LES SECRETS D’HOLLYWOOD de Patrick Brion

Les secrets de Hollywood_Patrick Brion

Petite cuisine hollywoodienne.

La nostalgie, camarade ! L’ironie du sort, doublée des hasards du calendrier des maisons d’édition, font qu’au mois de mars dernier sont sortis deux livres consacrés à l’Hollywood d’antan.

Si cette provocante LDP de Kenneth Anger s’est employé avec humour à s’immiscer dans les alcôves et à révéler des vérités (?) qui mériteraient parfois d’être oubliées, l’écrivain/historien/fondateur — et voix — du Cinéma de Minuit, Patrick Brion*, avec ses Secrets d’Hollywood, a préféré quant à lui s’intéresser de près à la petite cuisine et aux somptueuses recettes des pionniers d’Hollywood, ces producteurs souvent conspués qui ont pourtant tant œuvré pour la gloire du cinéma américain avant que leurs rêves ne soient définitivement balayés par les avocats, les comptables et les banquiers d’affaires.

Bien que nos deux amoureux des stars se rejoignent quelque peu lors du chapitre consacré chez Patrick Brion au Code Hays né des incessants scandales qui ont secoué Hollywood à la fin du muet (décès de starlette & comique déchu, overdoses, suicides, etc.), ce qui captive avant toute chose notre historien sont ces moments mystérieux — entre autres secrets de fabrication : échanges de personnel, tractations, coups bas, voire batailles acharnées — et cette puissante alchimie qui ont présidé à la naissance de tant de classiques. Et de rendre alors un vibrant hommage aux créateurs (Irving Thalberg** en tête) qui faisaient passer la qualité de leur travail avant le profit immédiat, considérant à juste titre que s’ils offraient le meilleur aux spectateurs, le public — considéré très tôt comme un partenaire à part entière*** — viendrait en masse. Et accepterait de s’élever au contact de films non calibrés mais bien plutôt nimbés d’intelligence et de goût, fruits d’un labeur acharné, doublé d’une perpétuelle quête de talents. Ce rêve n’eut qu’un temps certes, mais il eut au moins le mérite d’exister.

Car s’il est de bon ton d’estimer de nos jours qu’au vieux temps des studios les réalisateurs étaient brimés — et les acteurs, échangés comme de vulgaires marchandises (Malgré sa réticence première, Clark Gable**** s’est-il jamais plaint d’avoir été prêté par la MGM, tenue d’une main de fer par Louis B. Mayer, à David O. Selznick, beau-fils mais néanmoins concurrent d’i-celui, en vue d’endosser les costards de Rhett Frankly-my-dear-I-don’t-give-a-damn Butler ?) — par d’affreux producteurs illettrés (ce gougnafier d’Harry White Fang Cohn qui avait la manie de faire asseoir ses visiteurs sur des chaises électrifiées est une des exceptions qui confirment la règle), force est de constater que certains ont pu s’y épanouir à loisir. Se reporter notamment aux chapitres consacrés à Albert Lewin, protégé d’Irving Thalberg et à Vincente Minnelli qui, bien qu’il affirmait n’avoir jamais refusé les films qu’on lui imposait, a malgré tout été incité à apposer sa patte bien personnelle sur ses œuvres.

Certes, certaines péripéties contées ici sont désormais de notoriété publique : la « découverte » de Vivien Leigh par Myron Selznick, la bagarre homérique qui opposa, à l’orée du maccarthysme, Joseph L. Mankiewicz à Cecil B. de Mille pour le contrôle de la Screen Directors Guild (et qui, contrairement à ce que la légende prétend, connut une fin moins glorieuse), les essais de Marlon Brando pour Le parrain de Francis Ford Coppola ou l’infernal tournage d’Apocalypse now du même Coppola… Nonobstant, Les secrets d’Hollywood fourmille de récits singuliers (Albert Lewin offrant le rôle de Dorian Gray à une Greta Garbo éloignée des studios ou les doublages successifs des actrices de Chantons sous la pluie de Stanley Donen), drôlatiques (La MGM sommée de discipliner les 124 nains éhontément priapiques embauchés pour Le magicien d’Oz), voire particulièrement émouvants (la déchéance hollywoodienne de ce satané dépensier d’Erich Von Stroheim accusé par une certaine presse de vouloir ruiner le studio qui l’a embauché).

