Festival de palmes [Cannes, les années 50]

Affiches © A. M. Rodicq, DR, Jean-Luc, Piva, Marcel Huet, Marcel Huet, DR, Pon’t, Jouineau Bourduge
Naissance d’une palme.

Après les débuts chaotiques du festival, voici le deuxième épisode — qui fête la naissance de la Palme d’or en 1955 — de la revue des palmés.
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1950

Relâche…
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1951

Après une année d’interruption, le festival reprend sous la présidence d’André Maurois, avec 36 longs métrages en compétition (10 films visionnés). Et les prix se multiplient.

Si Miroirs de hollande/Spiegel van Holland de Bert Haanstra (pas vu), Mademoiselle Julie/Froken Julie de Alf Sjöberg et Miracle à Milan/Miracolo a Milano de Vittorio de Sica se partagent le Grand Prix, Luis Buñuel empoche celui de la mise en scène pour Los Olvidados, l’éblouissant Les contes d’Hoffmann/The tales of Hoffmann d’Emeric Pressburger se voit gratifié d’un Prix exceptionnel et le Prix spécial du jury est attribué à All about Eve de Joseph Mankiewicz tandis que Bette Davis repart — et ce n’est que justice — avec le prix d’interprétation féminine.

Michael Redgrave, quant à lui, souffle à Montgomery Clift (surprenant en assassin arriviste dans Une place au soleil/A place in the sun de George Stevens) le prix d’interprétation masculine pour son rôle de professeur compassé dans le film d’Anthony Asquith, L’ombre d’un homme/The Browning version,qui l’est tout autant. Bouh !

Après moult tergiversations avec moi-même, Emeric Pressburger et Joe Mankiewicz conservent leurs prix spéciaux et la palme d’or du jour est attribuée à Los Olvidados de Luis Buñuel pour la description d’une jeunesse sacrifiée dans un pays en pleine déréliction et de son humanité perdue… sans oublier sa proverbiale méchanceté. Toujours d’actualité et beaucoup copié, des films comme La Cité de Dieu/Cidade de Deus_2002 de Fernando Meirelles, entre autres, lui doivent beaucoup. Et la cruauté de la dernière image est inoubliable.

© Ultramar Films

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1952

Sous la présidence de Maurice Genevois, et avec 35 films (9 vus) en compétition le palmarès se dote d’un Grand Prix ex-aequo décerné à Othello/The Tragedy of Othello: The Moor of Venice d’Orson Welles et Deux sous d’espoir/Due soldi di speranza de Renato Castellani.

Marlon Brando déguisé en mexicain emporte le trophée du meilleur acteur pour Viva Zapata! d’Elia Kazan alors que Gérard Philippe est présent sur la Croisette avec Fanfan la Tulipe de Christian-Jaque — qui en repartira avec le prix de la mise en scène sous le bras — tandis qu’André Cayatte séduit déjà avec ses films à thèse. Nous sommes tous des assassins recevant le Prix spécial du jury, Detective Story/Histoire de détective de William Wyler doit donc se contenter du prix d’interprétation féminine attribué à Lee Grant.

Fi de misérabilisme, la palme d’or est attribuée sans discussion ni partage à Othello d’Orson Welles.

© Mercury Productions

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1953

Jean Cocteau devient président du jury et en profite, en poète, pour inventer impunément des prix aux titres évocateurs : prix international du film le mieux raconté par l’image (traduction SVP merci), prix du film légendaire, de la bonne humeur (décerné à Luis Garcia Berlanga pour Bienvenue, Monsieur Marshall/Bienvenido Mister Marshall), d’aventures (pour O Cangaceiro de Lima Barreto), etc.

Sont présentés en compétition 35 longs métrages (7 vus, dont l’inénarrable El/Tourments de Luis Bunuel, La loi du silence/I confess d’Alfred Hitchcock et Les vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati, tous trois absents du palmarès) contre 43 courts (Le Grand Prix est décerné à Crin Blanc, le cheval sauvage d’Albert Lamorisse).

N’ayant pas pour habitude de contrarier les poètes, je confirme bien volontiers le Grand Prix décerné cette année-là. La palme est donc attribuée à Henri-Georges Clouzot pour Le salaire de la peur.

