KITANO PAR KITANO de Michel Temman et Takeshi Kitano

© Nicolas Guérin

Dr Kitano et Mr Beat.

Que diable y a-t-il donc dans le crâne de Takeshi « Beat » Kitano ?

Rédigé à la manière d’un monologue, Kitano par Kitano est la somme de multiples interviews accordées — après bien des atermoiements — à Michel Temman, journaliste à Libération, qui s’efface fort judicieusement devant la parole de l’homme orchestre à la personnalité complexe (voire multiple) qui a enfin décidé de se découvrir, et ce devant quelques bonnes bouteilles : soit un bouffon + un acteur + un réalisateur + un homme de télévision + un danseur de claquette + un peintre + un humaniste, autant admiré internationalement que violemment critiqué dans son propre pays.

Ces confessions intimes dressent un portrait sans concession de Takeshi Kitano, monument d’excentricité pétri de contradictions, insaisissable pince-sans-rire, grand adepte de l’autodérision constante mêlée à une insatisfaction chronique. Même s’il avoue stoïquement être parfaitement égocentrique, l’homme — de par un attachement indéfectible à ses proches** — se révèle profondément touchant et par une dernière pirouette, demeure un mystère une fois le livre refermé.

Se livrant sans fard ni fausse modestie, qu’il s’exprime sur son enfance pauvre et difficile***, son triomphe télévisuel, ses rencontres professionnelles****, son engagement humanitaire pour l’Afrique, en passant par la critique cruelle de ses films*****, l’art contemporain, l’étude mordante de la société japonaise****** ou l’évocation de son « accident » et de la prise de conscience mystique qui en résulta, Takeshi Kitano dévoile sous des dehors hilares que sa nature — parfois infantile, tantôt salace — a horreur du vide. Et c’est sans nul doute ce qui le pousse à toujours demeurer en action, de crainte de sentir sa propre existence lui échapper, voire de périr d’ennui sans le travail acharné auquel il se soumet jour après jour.

Mais ne nous y trompons pas, si le réalisateur se flagelle inlassablement, c’est aussi pour mieux faire ressortir l’étonnement constant, la joie quasi enfantine et la saine satisfaction que provoquent chez lui ses multiples réussites. Comme une revanche prise sur les mauvais souvenirs d’enfance qui le poursuivent encore.

Une fausse autobiographie qui se lit comme un roman à conseiller aux inconditionnels (qui y retrouveront le mélange de gaieté rigolarde et d’humour saugrenu dans lequel baignent ses œuvres) et aux détracteurs (qui découvriront que sous le masque de clown se camoufle une intelligence rare et inquiète).

* Si l’on excepte quelques notes d’intentions précisant les détails des rencontres ou la biographie d’un interlocuteur.
** Ne confessera-t-il pas qu’à choisir entre ses compagnons de clowneries et sa propre famille, il n’est pas sûr et certain de ne pas privilégier ses Gundans, soit la troupe de comédiens et amis qui l’entoure perpétuellement.
*** S’il rend un persistant hommage à sa mère, il n’hésite pas à avouer s’être inspiré de son père pour jouer le géniteur monstrueux de Blood and bones/Chi to hone de Youchi Saï_2004.
**** Notamment avec Nagisa Oshima qui le révèlera en 1983 en lui confiant le rôle d’un tortionnaire dans Furyo/Merry Christmas Mr Lawrence, censé être au départ un écrin de luxe pour le « couple » David Bowie/Ryuichi Sakamoto… Idée géniale s’il en fut, Kitano étant plus connu de ses compatriotes jusque là comme « Beat », le ratiboisé du bulbe ne reculant devant aucune pitrerie dans le but d’agiter leurs zygomatiques.
***** Surtout ce qu’il nomme sa « trilogie de processus de la déconstruction en art » : Takeshi’s_2005, Glory to the filmaker !_2007 et Achille et la tortue/Akiresu to kame_2008, véritables psychothérapies où Kitano tente une bonne fois pour toute de régler son compte à son double « Beat » estimant que la meilleure manière de se blinder contre les critiques est encore de se démolir consciencieusement et vigoureusement.
****** Son franc parler et une absence totale de diplomatie en font d’ailleurs la cible favorite d’une certaine presse de droite japonaise.

Kitano par Kitano de Michel Temman et Takeshi Kitano
aux Editions Grasset & Fasquelle_2010

© Nicolas Guérin
Morceaux choisis.

Je n’adressais jamais la parole à mon père. Lui ne me disait jamais rien. Je me souviens avoir joué une seule fois avec lui, sur cette plage d’Enoshima où il m’avait emmené voir la mer. C’est le seul souvenir que j’ai avec lui d’un moment disons… heureux, vraiment partagé. Peut-être d’ailleurs est-ce pour cette raison que jai toujours conservé en moi cette image de la mer qui apparait souvent dans mes films… [p.33]

Au début des années 1980, j’apparaissais à l’antenne déguisé en toutes sortes de personnages : ninja, poussin, vampire, marmotte, bébé, radis géant, samouraï, bonhomme des neiges jouant de la guitare… Régulièrement je débarquais dans les émissions avec les accoutrements les plus délirants. Aucune parodie ne me faisait reculer. Certains disaient que j’étais fou. D’autres étaient choqués. Mais la plupart des gens se marraient comme des baleines devant leur écran.[p.88]

