THE OTHER HOLLYWOOD. L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait de Leigs McNeil & Jennifer Osborne

© Allia
© Allia

Le vilain petit canard.

Legs McNeil, en collaboration avec Jennifer Osborne, fait subir à The Other Hollywood, l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait le même traitement opéré sur L’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, en l’occurrence le méchamment plaisant Please kill me, écrit à quatre mains avec Gillian McCain en 1996, et édité aux mêmes éditions Allia en 2006. Soit, en lieu et place d’une narration chronologique faite de notes et de renvois, fruit d’une enquête de plus de sept ans dans les milieux autorisés — acteurs, producteurs, réalisateurs — et affiliés — police, justice, mafia —, un dialogue ininterrompu entre les différents protagonistes, sans remarques, ni apartés, voire jugements moralisateurs à l’emporte pièce.

Ainsi, les voix des acteurs de l’empire du porno — né de manière si joyeuse aux portes de Hollywood — se croisent, se répondent, se chevauchent, parfois même se confondent ou se contredisent totalement, entérinés ou pas par diverses autres sources : coupures de journaux, rapports, écoutes policières, enquêtes fédérales, etc. Libre aux lecteurs de constater les pertes de mémoire, les fanfaronnades, les mythomanies galopantes, les désirs d’oubli ou d’y deviner a contrario provocations amusées, cynisme de bon aloi, culpabilités sous-jacentes, dénis et regrets.

Legs McNeil se défend pourtant d’avoir tenté une biographie exhaustive du milieu, explorant de fait sa face hétéro (en estimant après moult tergiversations que le porno gay mériterait à lui seul un livre à part entière), de l’orée des années 50 et l’avènement des nudies — n’exposant « ni cornichons ni castors » ainsi que le précise fort élégamment John Waters, un amateur du genre — jusqu’à la fin du XXe siècle, bien après l’explosion de la contre-culture suivie des lendemains désenchantés des années came et sida.

En résumé, nous sommes invités à assister en direct à la transformation annoncée d’une conviviale partouze entre potes en business peu à peu ghettoïsé par le pays le plus puritain de l’univers et sa mutation en industrie tentaculaire et déshumanisée dont les produits tournent désormais en boucle sur le net, au grand dam de la bienpensance.

Inutile en revanche d’espérer dans ces quelque 780 pages le moindre sensationnalisme — l’iconographie, même, est réduite à sa plus simple expression : de méchants portraits en noir et blanc, pour mémoire, de tous les acteurs concernés. Tout au plus, une Marilyn Chambers (qui mourut à 56 ans dans une quasi indifférence en avril 2009) au regard effronté pointe-t-elle un aguichant téton sur la quatrième de couverture — ou des descriptions cliniques des tournages, même si certains détails sordides (les sinistres loops tournés sur le pouce et purement graphiques) n’ont pas été censurés en vue de respecter, sans faux-semblant, les témoignages apportés, souvent recoupés par d’autres comparses, moins impliqués émotionnellement.

Ainsi en va-t-il de l’infernal couple que formèrent cette pauvrette de Linda Lovelace née Boreman — star (bien malgré elle si l’on en croit son revirement) de Deep throat et surexploitée de tous côtés — et son mari/maquereau* qui, au summum d’une suffisance délirante, n’hésite pas à clamer toute honte bue « Linda Lovelace, c’est moi !« .

© DR

Ceux qui ont vu le documentaire Inside Deep throat réalisé en 2004 par Fenton Bailey et Randy Barbato, ont pu mesurer le scandale que provoqua la sortie du film de Gérard Damiano au début des années 70. Le livre rappelle ironiquement que toutes les stars d’Hollywood se pressèrent aux projections nocturnes tandis que la bataille faisait rage entre partisans des libertés sexuelles et mouvements anti-pornographie. Il est d’ailleurs encore difficile d’admettre aujourd’hui qu’une pelloche d’une qualité si médiocre déclencha une telle tempête médiatique et tant de violence de la part des institutions. Réputé comme le film le plus rentable de tous les temps, Deep throat sonna avant tout le glas de la désinvolture commerciale et la main mise de certaines factions mafieuses sur le cinéma pornographique.