La tentation de Saint Antoine vue par Max Ernst & Salvador Dali © DR
La tentation de Saint Antoine vue par Max Ernst & Salvador Dali © DR

Patrick Brion nous plonge ainsi en près d’une vingtaine de chroniques — un interlude en images***** nous propose des scènes de plateau intimistes et rares, où l’auteur privilégie les rapports instaurés entre les réalisateurs et leurs actrices/acteurs — fort savoureuses au cœur de la genèse de films aussi dissemblables que Freaks de Tod Browning (où une cloison fut érigée à la cantine de la MGM pour ne pas troubler le repas des acteurs « normaux » effarés par l’invasion du studio par tant de bizarreries), Le magicien d’Oz de Victor Fleming (où l’on apprend, entre autre valse de réalisateurs, que les acteurs incarnant les Munchkins étaient moins bien payés que Terry/Toto, le chien de Dorothy), The private affairs of Bel ami de Albert Lewin (qui s’offrit le concours d’une douzaine d’artistes célèbres pour peindre « La tentation de Saint Antoine », tableau que l’on aperçoit dans le seul plan en couleurs de son film. Max Ernst gagna la compétition mais l’histoire de l’art retiendra surtout la vision de Salvador Dali), Chantons sous la pluie de Stanley Donen (ce qui devrait enchanter la fine équipe de Zoom arrière qui a plébiscité le film en 1953 et ravira les mélomanes puisqu’y est répertoriée l’intégralité des airs que l’on y entend) ou Othello de Orson Welles (théâtre de moult rebondissements aussi farfelus que son réalisateur).

Sans compter que l’on s’amuse énormément à découvrir les trésors d’imagination déployés durant des décennies par les scénaristes et réalisateurs pour tromper la censure, l’anecdote la plus célébr(é)e étant les fameuses « 2 raisons » d’aller voir Le banni d’Howard Hughes, le réalisateur/producteur ayant malicieusement recentré toute la publicité du film sur sa découverte, Jane Russell, dont les appâts obnubilèrent tant les cul-bénis qu’ils en oublièrent de noter les attitudes fort équivoques des cow-boys qui entouraient la scandaleuse.

Mais fi de détails croustillants ! Outre que Patrick Brion réhabilite Charlton Heston (et en profite pour remettre brutalement à sa juste place un certain Michel Moore), s’il se permet en fin d’ouvrage d’évoquer certaines stars controversées comme Marlon Brando ou Elisabeth Taylor, c’est avant tout pour leurs combats et leurs qualités de cœur et non pour leurs frasques. Car ce qui anime avant tout l’auteur des Secrets d’Hollywood est son amour inconsidéré d’un cinéma désormais disparu et dont il s’emploie inlassablement à perpétuer le souvenir******.

Le livre s’achève d’ailleurs sur la déchéance de la MGM livrée aux « marchands du temple » qui la dépècent sans vergogne et la vendent au plus offrant rappelant ironiquement par leurs misérables enchères que même si l’Hollywood du XXIe siècle domine depuis plus d’un siècle le monde du cinéma, ses nouveaux maîtres n’ont plus grand chose à voir avec les défricheurs d’autrefois. Malgré son caractère de dogue et ses mauvaises manières, Louis B. Mayer n’était nonobstant ni un comptable inculte, ni un marchand de jouets.

* Sur un ton plus personnel, son Cinéma de minuit ayant non seulement accompagné mes insomnies chroniques mais surtout alimenté ma cinéphilie défaillante (une somme impressionnante de titres que vous pouvez retrouver sur les tops de Retour vers le futur a été diffusée sur la désormais défunte FR3), Patrick Brion est également le responsable bien involontaire de l’excellente note obtenue à mon bac d’histoire grâce à la diffusion de classiques italiens, et notamment de La grande guerra de Mario Monicelli_1959. Qu’il en soit ici remercié.
** Modèle avoué du Dernier nabab/The last tycoon_1976 réalisé par Elia Kazan.
*** Cf. le casting national en vue de dénicher la  perle qui endosserait le rôle de Scarlett O’Hara, lancé par un journaliste du Los Angeles Examiner.
**** Qui, l’ouvrage nous le rappelle, vit l’oscar lui échapper au profit de l’insipide Robert Donat ! Les voix des votants sont décidément impénétrables.
***** A noter une inversion de légendes. Il vous faut donc bien reconnaître Otto Preminger en page 174 et Fritz Lang en page 178.
****** Pour les lecteurs qui souhaiteraient en apprendre plus, chaque chapitre se clôt sur une bibliographie.

Les secrets d’Hollywood de Patrick Brion
Editions Vuibert_mars 2013.

6 responses to LES SECRETS D’HOLLYWOOD de Patrick Brion

  1. Bonjour FredMJG, je suis plus attirée par les secrets d’Hollywood que par les secrets d’alcôve. Merci pour ce compte-rendu sur le livre de Brion. Bonne fin d’après-midi.

    • FredMJG says:

      Mais de rien. Ce petit livre d’anecdotes est un régal, comme d’habitude avec PB.

  2. Vincent says:

    Vive Brion ! ( et c’est pas avec des articles comme celui-ci que cela va améliorer mon compte en banque, pousse au crime !)

  3. Très bonne publicité pour le dernier ouvrage de monsieur Brion (un intime ?). Me voici alléché et bien résolu à casser ma tirelire (c’est encore loin Noël, hélas).

    • FredMJG says:

      Navrée de pousser au crime… Je promets solennellement ne percevoir aucune dîme sur chaque exemplaire écoulé 😀
      Quoiqu’il en soit, venant de dénicher son bouquin sur Lewin à la bibliothèque, JE SUIS JOIE (et pas ruinée) !

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