Au Japon, Takeshi’s a été considéré comme un film « bizarre ». Mais je crois surtout que les Japonais n’y ont rien compris. [p.173]

Quand je ne vais pas bien, j’ai un peu l’impression de manier une marionnette, la mienne, qui en réalité ne m’appartient pas. C’est de cette manière que je peux concilier Beat Takeshi et Takeshi Kitano.[p.179]

Bien sûr, comme la plupart des réalisateurs, je pense avoir ma fierté de cinéaste. J’aimerais au moins qu’on me reconnaisse trois vertus. Qu’on dise : un, Kitano est quelqu’un qui aime le cinéma ; deux, qui aime faire des films ; trois, qui a fait quelques bons films… Mais je le répète, je déteste mes films. Tous, sans exception. [p.186]

Cannes ne m’avait pas décoré mais étant par nature disposé au malheur et plutôt mal à l’aise avec le bonheur, je n’ai pas été surpris. [203]

Des journalistes japonais qui ne m’estiment pas beaucoup ont écrit que j’avais une mauvaise influence sur les jeunes. En vérité, je me fous bien de leurs opinions. Dans l’absolu, ce n’est pas grave. Chacun est libre de s’exprimer. Je me fiche de ce qu’on pense de moi, de savoir si ce que je fais est bien ou mal. Je préfère qu’ils s’en prennent à moi, plutôt qu’à mes films, surtout s’ils ne les ont pas vus. [p.213]

Je n’aime pas glorifier mes actes de générosité, ni qu’on le fasse. Je préfère qu’on dise que je suis un homme odieux, cela me met plus à l’aise.[p.280]

On ne peut pas échapper à son enfance. Je ne peux oublier certains moments très âpres de mon jeune âge. Je ne peux oublier le regard condescendant des nantis sur les moins que rien. Mon père était peintre en bâtiment, issu d’une classe sociale méprisée par la société. J’étais son fils. Mais, j’avais honte, j’étais fatigué de vivre dans la misère. Finalement, tout vous ramène toujours à l’enfance.[p.294]

Oh, si ma femme lit ce livre ! Peut-être est-ce d’ailleurs pour cette raison qu’elle me fait encore peur. En fait, il me faut en permanence la fuir. Je garde mes distances avec elle, et quelques secrets. [p.298]

Aujourd’hui, je grimpe dans ma Rolls-Royce en short et en sandales. Et malgré mon niveau de vie, je veux que les gens me regardent comme je suis et me jugent simplement comme quelqu’un qui se désintéresse de son apparence en général. Mais je sais bien comment les gens me regardent. Je sais ce qu’ils pensent de mon étrange allure physique. [p.300]

Au fur et à mesure que le temps passe et que je prends de l’âge, je me demande surtout comment bien mourir. Après ma disparition, je ne voudrais surtout pas être réincarné et revenir sur cette terre, ce serait une punition.[p.301]

Certains de mes compatriotes pensent que je suis un extra-terrestre. D’autres affirment que je réfléchis à l’envers. C’est sûrement vrai. Mais pour tout vous dire, je suis avant tout un Japonais comme un autre.[p.305]

© Takeshi Kitano, Michel Temman et les éditions Grasset & Fasquelle

© Nicolas Guérin
Quelques liens.

A consulter :
Je ne saurais trop encourager les inconditionnels et/ou les curieux à explorer le site Kitano.net tout entier dédié à la vie et l’œuvre de Takeshi Kitano. Vous pourrez y trouver notamment un catalogue exhaustif de ses émissions de télévision, des interviews, et surtout quelques délirantes publicités pour des nouilles ou des jeux vidéos.

A lire :
J’ai rencontré Takeshi Kitano, cinéaste, peintre et dieu vivant de Jérémie Couston pour Télérama (avec quelques extraits de ses plaisanteries télévisées).
Anarchiste zen. Portrait de Takeshi Kitano d’Alexandre Prouvèze pour Evene.fr.
Kitano par Kitano, autobiographie d’un maître d’Alexandrine Dhainaut pour le webzine Il était une fois le cinéma.

A voir :
Takeshi Kitano : un monstre de l’image, une interview de Clément Sautet et Aurélien Chartendrault pour L’Express.fr.
Bande annonce de la Rétrospective Takeshi Kitano au Centre Pompidou.
Rencontre avec le réalisateur lors de l’inauguration du cycle Takeshi Kitano, l’iconoclaste au Centre Pompidou.
Exposition Takeshi Beat Kitano, Gosse de peintre à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain.

6 responses to KITANO PAR KITANO de Michel Temman et Takeshi Kitano

  1. FredMJG says:

    ToKiluc': Ah mais je ne comptais pas le mettre en ligne 😉
    C'est juste que parfois je n'arrive pas à couper et ensuite je me dis que je n'aurais pas le courage de me relire, bref, de grandes questions existentielles m'étreignent quoi ^^

  2. Vincent says:

    C'est pas trop long, c'est juste qu'il faut du temps pour lire ça bien. (moi aussi j'arrive pas à couper)
    En tout cas ça me donne bien envie de lire le bouquin et de me remettre à Kitano que j'ai peu délaissé ces dernières années.

  3. FredMJG says:

    ToVincent: Merci ! enfin un homme de goût 🙂
    Oui, sur le Kitano, remettez votre ouvrage… (vous voulez que je vous prête le bouquin ? ^^)

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