JULIA de Erick Zonka

Tilda est grande et Zonca est son prophète.

Pour ceux qui n’ont jamais vu de films de Derek Jarman ou ont raté Orlando de Sally Potter où Miss Swinton se payait le luxe de changer de sexe en cours de film sans altérer sa beauté hiératique, ni subir cinq heures de maquillage, il faut aller voir Julia.

Julia n’est pas Gloria, comme Tilda n’est pas Gena. Gloria était une pépée de gangster qui connaissait les règles du milieu et décidait de s’en affranchir. Julia, elle, est une grande girafe* dépressive définitivement imbibée, paumée, et qui ne trouvant rien, ni personne à qui ou quoi se raccrocher, va allègrement passer les bornes (un enlèvement d’enfant, d’une telle violence incongrue puant l’amateurisme qu’il en devient hilarant) pour simplement exister. Inutile de comparer Tilda Swinton et Gena Rowlands. Elles sont uniques et indispensables, se partageant un talent confinant au génie et une extravagante capacité à inspirer de sublimes passions aux metteurs en scène (et si parfois, essentiellement dans la première partie américaine, on songe à John Cassavetes, c’est dû au filmage au plus près des corps, enfin, surtout celui de Tilda, sculptural, encombrant et un peu gauche, amoureusement dévoilé par Erick Zonca).

N’écoutez pas ceux qui parlent de longueur dans Julia, il n’y en a pas (hormis celle des gambettes de Miss Swinton). Le film s’adapte naturellement aux voyages qu’elle entreprend. Troublé, Erick Zonca ne quitte pas Tilda/Julia de l’œilleton, elle est de tous les plans. Julia a un sérieux problème d’alcool et s’enfonce doucettement dans une torpeur suicidaire. Le film prend de faux airs de comédie neurasthénique et la suit dans ses égarements éthyliques, ses rencontres embarrassantes, son autodestruction et dieu sait que le temps paraît long lorsque l’on vit hors de ses pompes.

Quand Julia décide de passer à l’acte et de poursuivre ses chimères, le rythme s’accélère alors pour épouser la frénésie qui s’empare d’elle. Bien sûr, les gens diront que la seconde partie** du film qui se déroule au Mexique est bien meilleure. Oui, cette partie paraît meilleure car Julia, contre toute attente, se met à vivre sa vie au lieu de la subir. Et même si ses réveils sont toujours difficiles, Julia/Tilda rayonne, enjôle, ment, se découvre, aime, cavale, s’amuse, tremble, se révolte, trahit, tue, câline, insulte, vibre, cesse de maltraiter son corps, bref, s’offre une seconde naissance. Un vrai happy end ! (moins fantasmé d’ailleurs que celui de Gloria. Ici, le spectateur est libre d’imaginer la suite des aventures de Julia).

Histoire de prolonger le plaisir, il faut (re)voir Tilda Swinton dans Love is the devil, évocation des amours de Francis Bacon et de son amant dépressif incarné par Daniel Craig, en épouse enceinte d’un Ray Winstone monstrueux dans The war zone, le superbe (et unique ?) film de Tim Roth, en ange Gabriel dans Constantine (face à Keanu Reeves, qui décidément ne fait pas le poids). Quant à Bill Murray dans Broken flowers, elle lui faisait amèrement regretter d’être parti à la recherche des femmes de son passé. Sans oublier le film qui lui a valu un oscar cette année, Michael Clayton où elle écrase aisément Mister What else de son imposante stature.

* Description attendrie de Saul Rubinek (inoubliable en clone de Joël Silver dans True romance) avec lequel Tilda Swinton forme un improbable couple à la Laurel et Hardy, dans une scène où l’on rit aux larmes et qui laisse finalement un sale goût de cendres
** “LA” scène de bravoure du film. Julia, brusquement, n’est plus “dans” mais “contre” l’action qui se déroule : une chasse aux migrants clandestins dans le no man’s land qui sépare les deux pays tandis qu’elle, roule en sens inverse, et achève sa course folle en crevant littéralement le décor. Ce passage de l’autre côté, de la frontière, du film, semble un cauchemar éveillé où Julia fuirait la fiction où elle s’abîme pour entrer dans une autre, bien plus vive, bien plus noire, bien plus dangereuse et terriblement excitante.

© StudioCanal
© StudioCanal
Julia d’Erick Zonca_2008
avec Tilda Swinton, Saul Rubinek, Kate del Castillo, Aidan Gould et Jude Ciccolella

4 responses to JULIA de Erick Zonka

  1. Billie says:

    Curieuse de voir ce que donne le cinéma de Zonca après les années qui le sépare de son bijou d'interprétation : La vie rêvée des anges.

    Et oui, l'unique film de Tim Roth (qui sait de quoi il parle en matière de). Perso j'ai eu du mal à l'encaisser celui-là.

    Elle a vraiment un truc Tilda.

  2. Lalalère says:

    Mais z’enfin voyons que lis-je Fred ? : Gena et non pas Gina (Lollo ..)
    Ta grande girafe est grande aussi par sa présence, elle irradie le film, le porte (car oui quelques longueurs).
    Etonnant de voir Zonca dans ce registre (je l’ai vu ce matin pour tout t’avouer) ; sa Vie Rêvée était autre chose. Mais le vecteur commun est l’interprétation de ses actrices, ça il le gère ou plutôt le provoque terriblement bien.
    (je me souviens de War Zone …. quel film inconfortable, aucune bouée de sauvetage !)

    • FredMJG says:

      Damned ! Les correcteurs automatiques commencent à me les briser menus. Heureusement que tu es là. Tu t’ennuies, tu fais mes archives ? ^^ N’hésite pas à revenir vers moi.
      Julia c’est la vie rêvée d’une grande girafe au Mexique 😀
      Je me rappelle avoir vu War zone du Tim juste après le film de Gary, Nil by mouth… et je me souviens avoir remercié le ciel de ne pas être née en perfide albion ^^

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