Touristes de Ben Wheatley [Quinzaine des Réalisateurs 2012]

Touristes de Ben Wheatley © Wild Side Films/Le Pacte

La ballade sauvage. La Grande Bretagne randonneuse est en danger. Tina (petite souris effacée qui rêve d’un autre maître que sa mère) et Chris (géant roux intolérant et bas du front se réinventant en grand écrivain-explorateur) ont eu le tort de se rencontrer et de se plaire.

Tout à leur amour naissant — et à une entente sexuelle plus que cordiale —, ils s’offrent un semblant de lune de miel au grand dam de la terrifiante génitrice de Tina, d’ores et déjà persuadée des tendances psychotiques de sa fille (le clébard de la maison en a fait les frais lors d’un incident des plus fâcheux).

A l’occasion d’un meurtre prémédité ingénieusement travesti en accident de la route, ils vont rapidement se découvrir l’un l’autre tout en prenant radicalement conscience de leur véritable personnalité. Dès lors, exiger au vu de leur absence totale de principes moraux qu’ils fassent preuve de la plus élémentaire humanité tient de l’utopie.

D’un affreux cynisme qui pourra paraître éprouvant aux cœurs tendres (prévoir quelques scènes aussi gores qu’expéditives), Ben Wheatley — réalisateur du remarquable Kill List dont la sortie est prévue le 11 juillet prochain sur les écrans de France et de Navarre — et ses scénaristes, mus par une détonante causticité, procèdent dans une atmosphère délibérément menaçante et sans autre forme de procès à la démonstration d’un jeu de massacre de plus en plus annoncé.

Le film autopsie alors sans grande surprise, mais avec force gros plans rigolards, dialogues à l’emporte pièce et amoralité absolue, la ballade sauvage de notre charmant duo, non sans égratigner au passage la conscience de classe qui étreint encore l’âme de la perfide Albion.

Tout en nous entrainant dans d’improbables décors naturels qui rendent la campagne anglaise — dont il sublime l’inquiétante beauté — si délicieusement effrayante les nuits de pleine lune, Ben Wheatley perd ici ce qui nous captivait dans Kill list, œuvre bien plus subtile quoique tout aussi désopilante malgré l’horreur qui suintait doucereusement de chaque plan. Nulle empathie ne nous relie aux héros de Touristes. Uniquement un regard complice. Nous restons donc posément, en témoins privilégiés, sur le bas-côté [pas trop près de la route cependant, conseil amical] à observer les activités de nos deux maniaques épinglés dans leur folie comme de sales petits insectes avec lesquels nous ne risquons pas de nous identifier. Leur lente plongée dans la sauvagerie — si elle nous titille généreusement la rate — ne nous émeut guère ; la faute sans doute à des personnages, voire des situations, par trop caricaturaux (le pollueur, le randonneur pédant, le donneur de leçons, etc.).

Quand l’aventure caravanière se clôt sur une pirouette subodorée depuis un moment, ne demeure que la frustration.

Car si le vertige parfois nous emporte c’est essentiellement grâce au malaise généreusement distillé par les deux acteurs — soit les co-scénaristes du film, Alice Low et Steve Oram — qui s’en donnent à cœur et corps joie en se soumettant aux démons intérieurs de ce couple qui se vaut bien, tant l’un fait tout pour rattraper l’autre. Sans compter que sous ses dehors de blague de potache, Touristes offre un point de vue sur l’humanité proprement apocalyptique, et au final adroitement misogyne, la femme étant au pire une mère possessive, au mieux une amoureuse vampirique qui ne pardonne aucun écart.

NB. Pour continuer de rire un peu, il est bon de noter que les héros canins du film, nous rappelant à leurs poils défendant l’amour immodéré que nos voisins anglais portent à la gente animale, ont reçu la Palm dog 2012.

Film projeté dans le cadre de la Reprise de la Quinzaine des réalisateurs 2012 au Forum des Images. Sortie nationale prévue en décembre 2012.

Touristes/Sightseers de Ben Wheatley_2012
avec Alice Lowe et Steve Oram