TRUE GRIT de Joël et Ethan Coen

La danse de l’ours.

Décidément, les frères Coen n’en démordent pas. Rien de nouveau à l’ouest du Pécos. Le spleen qui engluait l’avenir du shérif de No country for old men et le nihilisme qui crevait dans l’œuf toute idée d’espoir dans A serious man sont à nouveau à l’œuvre dans True grit, où en définitive, il s’agit moins d’avoir du cran que de posséder une certaine morale.

Ce qui n’est guère aisé. Car partant du principe que l’on ne peut être vraiment vertueux en parlant constamment de (rendre la) justice, et comme dans les trois quarts de leur filmographie — bien qu’à leur habitude les réalisateurs se dispensent une nouvelle fois de tout jugement sur leurs personnages — il n’y en a pas un ici pour racheter franchement l’autre. Ce qui ne nous empêche pas d’éprouver de l’empathie pour une enfant montée trop vite en graine et aveuglée par un chagrin qu’elle refuse de ressentir, et quelque affection pour les deux canailles/frères ennemis — les blessures engendrées par la guerre de Sécession n’étant pas entièrement cautérisées — qui l’escortent dans sa vengeresse villégiature.

Car Mattie Ross n’a pas de veine. Alors que l’ouest sauvage est en voie de civilisation et que juges et avocats règnent désormais en maitres (Au vu de son bagout, elle pourrait aisément se lancer dans la carrière), son père — payant un excès de générosité — est assassiné par un malfaisant dont on découvrira plus tard que l’intelligence n’est guère son point fort.

Ainée d’une fratrie, et manifestement bien plus éduquée que sa pauvre mère désormais veuve, l’obstinée péronnelle se met en tête de partir à la recherche du meurtrier dans le but de le faire juger et pendre haut et court. Et ce ne sont pas les trois exécutions auxquelles elle assiste fortuitement — scène qui permet par ailleurs aux frères Coen de régler d’une fort expéditive et grinçante manière la question indienne — qui vont la faire changer d’avis. D’autant plus que reine du marchandage, elle a obtenu de roupiller à l’aise à la morgue en compagnie des défunts, entre nous soit dit bien plus silencieux que la petite vieille avec qui elle se disputera bientôt la couverture dans un lit tout aussi bon marché.

Le négoce, c’est son truc à la Mattie. Tandis qu’elle embauche Rooster Cogburn, un U.S. Marshall borgne, alcoolique et grande gueule que l’on dit infaillible — en clair, un tueur réfugié derrière un insigne — pour dénicher la crevure, elle compte également veiller sur son investissement en chevauchant à ses côtés en territoire indien, au grand dam du bonhomme qui n’a que faire de changer les couches d’une gamine. Notons que ce brave homme offrira ultérieurement la preuve de la grande estime dans laquelle il tient les marmots, et l’humanité en général.

Alors que son chasseur de primes s’acoquine avec un Texas Ranger nommé LaBoeuf — un nom aussi improbable que ses goûts vestimentaires — animé de douteuses intentions (ne s’introduit-il pas dans la chambre d’une adolescente animé d’étranges désirs) et guère plus futé que l’assassin recherché, la donzelle va résolument forger son propre malheur en laissant un sens de la justice incontestablement perverti par son ressentiment prendre le pas sur sa raison.

Au moment précis où elle décide envers et contre tous — y compris le Charon du coin qui tente de lui en interdire l’accès — de traverser la rivière sous l’œil goguenard des deux gredins qui la matent tranquillement de l’autre côté de la berge et de pénétrer dans ce no man’s land où les criminels disparaissent tels des fantômes, l’adolescente ratifie implicitement l’imprudent contrat signé avec le destin. De fait, elle rejoint le monde des adultes, fait d’erreurs et de compromissions, et n’y discerne que désillusions.

Mattie Ross cite — dès lors que ça l’arrange — les saintes écritures autant que les textes de loi, mais oublie au passage que la vengeance n’est pas sienne. Il y a toujours un prix à payer affirme-t-elle dès le début du film. Elle ne pense pas si bien dire, elle qui d’un côté exige la tête d’un homme qu’elle va abattre sans coup férir à la première occasion et de l’autre, pleure sur un cheval épuisé qu’on achève.

