THE HUNTER de Rafi Pitts

The hunter/Shekarchi de Rafi Pitts © Diaphana Distribution

La ballade sauvage. Après le superbe Téhéran de Nader Takmil Homayoun sorti l’année passée, la ville iranienne — témoin d’émeutes sanglantes en juin 2009 — est à nouveau la terrifiante héroïne du dernier film de Rafi Pitts, The hunter, soit « Le chasseur », du moins dans sa première partie.

Et le réalisateur*, également interprète — beau visage, magnifique présence, parfaite économie en gestes et paroles — suite à la défection de son acteur principal, a manifestement tourné à l’arrache et au nez et à la barbe des censeurs de tous poils cette chronique d’un désastre annoncé.

Qu’est-ce qui peut mener un homme censément raisonnable, collègue agréable, fils, mari et père aimant, à tirer — tel les snipers fous immortalisés par tant de polars américains — sur une voiture de police, et à abattre posément l’homme qui tente de s’en échapper, si ce n’est une rébellion désespérée contre la torture quotidienne distillée par un pays en proie à une dictature paranoïaque acharnée à broyer toute tentative de liberté individuelle ?

Ali Alavi**, héros ordinaire, sort de prison. Nous ne saurons guère la cause de son emprisonnement même s’il est aisé de deviner qu’il ne s’agit à l’évidence pas d’un délinquant sans éducation. Forcé d’accepter un travail de nuit au risque d’attenter à son bonheur familial, sa vie bascule le jour où lui sont ravies son épouse et son enfant. Sans raison, ni explications.

Confronté aux dédales d’une administration peu amène et aux injures larvées d’une police suspicieuse, Ali, chasseur émérite, piste les traces laissées par les victimes des répressions meurtrières ordonnées par les sbires de Mahmoud Ahmadinejad.

Personnage taiseux au regard fuyant (attitude aisément reconnaissable du taulard dressé à se soumettre à l’autorité), Ali erre dans une ville tentaculaire constamment au bord du chaos, incessamment traversée de jour comme de nuit par un flot ininterrompu de voitures se pressant on ne sait où.

Ali, lui-même, fuit vers la campagne iranienne après son forfait. Mais pas de ballade élégiaque ici, uniquement une échappée en avant vers un grand nulle part, où même l’immensité du ciel semble être soumise à un quadrillage policier. Ainsi, dans une scène quasi onirique, un hélicoptère intrusif semble naître des amours affolées d’une nuée d’oiseaux.

Le spectateur qui aura la patience de supporter une lenteur dévolue (car étonnamment, ce sont les difficultés intrinsèques survenues de par les troubles politiques sur un tournage quelque peu hors-la-loi qui rendent le rythme du film si étrangement cotonneux) aux deux premiers tiers de l’histoire, se verra récompensé par une dernière partie exceptionnelle, empreinte de sourdes tensions et où se mêlent poursuites et dialogues d’une inquiétante absurdité, où le chasseur devient proie, où la révolte d’Ali et la nature humaine faite de corruption, de vilenie et de petites trahisons entre dictateurs en uniforme, se rejoignent dans un final époustouflant. Et Ali, bien qu’entravé, ose regarder ses geôliers droit dans les yeux, à hauteur d’homme, enfin.

Édifiant, notamment lorsque l’on songe aux condamnations de Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, interdits de tournage pour les 20 prochaines années***.

* Notamment auteur en 2003 d’un documentaire mémorable de la série Cinéma, de notre temps consacré à Abel Ferrara : Not guilty.
** A noter que Rafi Pitts a offert à son héros le nom de Bozorg Alavi, écrivain communiste et homme politique décédé en exil, auquel le film est dédié
*** Violemment critique à l’égard du régime totalitaire, le film de Rafi Pitts a comme de bien entendu été interdit de distribution en Iran après la répression. Le DVD s’y vend actuellement sous le manteau. Source : Interview de Rafi Pitts Je me battrai toujours pour le point de vue du mal-aimé

The hunter/Shekarchi de Rafi Pitts_2010
avec Rafi Pitts, Mitra Hajjar, Saba Yaghoobi, Ali Nicksaulat, Manoochehr Rahimi et Malek Jahan Khazai