TONY MANERO de Pablo Larrain

Fièvre disco au temps de Pinochet.

1977, un certain John Travolta chaloupe grave du bassin et gigote vers la gloire dans La fièvre du samedi soir*, enflammant les dance floors sous le charmant sobriquet de Tony Manero.

1978, à Santiago du Chili survivant sous le joug d’un certain Pinochet, les entrechats dudit Tony affolent salement un quinquagénaire, Raúl, qui pour tromper le mortel ennui d’une vie sans avenir, décide d’exister en devenant « ça ».

« Ça » consiste à revêtir une reproduction à l’identique du costume endossé par l’enfiévré (costard 3pièces d’un blanc immaculé, pattes d’ef’, chemise col pelle à tarte, il n’est jusqu’au slip noir qui ne soit d’origine) et de rejouer le film — dialogues en V.O. compris — sur la scène du night-club minable où il travaille.

Ce qui pourrait passer pour une aimable lubie lui permettant d’échapper au sentiment de claustrophobie provoqué par le quadrillage de la ville par les sbires du général, se transforme en folie furieuse lorsque notre danseur se montre prêt à tout pour participer à un concours télévisé de sosies de Tony Manero, y compris se soulager puis barbouiller de fèces les vêtements d’un jeune rival.

Et là n’est pas le moindre des talents du psychopathe. Apolitique rigoureusement dénué de conscience et de scrupules, capable de tuer à mains nues la cacochyme veuve d’un colonel aux fins de lui dérober sa télévision, il n’hésite pas plus à faire les poches d’un opposant au régime abattu sans autre forme de procès par deux dignes représentants de l’autorité. De même que les propriétaires d’un cinéma paieront le prix fort pour avoir osé déprogrammer son film culte au profit de Grease (Randal Kleiser_1978).

Le candidat aux quinze minutes de célébrité tant célébrées par Warhol** est incarné sans fausse pudeur et froide impassibilité par Alfredo Castro, un fascinant comédien chilien (et co-scénariste) ressemblant parfois jusqu’au vertige à un autre Tony, Montana celui-ci, immortalisé par Al Pacino.

Rien ne nous est épargné, ni la férocité des homicides, ni les scènes très crues exposant la misère sexuelle de pathétiques destinées. Inutile donc de préciser que ce film s’adresse à un public averti, de même que tout éventuel réfractaire aux vocalises des frères Gibb est prié de passer son chemin.

Pablo Larrain, très adroitement, en s’attachant à suivre pas à pas l’absurde monomanie de son répugnant héros, dresse un portrait effrayant des années de dictature chilienne et évoque subtilement tant la propagande étasunienne que la fascination exercée par les films hollywoodiens sur les peuples en léthargie.

Son film à l’image sale, parfois floue (où semble se noyer l’obsessionnel), qui tressaute même au rythme des humeurs de l’aliéné, diffuse une sensation d’amertume. Notamment parce que le réalisateur n’offre au spectateur aucune chance d’envisager un quelconque châtiment pour le gredin. Bien au contraire, lorsque l’aventure s’achève, il est évident que le cauchemar, lui, n’est pas terminé. Ne subsistent aucun soulagement ni aucun espoir, tout est consommé, et ces misérables petits morceaux de non-vie qui ont traversé l’écran comme des fantômes glacent définitivement le sang.

* Saturday night fever de John Badham
** In the future, everyone will be famous for 15 minutes. Andy Warhol (1968)

Tony Manero de Pablo Larrain_2009
avec Alfredo Castro, Amparo Noguera, Paola Lattus, Hector Morales et Elsa Pobletes

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