© CICC

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1954

N’ayant vu que 5 films sur les 42 en compétition, je ne vais pas m’éterniser sur cette année où 9 longs métrages de diverses nationalités se voient offrir un Prix International tandis que La porte de l’enfer/ Jigoku-mon réalisé par Teinosuke Kinugasa enchante Jean Cocteau, président du jury (composé entre autres de Luis Bunuel, Jean Aurenche et André Bazin), par ses couleurs chatoyantes et gagne le Grand Prix. J’en suis ravie pour lui, mais ne l’ayant jamais vu, je serais bien en peine de juger du bien-fondé de cette distinction.

La palme d’or est décernée au fort cynique Monsieur Ripois/Knave of hearts de René Clément qui gagna alors le Prix Spécial du jury et qui bénéficie d’une interprétation hors pair de Gérard Philippe en parfait contre-emploi.

© Transcontinental Film Productions

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1955

Marcel Pagnol préside le jury du 8ème festival de Cannes et, sur 33 films (8 de visionnés) en compétition, attribue la Palme d’Or à l’unanimité à Marty de Delbert Mann* et offre le Prix Spécial du jury à un documentaire.

Spencer Tracy souffle le prix du meilleur acteur pour sa solide interprétation du justicier manchot d’Un homme est passé/Bad day at Black Rock de John Sturges à la barbe du juvénile James Dean en lice pour A l’est d’Eden/East of Eden d’Elia Kazan qui devra se contenter d’un Prix du film dramatique tandis que Jules Dassin — pour Du rififi chez les hommes — partage un prix de la mise en scène avec Serguei Vassiliev.

Puisque je décide aujourd’hui, je décerne le Prix spécial du jury au film de Kenji Mizoguchi, Les amants crucifiés/Chikamatsu monogatari**.

Et j’attribue la Palme d’or à mon unanimité à Carmen Jones d’Otto Preminger. Parce que le voir débarquer, flanqué de Dorothy Dandridge et Harry Belafonte, ça aurait eu une sacrée gueule !

© 20th Century Fox/Everett Collection

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1956

C’est la fête du documentaire !

Présidé par Maurice Lehmann, le jury décerne sur 39 longs métrages en compétition (8 vus), la Palme d’or au Monde du silence de Louis Malle et Jacques-Yves Cousteau et le Prix spécial du jury à Henri-Georges Clouzot pour Le mystère Picasso.

Satyajit Ray se voit octroyer un Prix du document humain (!!!) pour La complainte du sentier/Pather panchali et Ingmar Bergman (défense de rire) reçoit pour Sourires d’une nuit d’été/Sommarnattens leende, le Prix de l’humour poétique.

Albert Lamorisse reçoit la Palme d’Or du court-métrage à l’unanimité pour Le ballon rouge, une distinction bien méritée.

Alfred Hitchcock et son remake de The man who knew too much/L’homme qui en savait trop repart bredouille, ainsi qu’Humphrey Bogart, remarquable dans le film de Mark Robson, Et plus dure sera la chute/The harder they fall, qui sera son chant du cygne.

Résolument navrée pour les baleines, les poulpes et les bigorneaux, mais je décerne ce jour la palme d’or à Henri-Georges Clouzot (qui a dit « encore ! » ?) pour Le mystère Picasso. Un film magnifique, étonnant et frustrant à la fois, dont le malicieux sujet nous ouvre un couloir vers les prodiges de la création mais demeure encore aujourd’hui indéchiffrable.

© Filmsonor

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1957

31 films (8 vus) en compétition — dont Le septième sceau d’Ingmar Bergman, Prix spécial du jury ex-aequo avec Kanal d’Andrzej Wajda, le délicieux Funny face de Stanley Donen, Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson qui empoche le Prix de la mise en scène et Les nuits de Cabiria/Le notti di Cabiria de Federico Fellini qui vaut à son épouse Giulietta Masina le prix d’interprétation féminine — sous la présidence d’André Maurois (Michael Powell et Marcel Pagnol font également partie du jury), et la palme d’or est décernée au film bondieusard de William Wyler,La loi du seigneur/Friendly persuasion ! De quoi désespérer du bon goût cinématographique de certains.

