LE TEMPS DURE LONGTEMPS de Özcan Alper

La mémoire des peuples.

Il faut prendre le temps de se laisser happer par le second long métrage de fiction d’Özcan Alper — Le temps dure longtemps — dont les plans fixes, d’une étonnante beauté plastique, recèlent une langueur quasi hypnotique.

Dans une atmosphère fantasmagorique, un cheval fou de terreur galope dans une plaine désolée. Des coups de feu retentissent, la bête s’écroule. Le souvenir de cet animal abattu en pleine course vibrera à nouveau au cours du film, lorsque Sumru recueillera les confidences d’un vieil arménien, vigilant gardien de la mémoire de son peuple.

Sumru est turque et étudie l’ethnomusicologie. Son amant kurde l’a brutalement abandonnée, lui préférant le chant de la guérilla. Il lui a cependant promis de revenir vers elle dès la fin des combats. En attendant patiemment de ses nouvelles, telle une moderne Pénélope, Sumru s’installe dans un quartier populaire de Diyarbakir, dans le sud-est du pays, aux fins de rassembler pour son master des élégies anatoliennes.

Nous sommes devenus un sujet sociologique remarquera amèrement Ahmet, vendeur de DVDs pirates, grand cinéphile devant l’éternel et autoproclamé directeur de la cinémathèque kurde — soit une documentation anarchique et non exhaustive de témoignages des victimes des exactions de l’état turc qui perdurent depuis l’aube du XXe siècle —, accessoirement tombé sous le charme de Sumru dès leur première rencontre et qui va complaisamment l’aider dans ses recherches.

Entre ces deux solitaires pourrait naitre un tendre sentiment s’ils n’étaient, chacun, empêchés de s’y abandonner par le poids d’une inconsolable perte (la disparition de son amant pour Sumru, le massacre des siens pour Ahmet).

Özcan Alper tente de fondre fiction et documentaire dans un même mouvement élégiaque tandis que l’histoire personnelle de Sumru, héroïne tragique, rejoint subtilement la grande — celle avec un grand H qui ne cesse de bégayer — et y reconnaît un ennemi commun, l’assourdissant silence de l’oppression, qui condamne les voix qui se sont tues à l’oubli et étouffe les clameurs qui s’élèvent.

La lenteur du rythme de cet élégant road movie de la mélancolie épouse parfaitement la forme. Le réalisateur s’attache longuement aux déambulations erratiques de son héroïne qui parcourt les rues, armée d’un menaçant micro destiné à enregistrer jusqu’aux battements de cœur des habitants de Diyarbakir, se faufilant parfois témérairement sur les toits de la ville. Et c’est dans le calme et un semblant de sérénité qu’il filme l’espérance d’une Sumru insomniaque, veillant à la fenêtre d’un appartement vide.

Nonobstant, en marge des chants funèbres et du travail de deuil, un humour de bon aloi tempère la noirceur fondamentale du propos. Grâce, notamment, à l’excellent Durukan Ordu dont les échanges avec un ami consterné par sa cinéphilie auteuriste sont fort savoureux. Quant à sa douloureuse incapacité de garder une certaine contenance face à l’intimidante Sumru, il a beau, face au miroir de sa chambrette décorée d’affiches de films (Yol de Yılmaz Güney, palme d’or 1982, y est à l’honneur), imiter la gestuelle d’un Belmondo nonchalant, il a toujours le souffle court dès qu’il la croise. Et le mutisme latent. Pour un peu, il trouverait ça « dégueulasse ».

Louons donc la délicatesse d’Özcan Alper qui nous convie ici à une fascinante enquête, tant musicale que politique. Et ce, jusqu’au dénouement, dans un petit village enneigé perdu au fin fond du Kurdistan (on y passe sur une certaine route immortalisée par Nuri Bilge Ceylan) où Ahmet se confronte à son passé et Sumru à la réalité. Les luttes pour la reconnaissance ne sont pas prêtes de s’achever. Ni l’affliction, d’être rassasiée.

© Arizona Films
© Arizona Films

Le temps dure longtemps/Gelecek Uzun Sürer d’Özcan Alper_2011
avec Gaye Gürsel, Durukan Ordu, Sarkis Seropyan et Osman Karakoç

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