RABIA de Sebastián Cordero

Le chant de l’insoumis.

Rosa (la délicate Martina García qui porte littéralement le film sur ses frêles épaules), une jeune colombienne, s’occupe de l’entretien d’une invraisemblable demeure — vestige d’une bonne fortune désormais révolue — appartenant à de grands bourgeois madrilènes.

Victime de son exquise beauté, elle cristallise tous les fantasmes des hommes qui la côtoient, les anonymes de la rue qui la désirent et la jaugent à l’aune de son statut d’expatriée, le fils de famille qui la violera, bientôt le petit-fils (interprété par le jeune Fernando Tielve, héros de London nights d’Alexis Dos Santos _2010) en pleine crise hormonale qu’elle intriguera et surtout José Maria (Gustavo Sánchez Parra vu dans le premier segment d’Amores Perros de Alejandro González Inárritu _2000) travailleur au noir, dont elle va tomber amoureuse, envers et contre tout et tous.

Las, autant la gracieuse est douce et soumise devant l’adversité, autant son Roméo est belliqueux et toujours au bord de la crise de nerfs. Et les raisons d’exploser ne manquent pas pour un immigré clandestin, du mépris organisé des patrons exploiteurs à la violence plus doucereuse des affronts quotidiens et devant lesquels il faut apprendre à courber craintivement l’échine sous peine d’expulsion.

Leur rencontre est alchimique, ils ne devraient plus se quitter, si ce n’est que José Maria n’a rien d’autre à offrir qu’un inconditionnel amour et un salaire de misère qu’il perd illico dans un stupide accident où son patron est occis.

Voilà un film relativement étrange et, finalement, fort frustrant. Le fait qu’il soit produit par Guillermo del Toro* perd joyeusement le spectateur imaginatif. Surtout lorsque l’assassin par imprudence investit la demeure pour vivre ainsi auprès de son aimée… qu’il va surveiller ? protéger ? perdre ? Les questions ne manquent pas, ni les retournements de situation.

La réalisation fait la part belle à cette bâtisse tombant en décrépitude qui va devenir le lieu de cristallisation de tous les coups du sort qui attendent ceux qui n’ont pas eu la chance de naître « du bon côté » et être le témoin d’un amour vécu par procuration. Si loin, si proches. Rosa, subtile observatrice d’un monde en déroute (le vieux couple qui l’habite se déchire au moindre propos, le fils mal aimé ne sait que dérober à Rosa l’affection que ne lui porte pas son père, la fille revenue dans le giron maternel pour cause de mariage en perdition) vit et s’épanouit** désormais sous l’œil bientôt hagard de son ange gardien, hôte improbable de la maison familiale.

Ne jamais sous-estimer le pouvoir de l’obéissance car y réside le secret de la survie semble nous dire cet étrange hymne claustrophobe. Au fur et à mesure que la jeune femme prend de l’assurance et décide de son destin, son amant, lui, retourne pratiquement à l’état animal. La métaphore est parfois un peu lourde, lorsque l’on voit José Maria partager sa maigre nourriture avec les rats dont il a dérangé la tranquille existence mais la performance de l’acteur, peu à peu réduit à l’état de cadavre, souffrant de faim et d’extrême solitude à quelques pas de sa maitresse, est remarquable. Les rêves de grandeur passée à retrouver des propriétaires vont ajouter sans malice à son inconfort. Et le drame se noue peu à peu qui verra les justes triompher des injures et de l’iniquité.

Là où Sebastián Cordero réussit somme toute son pari est que le film le plus intéressant est en définitive le captivant scénario que l’on peut écrire en parallèle, égaré que nous sommes par des fausses pistes aussi nombreuses que les couloirs et recoins de cette fichue baraque que l’on ne cesse d’arpenter. Film fantastique débouchant sur l’horreur et un massacre généralisé ?

Suspense policier ? Drame bourgeois (le brusque intérêt des employeurs de Rosa pour son enfant à naître fait tantôt frissonner) ? Brûlot politique sur la situation intenable des travailleurs clandestins et notamment sur le mépris généralisé des espagnols pour leurs « frères » sud-américains ?

Nonobstant, sous les oripeaux d’un film fantastique doublé d’une étude sur l’éternelle lutte des classes, Rabia est avant tout un superbe mélodrame dont la dernière image impressionne durablement la rétine.

* Réalisateur entre autres des magnifiques El espinazo del diablo_2001 et El laberinto del fauno_2006 et producteur de l’inquiétant El orfanato de Juan Antonio Bayona_2007.
** A noter, un très bel interlude musical (Sombras de Julio Jaramillo réinterprétée par Chavela Vargas), où la famille écoute quasi religieusement un CD de chansons équatoriennes que José Maria a offert à sa bien-aimée.

© Haut et court

Rabia de Sebastián Cordero_2009
avec Gustavo Sanchez Parra, Martina García, Icíar Bollaín, Concha Velasco, Xabier Elorriaga, Alex Brendemühl et Fernando Tielve

4 responses to RABIA de Sebastián Cordero

  1. Kilucru says:

    Mais qu'il est dérangeant cet amour, qui étouffe la rage, la transformant en un seul instinct de protection des siens…
    Bon dernière partie affligeante devant tant de résignation..pour l'amour d'une belle…
    Dans le kif intrigues et belles demeures j'ai nettement préféré « les Secrets » ..mais bon !

    Ou quelques pistes , portes ouvertes vers un autre possible développement ne sont pas exploitées..dommage ou tant mieux qui sait?

  2. FredMJG says:

    ToKiluc': Ben faut bien que ça gratte un peu ou ce serait aisément insupportable. Tu as écrit « bon » en l'espace de deux phrases, serait-ce un indice sur ta véritable pensée ?
    C'est vrai qu'il y a un tas de pistes inexploitées et que cela est frustrant comme je l'ai écrit. Perso, je n'ai pas lu le bouquin qui exploitait beaucoup plus l'idée de la maladie. Mais finalement, entre la vision de Corduro et mon imagination, je me suis payée deux films pour le prix d'un ^^
    Et il faut donc que j'aille voir « Les secrets », sans faute ?

  3. Sandra.M says:

    Tu as bien fait de me le recommander, ton article me donne envie d'aller le voir. Peux-tu t'arranger pour qu'il soit encore à l'affiche mercredi (tu te débrouilles, tu vas le voir à toutes les séances, tu rameutes tes voisins, ta famille, tes amis et ennemis)? Merci.

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