SEA FOG [Les clandestins] de Shim Sung-bo [FFCP 2014]

20 000 lieux loin des côtes.

Décidément, Kang, homme frustre et bougon au visage long comme un jour sans kimchi, n’a pas de chance. Non seulement le propriétaire du chalutier sur lequel il tente bon gré mal gré de gagner honnêtement une vie de misère compte le vendre mais son épouse le trompe éhontément dans son propre lit. Il n’a même pas la force de frapper l’amant nu comme un ver qui se répand en courbettes avant de prendre la fuite.

Ayant décidé de racheter son gagne-pain tout en sauvegardant l’avenir de son équipage aussi désemparé que lui, devant le refus obstiné de la poiscaille de se laisser prendre, il ne voit d’autre solution que d’accepter l’offre d’affreux mafieux (pléonasme) : aller pêcher en haute mer des clandestins venus de Chine et les ramener sur la terre ferme. Bravant les tempêtes et un fog encore plus asphyxiant que celui de John Carpenter, Kang va devoir à son corps défendant 1/ accepter que des femmes montent à bord — poisse en vue —  2/ réprimer une révolte de pauvres hères qui ont payé leur passage au prix fort et entendent être respectés 3/ faire face à un démoniaque coup du destin qui n’en est pas à sa première sale blague.

Shim Sung-bo, scénariste de Memories of murder_2004 de Bong Joon-ho — crédité ici en tant que co-scénariste et producteur — s’est inspiré pour son premier film d’une pièce de théâtre née d’un fait divers intervenu au début du siècle.

Sea Fog/Les clandestins [Haemoo en VO], drame social mâtiné de paillardise bon enfant — certes, les marins sont censés avoir une femme dans chaque port mais à l’unique condition qu’ils puissent les entretenir décemment — vire bientôt au film d’horreur pure où le désespoir, les rancœurs au racisme sous-jacent et les frustrations sexuelles gomment peu à peu toute trace d’humanité chez ces types condamnés à (sur)vivre dans un espace réduit. Seul surnage l’instinct de survie tandis qu’un jeune mousse inexpérimenté va tout tenter pour sauver sa peau et celle d’une jeune femme au jeu trouble (l’excellente Han Ye-ri) dont il est tombé éperdument amoureux.

Si l’abordage du chalutier en lutte contre les flots déchaînés est un des morceaux de bravoure du film, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Les coups de théâtre se succèdent et le suspense est mené tambour battant sans que la psychologie des personnages ne soit négligée (même s’ils peuvent parfois apparaître comme de purs archétypes). Shim Sung-bo joue admirablement du décor claustrophobe offert par l’embarcation en déroute, de la salle des machines rutilantes où des proies apeurées jouent à cache-cache avec des membres de l’équipage passablement obsédés (Le terrifiant Lee Hee-jun qui compte bien tirer sa crampe avant la fin du film), à la cale où la cargaison illégale est entassée sans crier gare lors de contrôles policiers impromptus.

Le réalisateur peut compter sur sa star, l’imposant* Kim Yun-seok, pour assurer le spectacle. L’interprète de l’irascible flic devenu proxénète de The chaser** et du mafieux sans pitié qui crève ses adversaires à coups de nonosse de The murderer/The yellow sea** est passé maître dans l’art de jouer les malfaisants aux réactions imprévisibles. Cocu pathétique et résigné devant une épouse effrontée, il se mue dès lors qu’il tient la barre en monstrueux Achab prêt à toutes les exactions pour mener à bien sa seule obsession, sauver son navire de la perdition. Et ce, sans avoir jamais l’air d’y toucher ou d’en faire des tonnes. La démence chez lui est une seconde nature qui jaillit brusquement du fin fond de son être, qu’il s’agisse de mater une mutinerie en estourbissant promptement le meneur ou de se résoudre au pire comme solution pragmatique à un ennuyeux contretemps.

Face à lui, le pâle Park Yoo-chun, star de la Kpop, ne démérite pourtant pas en assumant un rôle guère aisé, celui d’un pêcheur novice brusquement plongé dans les affres d’un premier amour et tiraillé entre ses principes et son obéissance à son mentor. Le couple qu’il forme avec Han Ye-ri, s’il semble n’avoir aucun avenir probant, la clandestine ayant rendez-vous à Séoul avec un « grand frère », est toutefois touchant et offre un peu de douceur à cette aventure brutale. A savourer sans modération.

* A l’écran. Dans la vie, c’est une crème. NDLR.
** Réalisés tous deux par Na Hong-jin, respectivement en 2008 et 2010

Film d’ouverture du Festival du Film Coréen à Paris 2014, Sea fog/Les clandestins sortira sur les écrans de France et de Navarre le 1er avril 2015.

Haemoo/Sea Fog de Shim Sung-bo_2014
avec Kim Yun-seok, Park Yoo-chun, Han Ye-Ri, Lee Hee-joon, Moon Sung-keun et Kim Sang-ho

*****

Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Pingbacks & Trackbacks