© DR
© DR

Malgré tout, on s’amuse également beaucoup à la lecture de The Other Hollywood. Quasiment autant à mesurer la fatuité de certains acteurs que la naïveté d’autres (aspirant à la célébrité et songeant mais un peu tard qu’ils ne pourront plus jamais retraverser la ligne invisible qui les sépare définitivement des plateaux du cinéma dit traditionnel**), à voir révéler certains travers de stars qui, certes, aiment à s’encanailler dans le secret des alcôves avec de jeunes starlettes mais ô grand jamais ne souhaiteraient s’afficher avec elles sur le même écran, à découvrir la folie furieuse qui s’empare de certains garants de la loi et des bonnes mœurs qui ne savent plus quoi inventer pour enrayer la spirale ascensionnelle du porno — l’épisode où Harry Reems est accusé de proxénétisme à l’encontre de ses collègues féminines est effarant de bêtise et de tartuferie*** —, la dangerosité d’un milieu si radical et extravagant à la fois que même les meilleurs agents du FBI infiltrés peuvent se laisser corrompre et séduire (ruinant parfois plusieurs années de travail pour le simple chapardage d’un chemisier de soie !).

Pour contrebalancer les drames, le livre est également bourré d’anecdotes savoureuses, certaines actrices possédant, en sus de leurs appâts, un sacré sens de l’humour. Notamment, Marilyn Chambers qui ne manque pas de préciser ingénument qu’elle avait bien plus craint pour sa vertu lors de ses entretiens, sous-entendus salaces compris, avec les directeurs de casting de la firme Procter & Gamble (pour laquelle elle posa toute virginale sur un paquet de lessive peu avant de scandaliser dans Behind the green door/Derrière la porte verte des frères Mitchell_1972, et de voir sa carrière d’aspirante actrice-mannequin réduite à néant) que lors de la proposition franche et honnête que lui firent les deux frangins. Ou Georgina Spelvin qui avait débuté une carrière de danseuse sur les planches de Broadway avant de se retrouver cantinière sur les tournages et qui accepte au débotté de s’instruire et de travailler activement son rôle lorsque, bien que déclarée « trop vieille » (elle avait alors 38 ans), Gérard Damiano la bombarde tête d’affiche de son Devil in miss Jones.

The Other Hollywood se révèle en définitive le petit frère malpoli, bien peu fréquentable car d’une franchise redoutable, de la célèbre machine à rêves et qui ne cesse depuis sa naissance de la fasciner****.

Nous faisant voyager de Los Angeles à New York, en passant par Miami et Las Vegas, cette étude hors norme se lit toutefois d’une traite comme l’on ferait d’un excellent polar aux multiples rebondissements et aux stars sulfureuses (John Holmes, figure controversée qui mourut du sida et fut impliqué dans une série de meurtres sordides***** ou la délurée Traci Lords, tendron du X, cruellement décrite par certains de ses partenaires comme une Mata Hari vénale, ayant elle-même orchestrée sa sortie du milieu en envoyant ses vraies pièces d’identité au FBI), truffé de seconds couteaux peu reluisants, saupoudré de stupre, de drogues et de rock’n roll, marqué par la maladie, les suicides, les fratricides, les trahisons mais également empreint de candide et folle insouciance.

Le réveil fut brutal certes, mais certains affirment encore qu’ils ne regrettent rien, si ce n’est le formatage des corps par des chirurgiens peu scrupuleux, l’avènement du gonzo porn et les cadences infernales. Passionnant.

* ou « mac de voyage » comme sont prestement nommés les hommes qui tentèrent de profiter des charmes et/ou de la notoriété de leurs épouses
** hormis cas exceptionnels, comme l’incursion sans suite de Marilyn Chambers dans le circuit des films d’horreur pour Rabid/Rage de David Cronenberg en 1976 ou la reconversion de Traci Lords
*** Jack Nicholson et Warren Beatty notamment, prendront la défense de l’acteur
**** Cf. Boogie Nights de Paul Thomas Anderson_1997
***** Cf. Wonderland de James Cox_2003

© Hulton Archive

Marilyn Chambers posant en 1974 avec le paquet de lessive Ivory Snow dont elle était l’égérie
et qui fut retiré du marché après le scandale né de sa participation
à Behind the green door d’Artie et Jim Mitchell_1972 (Source : LA Times)

The Other Hollywood, l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait de Legs McNeil & Jennifer Osborne, en collaboration avec Peter Pavia.
Aux Editions Allia_2010. Traduction : Claire Debru

Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Pingbacks & Trackbacks