de sa récompense.

A NOTER. Kill list bénéficie d’une deuxième projection à L’Etrange Festival  jeudi 8 septembre en fin de soirée (et malheureusement, face à Rundskop de Michael R. Roskam, révélation du festival. Le choix est donc cornélien).

Kill List de Ben Wheatley_2011
avec Neil Maskell, Myanna Buring, Harry Simpson, Michael Smiley, Emma Fryer, Struan Rodger, Mark Kempner et Damien Thomas