AMOURS CANNIBALES de Manuel Martin Cuenca

Dévo(ra)tions.

Dès le prologue, la terreur est de mise. La nuit est profonde. Une voiture est prise en chasse par un véhicule délibérément belliqueux. Lors de ce duel, le couple de touristes expire et le chauffard exulte. Il emporte la femme dont les restes finissent au fond d’un frigidaire déguisés en innocents filets. A déguster avec un bon petit rouge de derrière les fagots. De quoi rendre définitivement végétarien n’importe quel être humain à la conscience normalement constituée.

Amours cannibales est un film d’horreur viscérale qui vous prend aux tripes et fascine par son économie de moyens, sa lenteur exacerbée et l’absence totale de complaisance en matière de violence ou de gore. Certes, le « héros » tue et dévore ses victimes, mais dans le calme olympien d’une maison de campagne isolée, puis d’une cuisine sans âme. Nuls écharpages intempestifs, nul grand foufou à la tronçonneuse et si peu de sang car nous ne sommes pas en présence d’un torture-porn. Tout est affaire de sons et d’imagination. Car Amours cannibales est empreint d’une angoisse diffuse, filmé avec un minimalisme terrifiant et interprété par un acteur qui flanque les miquettes, Antonio de la Torre*, au visage imperturbable, comme tapi au plus profond de son être, ombre parmi les vivants.

Carlos, tailleur très prisé de la haute bourgeoisie de Grenade, siège étouffant de processions catholiques interminables, est donc un cannibale. Propre sur lui et fort méthodique. Sans états d’âme, ni sauvagerie intempestive. Fin gourmet, il ne s’attaque qu’aux dames. Et les découpe aussi brillamment qu’il le fait des étoffes qui lui sont confiées. De là à songer qu’il ne peut les aimer qu’ainsi, que chez lui l’amour charnel n’est qu’affaires de papilles, il n’y a qu’un pas prestement franchi par le spectateur tétanisé. Qui se surprend parfois — comble de l’identification — à craindre pour la sécurité de ce psychopathe fort discret. Ne prend-il pas grand soin, suite à une commande de l’église, de masquer son exaltation sous le masque de l’humilité ?

La vie de Carlos s’étiole entre sa clientèle huppée et le secret de ses crimes jusqu’au jour où il rencontre la sœur d’une voisine, la douceur faite femme — Olimpia Melinte, parfaite dans un double rôle —, et dont le désarroi va envahir son existence aussi précise qu’un métronome et lui faire ressentir maints troubles dont nul ne sortira indemne. Notre ambitieux tailleur, qui semble ne jamais s’être interrogé sur ses plaisirs innommables, perd pied. De nouveaux désirs, autres que ceux de table, prennent le pas et l’entraînent dans une tourmente aussi glaciale que les somptueux paysages désolés des montagnes andalouses**.

En exploitant intelligemment les thèmes du voyeurisme et du double tout en égratignant subtilement la piété poussée à son paroxysme, le réalisateur nous entraine malgré nous dans les méandres d’un esprit torturé par des besoins répugnants en nous offrant sans ambages la place de l’anthropophage. Vivant désormais au rythme de cette singulière créature, nous l’accompagnons dans son quotidien immuable et routinier, nous rendant complices de ses parties de chasse. L’une d’elle, particulièrement oppressante, est un morceau de bravoure où nous voilà, nous spectateurs, pour la première fois autant victime que bourreau, partagés entre l’excitation (Carlos va-t-il pouvoir gouter à cette charmante barbaque qui a décidément l’air bien délicieuse ?) et — sentiment qui manque cruellement au monstre — la compassion pour cette proie embourbée dans un cruel dilemme : se livrer aux flots déchaînés ou à l’ogre qui l’attend patiemment sur la plage. Pour la tuer, le visage fermé et le regard vide, sans colère et sans haine, comme un boucher.

Et bien que l’idée d’une rédemption par l’amour soit soulevée mais nous paraisse impossible, nous finissons par devenir une part de lui-même. Pire. Aussi froids que des serpents, devant un corps inanimé, la première pensée à nous venir à l’esprit n’est-elle pas ironiquement que ce n’est pas pour demain que notre petit tailleur mourra de faim ? Et de culpabiliser illico pour ce soupçon de barbarie inconsciente.

En bref, Manuel Marin Cuenca est un homme dangereux (et un réalisateur à suivre) et Antonio de Latorre, son âme damnée.

* Vu récemment en pilote des Amants passagers de Pedro Almodovar et récompensé à juste titre du Prix de la meilleure interprétation masculine lors de la 19e édition du festival Cinespaña de Toulouse
** A noter qu’Amours cannibales a été récompensé au Festival de San Sebastian par un Prix du jury de la meilleure photographie décerné à Pau Esteve.

Sortie prévue sur les écrans de France et de Navarre le 17 décembre prochain.

Pour en savoir plus : Entretien avec Manuel Marin Cuenca

Amours cannibales/Caníbal de Manuel Martin Cuenca_2014
avec Antonio de la Torre, Olimpia Melinte, Maria Alfonsa Rosso et Florin Fildan

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