JIMMY RIVIÈRE de Teddy Lussi-Modeste

Jimmy Rivière de Teddy Lussi-Modeste ©Pyramide Distribution

L’homme de glaise. Les gens du voyage. Tel est le nom que l’on donne à la communauté à laquelle appartient Jimmy Rivière, héros méchamment velléitaire du premier long métrage* de Teddy Lussi-Modeste.

Un terme évocateur de vastes horizons et se prêtant aisément aux fantasmes d’indépendance et de liberté qui nous étreignent tous un jour dans nos vies étriquées. Bien loin malheureusement de la réalité.

Et le danger ne vient pas uniquement des gadjés — à peine évoqués lors d’une tractation avec les élus locaux, scène courte mais éloquente — mais du cœur même de la tribu, mue par une intolérance certaine envers ceux qui aspirent à s’en émanciper.

Jimmy, jeune chien fou et exalté, va recevoir — scène étonnante et joyeusement champêtre — le baptême, se laissant immerger selon le rite pentecôtiste dans l’eau d’une rivière censée le purifier de toutes ses fautes passées.

On ne saura jamais vraiment ce qui l’a décidé à se convertir. Le désir de reconnaissance ? La curiosité ? Le souci d’appartenir corps et âme à son clan ? Le besoin de nouer des liens d’autant plus puissants que le pasteur qui lui sert de père de substitution — Serge Riaboukine, puissant et effrayant à la fois — est le pilier de la communauté et ainsi, dépositaire de son pouvoir et de ses plus intimes secrets ?

Ne serait-ce pas plutôt un orgueil démesuré qui le pousse à s’interdire tout ce à quoi il est obligé de renoncer en recevant les sacrements : la boxe comme défouloir, la brutalité en guise de dialogue, l’alcool dans lequel il s’oublie — voir la scène ahurissante du dancing où tout infatué de sa personne et en proie à une ivresse extatique, il danse solitaire — et les filles enfin, pour échapper définitivement à celle qu’il a possédé et qui le tient désormais.

Tout l’intérêt du film réside dans cette balade adolescente où la jeunesse se cherche encore une raison de ne pas imiter les anciens.

Mais tout candide qu’il veut paraître, d’avoir été oint ne rend certes pas Jimmy meilleur, et ne lui offre pas instantanément les réponses aux questions qu’il ne cesse de se poser, contrairement à ce que les sermons — effarant mélange d’exhortations naïves, mêlant syntaxe approximative et paroles d’évangile — auxquels il assiste semblent prétendre. Les voies du seigneur sont impénétrables et il ne suffit pas de le mander à cor et à cri pour qu’il réponde. Et les dons qu’il dispense ne sont rien s’ils ne sont pas exploités à bon escient.

Comment concilier violence et passion, impulsions charnelles et paroles divines, indépendance et appartenance à un groupe, réalisation personnelle et oubli de soi pour le bien de tous ? Jimmy tergiverse, échoue à canaliser sa fougue et, tout en décryptant les saintes écritures, s’égare dans des chemins de traverse jusqu’à en arriver à trahir et sa famille et ses idéaux.

Il lui faudra toute la tendresse des femmes (son entraineuse, Béatrice Dalle, impériale ; l’amour de sa vie, Hafsia Herzi, volontaire et tenace ; sa sœur, Pamela Flores, une nouvelle venue qui ne démérite pas. La justesse de son interprétation lorsqu’elle reconnait devant ce frère qui lui voue un amour convulsif avoir fait son deuil d’une passion de jeunesse est en tout point remarquable) qui l’entourent, le bercent, l’aiment, le provoquent ou le protègent — parfois contre lui-même — pour ne pas sombrer définitivement.

Jimmy Rivière, c’est Guillaume Gouix (un patronyme à répéter comme un mantra) qui porte brillamment ce très joli film sur ses épaules musclées et fragiles à la fois. Tour à tour charmeur et enfantin, tchatcheur plein de morgue, prêcheur passionné ou boxeur masochiste, il est quasiment de tous les plans qu’il irradie de sa beauté singulière, dévoilant en sus d’un fort séduisant physique une palette de jeu des plus subtiles.

S’attachant à une population peu montrée au cinéma (cependant, hasard de la distribution, est sorti il y a un mois le docu-fiction La BM du seigneur de Jean Charles Hue, traitant peu ou prou des mêmes sujets), Teddy Lussi-Modeste réussit un film au charme indéfinissable, empreint de mysticisme et d’un lyrisme effréné, bref définitivement emballant.

* Prix du public au 23e Festival Premiers plans d’Angers 2011

© Pyramide Distribution
© Pyramide Distribution

Jimmy Rivière de Teddy Lussi-Modeste_2011
avec Guillaume Gouix, Béatrice Dalle, Hafsia Herzi, Serge Riaboukine, Pamela Flores, Jacky Patrac, Canaan Marguerite et Nadia Esposito