Ne tergiversons pas, prix d’interprétation féminine ex-aequo avec l’exquise Audrey Hepburn.

Et la palme d’or est décernée à Det sjunde inseglet/Le septième sceau d’Ingmar Bergmanqui a compris que la vie n’était guère plus qu’une partie d’échecs perdue d’avance. Nonobstant, le reste (bruit, fureur ou distinctions) n’est que sornettes.

© Svensk Filmindustri

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1958

26 films en compétition sous la présidence de Marcel Achard. 7 films vus.

Prix d’interprétation collectif pour les héroïnes d’Au seuil de la vie/Nära livet d’Ingmar Bergman qui obtient le Prix de la mise en scène et Paul (râââââh) Newman repart avec un trophée pour son rôle dans The long hot summer/Les feux de l’été réalisé par Martin Ritt. Mon oncle de Jacques Tati reçoit le prix spécial du jury.

La Palme d’or est décernée à Quand passent les cigognes/Letjat zuravli de Mikhaïl Kalatozov*** « pour son humanisme, son unité et sa haute qualité artistique »(je cite). Tout est dit. Somme toute, je confirme qu’un peu de romantisme échevelé ne nuit pas, parfois.

© Mosfilm

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1959

Rebelotte. Marcel Achard est confirmé dans ses fonctions de président de jury. 30 films sont en compétition et je n’en ai vu que 7.

La Palme est décernée (à l’unanimité, on ne rit pas) àOrfeu negro de Marcel Camus, le prix de la mise en scène à François Truffaut pour Les 400 coups, Simone Signoret est distinguée pour Les chemins de la haute ville/Room at the top de Jack Clayton qui lui vaudra également un oscar à Hollywood et Compulsion/Le génie du mal de Richard Fleisher vaut un prix d’interprétation masculine collectif à ses interprètes (dont Orson Welles).

Nazarin de Luis Bunuel gagne un Prix international. Quant à la Tchécoslovaquie, elle repart avec un Prix de la meilleure sélection (?) ex-aequo pour Vojtech Jasny et Jiri Trnka pour son film d’animation, Le songe d’une nuit d’été (que je regrette fort de n’avoir jamais vu).

Alain Resnais, en compétition avec Hiroshima, mon amour, est prié d’aller voir ailleurs si personne d’autre n’y est. Elle n’a rien vu à Hiroshima, Resnais a donc été somptueusement ignoré.

Pour que l’on garde à jamais les yeux grand ouverts, pour cette ode à la vie et à la résilience, pour l’abandon d’Emmanuelle Riva et la sombre beauté d’Eji Okada. Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais, palme d’or ce jour****.

© Argos Films

* « Drame humain » que j’ai personnellement trouvé fort pénible, mais qui a rapporté un oscar à Ernest Borgnine pour sa « touchante » interprétation d’un boucher qui n’a pourtant pas un physique facile. Je préfère, et de loin, le voir cabotiner en producteur cynique dans The legend of Lilah Clare de Robert Aldrich_1968 ou en chauffeur de taxi goguenard dans Escape from New York de John Carpenter_1981
** Découvert sur Antenne 2, grâce au Ciné-Club de Claude-Jean Philippe. Qu’il en soit ici remercié.
*** Pour la petite histoire, notons que cette année-là, Richard Brooks était en compétition avec The brothers Karamazov/Les Frères Karamazov à la sauce hollywoodienne.
**** Petite suggestion pour les irréductibles parfaitement imperméables à la « poésie » de Marguerite Duras (ce que je peux comprendre parfois), le film ne perd rien de son inventive beauté à être vu sans le son. L’expérience est à tenter…

A suivre…

Et si vous avez raté le début :

2 responses to Festival de palmes [Cannes, les années 50]

  1. Ed(isdead) says:

    Bon ben je note tout de suite sur mon calepin : « Voir Carmen Jones ».

    Pour le reste, je ne vois pas vraiment sur quoi je pourrai pinailler… A dans 10 ans, donc…

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