ROUTE IRISH de Ken Loach

Zone grise.

Fergus est un triste sire. Doublé d’un teigneux sur lequel on ne peut compter. Du genre à se bourrer consciencieusement la gueule (qu’il tire en permanence) et à se bastonner ensuite avec les bobbies de sa majesté. Résultat des courses : garde à vue, procès en suspens et interdiction de sortie du territoire. Enfin, ça n’est pas la mort non plus. Tout du moins, pas la sienne.

Car son pote Frankie (auquel John Bishop insuffle une charge si sympathique qu’il rend sa disparition encore plus insupportable) qui l’a appelé plusieurs fois à l’aide sans l’obtenir — et pour cause — est bien raide, lui, et en de si nombreux morceaux que le cercueil est présenté fermé en signe de respect pour ses proches (Les corps éventrés et ensanglantés, c’est bon pour les infos, pas dans l’intimité).

Il y a de meilleures façons de rentrer de mission. Mais Frankie n’était pas soldat. Enfin, disons qu’il ne l’était plus. Ce n’est donc pas pour défendre la veuve et l’orphelin ou pourfendre la dictature, voire assurer le plein d’essence des 4×4 qu’il s’est retrouvé à Bagdad. Frankie était un agent de sécurité, embauché par une de ces compagnies privées qui font leur beurre des conflits dans le monde.

Et s’il convoyait « des paquets » jour après jour sur cette fameuse route Irish, la plus dangereuse de toutes, c’est un peu grâce à Fergus, son alter ego, son compagnon de beuverie, son âme damnée, son frère de lait avec qui il partageait tout — sauf sa régulière — et qui lui avait fait entrevoir la possibilité d’éviter d’aller pointer au chômage ou de se tuer toute une vie au travail en échange d’un salaire de misère.

Ken Loach, manifestement, n’a pas souhaité traiter de la sale guerre en Irak en s’attachant aux soldats gracieusement prêtés à l’empire américain par Tony Blair et consorts. Il préfère plutôt évoquer toutes les contradictions et les effets secondaires que peut avoir un conflit interminable et quelque peu hors-la-loi sur la psyché d’une société d’ores et déjà bien mal en point.

Lorsque Fergus a décidé de devenir auto-entrepreneur à Bagdad, c’était l’avouera-t-il à la veuve (Andrea Lowe, dans un rôle ingrat un poil convenu) de son ami, « pour en croquer aussi », s’assurer une belle retraite, en encaissant des sommes astronomiques exemptes de tout impôt. Fergus est-il un brave type un peu naïf ou un salaud de la même espèce que le patron de Frankie qui s’est chargé d’élever son mercenaire au rang de martyr lors d’une superbe oraison funèbre ? La question pourrait se poser si Fergus n’avait payé le prix fort pour son éventuel cynisme*.

Il n’est qu’à voir le vide absolu de son existence depuis qu’il est rentré à Liverpool s’occuper méticuleusement de sa future cirrhose. On ne sort pas aisément de sa condition si l’on n’est pas prêt à abandonner toute éthique. La lutte des classes n’est jamais loin chez Ken Loach. Fergus qui s’est offert avec le prix du sang un magnifique loft doté d’un panorama renversant n’est même pas fichu de le meubler correctement. Il s’agacera même un jour sur la manie qu’ont ses ex-collègues de se convertir au golf. Hormis l’amitié, il n’est point de salut.

Ce solitaire n’a désormais plus qu’une idée en tête. Comprendre les raisons de la mort de Frankie et au besoin, mener lui-même les recherches, au risque d’en perdre la vie, ou la raison.

De la même manière que Fergus s’est planqué dans la chapelle ardente pour forcer l’ouverture du cercueil arrivé d’Irak après une escale touristique au Koweit car il ne peut croire que ce qu’il voit, l’enquête va essentiellement se recentrer sur la vision, de ce que l’on saisit, de ce qui nous échappe, des détails qui crèvent les yeux et des mensonges qui égarent.