Et des morts, elle va en croiser ; d’abord un pendu — très haut, trop, pour éviter les tentations car tout s’échange dans cet étrange royaume — puis des vivants en sursis : un indien solitaire, un dentiste toqué dissimulant son humanité sous une peau d’ours, des outlaws épuisés — objets de la vindicte de Cogburn — et bientôt et par le plus grand des hasards, le fugitif, au front si bas que l’on se demande où peut loger sa cervelle.

Mais force est de reconnaître que ses compagnons de voyage ne valent guère mieux que les hommes qu’ils pourchassent. Cogburn, grizzli mal léché, est d’ores et déjà un pur anachronisme. Ses joutes verbales et ses duels infantiles avec LaBoeuf — pauvre abruti portant son étoile de ranger comme un petit garçon exhiberait un jouet — ne semblent exister que pour briller inconsciemment devant une gosse dont aucun d’eux ne souhaitaient la présence.

Tandis que ces trois solitudes chevauchent de concert, Mattie cristallise le bien fondé de leurs misérables existences. De paquet autrefois encombrant, elle devient tour à tour dame de compagnie, copain de régiment, nourrice, confidente, salut de leur âme. Et un supplément ne serait guère de trop pour le sieur Cogburn qui n’hésite pas à abattre un discourtois sans sommation ou à mentir effrontément à un moribond.

Outre la jeune Hailee Steinfeld, 14 ans au compteur, très impressionnante et parfaitement à l’aise avec les dialogues logorrhéiques dont les frères Coen sont friands*, Matt Damon réussit le tour de force d’être tout à la fois parfaitement imbuvable et touchant dans le rôle ardu d’un benêt au sens de l’honneur un tantinet élastique.

Dans des rôles secondaires mais pivots, le toujours charismatique Barry Pepper — invraisemblable trogne et haleine fétide — en leader d’un gang de pieds nickelés et Josh Brolin, en demeuré qui ne vaut même pas la corde pour le pendre, nous font regretter leur apparition tardive.

Jeff Bridges, quant à lui, s’il a l’intelligence de n’imiter en rien son illustre prédécesseur**, excelle dans le rôle de cette vieille outre cacochyme faussement nonchalante*** revenue de tout — y compris du mariage et de la paternité — qui se rachète une conduite en s’offrant une dernière chevauchée fantastique avant de raccrocher définitivement les colts****.

Le retour vers la civilisation de nos piètres héros, vécu comme un cauchemar éveillé, leur fait parcourir un paysage fabuleux où le sang des hommes abattus se mêle à celui des bêtes tombées dans un duel sans honneur.

Et l’on sait gré aux frères Coen, manifestement atteints de misanthropie aiguë, d’avoir saupoudré d’un peu d’humour — fut-il noir — ce mélancolique gâchis de l’imparfaite jeunesse, car l’épilogue résolument lugubre de ce voyage initiatique parfois languissant laisse entrevoir une vie amère. Il n’y a rien de glorieux au royaume de la vengeance dès lors que les légendes de l’ouest expirent au fond d’un cirque.

Renouveau du western ? Mon œil !

* Il n’est guère innocent que dans une scène aussi hilarante qu’atroce, Cogburn essaie d’arracher la langue meurtrie de LaBoeuf aux fins de « le soulager » de ses souffrances.
** John Wayne qui gagna, grâce à une truculente interprétation mâtinée de cabotinage, l’unique oscar de sa carrière dans le film éponyme d’Henry Hathaway_1969.
*** Lors du fameux duel aux patates — Cogburn s’est vu accusé d’un « tir ami » sur la personne de LaBoeuf — l’acteur joue habilement d’un gracieux déséquilibre autant dû à une consommation d’alcool quasi suicidaire qu’à son agacement envers un gandin qui le dévalorise aux yeux de la jeune héroïne dont ils se disputent l’attention.
**** Le film d’Hathaway, a contrario, se termine sur une ultime cascade de Cogburn. Le Duke reprendra d’ailleurs ce rôle, face à Katharine Hepburn, dans une suite oubliable signée Stuart Millar en 1974.

