OÙ VA LA NUIT de Martin Provost

Seconde naissance.

Après Séraphine, Martin Provost, manifestement fasciné par la personnalité hors norme de Yolande Moreau a concocté pour son actrice un rôle à sa (dé)mesure. C’est ce qui, a fortiori, fait toute la force mais aussi la faiblesse d’Où va la nuit.

Lorsque le film débute, une joggeuse traverse une forêt en solitaire et déjà le drame s’instaure. Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, elle ne va pas rencontrer de prédateur comme dans un de ces faits divers qui font les unes des journaux. Mais nous assistons à ses derniers instants, par la faute d’un chauffard ivre qui paiera le prix de son forfait.

Cet alcoolique (Loïc Pichon, avec qui l’on rejouerait volontiers le remake de La poison si l’on était sûr d’y tenir le rôle de Michel Simon), c’est l’époux de Rose/Yolande Moreau, une femme mutique, quasi autiste, qui veille sur la ferme et sur la soupe de son cher et tendre guère plus causant qu’elle, mais nettement plus agressif.

Le mari fait son temps en prison — à peine une ellipse, mais qui permet à sa femme d’acquérir quelque indépendance — que déjà il est à nouveau là, muet, partant chaque soir, à pied désormais, nourrir sa future cirrhose, et rentrant haineux et prêt à en découdre avec cette femme au corps lourd qui se laisse trainer au pied du lit et battre comme plâtre sans rendre les coups.

Mais Rose rêve, en douce, qu’elle voyage. Elle remplit une valise de taille modeste, descend les escaliers et fait le tour des pièces de la maison qu’elle ne se résout pas à quitter, puis remonte dans sa chambre et remet tout en place. Proprement. Pendant ces quelques instants, le sourire rêveur qui lui monte aux lèvres la fait presque paraître belle et encore désirable, pour tout dire, vivante.

On ne saura jamais ce qui réellement va la pousser à se débarrasser de ce mari impossible qui l’étouffe et la meurtrit. La visite des parents désespérés de la jeune morte ? L’irrésistible envie de profiter un peu de son unique rejeton et de cette vie qui s’écoule inexorablement ? La beigne de trop ? Elle avouera plus tard avoir tué son bourreau par pitié, parce qu’elle ne pouvait se résigner à l’abandonner à son sort, lui qui n’aurait jamais pu s’en sortir sans elle. Paroles terribles et superbement orgueilleuses.

Alors Rose part, enfin, rejoindre un fils rongé depuis des années par une haine inassouvie contre un père violent et intolérant et qui, en définitive, ne pourra pardonner à cette mère aimante d’avoir accompli le geste dont il rêvait sans discerner en lui assez de (cou)rage ou de résignation pour le commettre à sa place. Et Rose se retrouve confrontée à un monde fatalement inconnu où elle peine à trouver ses aises.

Poursuivie tout à la fois par un flic compréhensif (Jan Hammenecker, à l’interprétation discrète et honnête) — mais qu’a-t-il fait auparavant pour sauver cette femme qu’il devinait victime ? — et un journaliste opportuniste (Laurent Capelluto qui en fait un poil trop dans l’arrivisme odieux), Rose décidera finalement d’affronter enfin la liberté et la tranquille solitude auxquelles elle estime avoir droit. Et fi du fiston et de ses états d’âme !

Et de croiser la route de Madame Talbot — la toujours délicieuse Edith Scob — personnage hautement romanesque sur lequel le spectateur se surprend à extrapoler. Et le film de prendre alors une direction séduisante, mais interrompue brusquement par un retour à l’ordre moral et un épilogue qui laissent songeur. Et n’oublions pas l’excédent de traumatismes divers et culpabilités enfouies dont les scénaristes chargent les protagonistes, comme s’il fallait absolument apposer une explication sur toute chose et dénicher des excuses à chacun.

Cependant, notamment dans les non-dits, Yolande Moreau (cela devient une habitude) est parfaite, et ce sans doute excessivement lorsqu’elle affronte par exemple Pierre Moure, être tout à fait adorable mais bien trop en retrait (la scène de violence avec son amant — le positivement charmant Valentijn Dhaenens — paraît comme plaquée, et maladroitement explicative).

Nonobstant, le film prend un relief certain dès lors qu’elle partage l’écran avec Edith Scob. C’est dire la frustration que l’on ressent à abandonner nos deux pétroleuses à un point de non retour. Dommage.

© Diaphana Films
© Diaphana Films

Où va la nuit de Martin Provost _2011
avec Yolande Moreau, Pierre Moure, Edith Scob, Jan Hammenecker, Laurent Capelluto, Loïc Pichon et Servane Ducorps

6 responses to OÙ VA LA NUIT de Martin Provost

  1. Kilucru says:

    Oui on aurait bien franchit le channel et continuer la virée de l'autre coté de la manche, voire de l'atlantique pour une longue échappée fleuve en compagnie de ces deux femmes …quelle perspective cela aurait été !
    Nonobstant (je sais que tu l'affectionne ce terme) ce film wallon ne manque pas de charme !

  2. FredMJG says:

    ToKilucru: Je n'ai jamais dit le contraire. Mais il est frustrant.
    PS. Ah, tu as remarqué que j'avais comme qui dirait quelques tics de langage 🙂

  3. Phil Siné says:

    je n'ai pas vraiment tes réserves mais dans l'ensemble je te suis ! 🙂
    j'avais oublié cette incroyable scène où yolande fait sa valise, mime de partir et revient tranquilement pour redéfaire sa valise… à la fois drole et tragique… très joli

  4. FredMJG says:

    ToPhilSiné: J'aime à supposer que c'est LA scène qui prouve que la dame a prémédité son geste, malgré tout, en toute inconscience. Je viens te lire de ce pas.

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