Des photographies, des articles de journaux, des vidéos tournées à l’arrache sur un portable, des images d’archive (insoutenables) qui parfois viennent interférer dans les conversations, des chats sur le net, tout n’est plus désormais qu’une question de regards, plus ou moins émus — le traducteur irakien —, plus ou moins aveuglés — Fergus, l’esprit ravagé par le chagrin et la culpabilité va se laisser manipuler comme un bleu** et passer les bornes —, plus ou moins apocryphes — les employeurs et autres compagnons de route —, jusqu’à la frontière infranchissable. Que notre prolétaire gonflé à bloc va pourtant traverser, traduisant à la lettre l’infamant « by all means necessary », sans jugement de la part du réalisateur, sans nécessairement plus de complaisance, mais également sans esquive. Mieux vaut avoir l’estomac solide.

Car, que l’on ne s’y trompe pas, la seule bonne cause que défend réellement Fergus est la sienne et elle ne vaut pas tripette.

Le réalisateur ne manque jamais une occasion d’exposer les contradictions de son « héros », prêt à remuer ciel et terre pour faire éclater la vérité sur des actions iniques — exactions commises sur la population civile passées sous silence vs obscénité des pots de vin versés — tout en approuvant d’autres actes tout aussi barbares basés sur des préjugés de soldat surentrainé (Légende urbaine : un Bagdadi, fut-il un bambin, ne peut être qu’un terroriste en puissance. A abattre donc, sans sommation).

Il faut tout le talent de Ken Loach et sa remarquable direction d’acteurs pour nous permettre de suivre jusqu’au bout, et parfois même jusqu’à l’empathie malgré le dégoût qu’il peut nous inspirer, le cheminement dépressif de son anti-héros (incarné par le formidablement intense Mark Womack que l’on apprécierait de revoir très vite, et ce, dans un rôle moins foncièrement antipathique, merci).

On pourra regretter — comme le fait fort à propos remarquer l’un des protagonistes — que le conflit irakien ne soit réduit ici qu’à la portion congrue et serve de toile de fond à une radiographie de la perfide Albion décidément bien malade de ses compromissions politiques et de ses amitiés militaires. Mais reconnaissons au réalisateur l’honnêteté proverbiale dont il a toujours fait preuve. Et rendons lui grâce de ne jamais rendre les armes en ces temps difficiles.

* L’employeur de Frankie, lui, se prend à rêver à d’autres contrats juteux aux quatre coins explosifs de la planète, le conflit irakien étant manifestement « passé de mode ».
** Ce qui est passablement agaçant pour le spectateur, tant la ficelle parfois est un peu grosse.

© Diaphana Distribution
© Diaphana Distribution

Route Irish de Ken Loach_2010
avec Mark Womack, Andrea Lowe, John Bishop, Talib Hamafraj, Geoff Bell, Trevor Williams et Jack Fortune

2 responses to ROUTE IRISH de Ken Loach

  1. Phil Siné says:

    c'est marrant, tu arrives à chroniquer tous les films sur lesquels je ne sais pas quoi dire… du coup je m'abstiens !
    en tout cas, tu m'éclaires pas mal sur le contenu du film et tu me le rends plus aimable qu'il m'avait semblé sur le moment… là aussi, j'ai eu quelques somnolences, il faut dire…

  2. FredMJG says:

    ToPhilSiné: Mais je te rassure de suite, tu n'es pas le seul à sécher. La plupart du temps c'est quand j'aime trop, j'y songe (et puis j'oublie) ou que je hais et que je n'ai pas envie d'être profondément désagréable (quoique par moment, ça soulage).
    A part ça, Route Irish N'EST PAS un film aimable. Et je pense que c'est voulu. Alors, effectivement faut s'accrocher. Mais je dois avouer que si les deux tourtereaux avaient conclu, j'aurais quitté la salle.

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