Paramount Pictures France


True grit de Joël et Ethan Coen_2010

avec Jeff Bridges, Hailee Steinfeld, Matt Damon, Josh Brolin, Barry Pepper, Bruce Green, Mike Watson et Elizabeth Marve

A voir : Making True Grit, un album de tournage signé Jeff Bridges

© Paramount Pictures France
© Jeff Bridges

11 responses to TRUE GRIT de Joël et Ethan Coen

  1. Ran says:

    Pas gai tout cela mais drôle pourtant !
    Pas de renouveau du western, bien sûr, mais une nouvelle veine chez les frères Coen pleine de mélancolie, de nostalgie, d'amertume, de misanthropie peut-être un peu qui se confirme avec True Grit.

  2. Vincent says:

    Bien beau texte qui me donne presque envie d'y retourner 🙂
    Sur la misanthropie, c'est une piste des plus intéressante parce que même à l'époque de « Sang pour sang », il n'y avait pas grand monde déjà pour racheter l'autre.

  3. FredMJG says:

    ToRan: Mais oui, drôle, grinçant, mais moins esclaffant tout de même que les deux titres évoqués au début du post, ou du moins, plus brefs et cédant le pas à la mélancolie.
    J'ai mis du temps à mettre le doigt sur ce qui avait bien pu me plaire dans ce film que j'estime supérieur, s'il fallait vraiment en passer par des comparaisons (j'ai parcouru avec attention tous tes échanges avec les « garçons ») à celui d'Hathaway, justement à cause de cette brutalité que les frères insufflent dans la description de leurs personnages et de leurs motivations secrètes. C'est très subtil mais bon sang, je crois que des vacances seront salutaires ou leur prochain film sera une mise à feu et à sang.

    ToVincent: Merci à vous. C'est fait pour ça. ^^
    C'est amusant car vous avez évoqué chez vous « Miller's crossing » auquel j'ai beaucoup pensé. « Blood simple » fait partie pour moi de leur époque cynique (et donc drolatique) et je suis toujours hilare lorsque je le revois. Mais ce qui a commencé à poindre avec Miller et qui pour moi suinte définitivement ici, c'est ce pessimisme terrible qui bouffe tout et qui pourrit finalement les rapports entre les trois héros.
    Et pour en finir (aujourd'hui) avec Ford puisque beaucoup l'évoquent, je ne peux songer qu'à la fin poignante de The searchers où Wayne/Ethan réussit toujours à m'avoir même si, quelque part, c'est un sale type ayant commis des choses trop moches pour vivre à nouveau normalement sans risquer de contaminer sa famille. Bref. J'avais dit, on ne compare pas. J'ai d'ailleurs préféré ne pas revoir le True grit d'Hathaway et rester sur mes excellents souvenirs d'enfance. Mais le « remake » possède une atmosphère radicalement différente. Je propose que les deux films trônent à part égale dans votre DVDthèque.

  4. Ran says:

    Peut-être que les deux frères tomberont vraiment dans la plus noire des misanthropies quand un personnages sera châtié pour être mal coiffé ?

  5. nolan says:

    D'accord avec ce texte.
    Et j'ajouterai qu'en effet Ned Pepper pue de la gueule sans qu'il soit besoin q'un personnage le fasse remarquer et sans odorama.

  6. FredMJG says:

    ToNolan: Bien le bonjour à l'autre moitié du cœur de vampire. J'aime que l'on soit d'accord avec moi ^^
    Il aurait sans doute été plus judicieux pour Ned de croiser un dentiste fou sur sa route plutôt qu'un borgne.

  7. Superbe texte qui rend parfaitement hommage à la verve des Coen. On entend et lit trop de critiques ineptes et fallacieuses sur ce film pour ne pas se réjouir de votre très lucide point de vue.

    Objectivement, Mister P

  8. FredMJG says:

    ToPrincécranoir: Bienvenue à vous, amateur d'Hammer rêveries.
    Moi « lucide » ? Vous m'inquiétez.

  9. Ai en tout cas passé un bon moment (sourire jusqu’aux oreilles) en dégustant votre texte (me remémorant les scènes concernées). bravo!
    (s) Ta d loi du cine, « squatter » chez Dasola

  10. FredMJG says:

    Merci et bienvenue à toi squatter ! N’es-tu point le statisticien favori de Miss Dasola ?
    J’ai pu me rendre compte que tu aimais autant le cinéma que les chiffres.

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