L’APOLLONIDE, SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE de Bertrand Bonello

Luxe, commerce et cruauté.

Nulle nostalgie dans L’Apollonide ou ses souvenirs, mais bien plutôt un hommage à ces belles d’un soir cloitrées dans ces maisons que l’on disait de tolérance. Où l’on fermait les yeux sur le commerce des corps tandis que les âmes étaient bafouées (un des clients n’offre-t-il pas à une des demoiselles qu’il fréquente un livre scientifique d’une bêtise insensée supposé lui ouvrir les yeux sur la basse qualité de ses gênes, scène d’une cruauté inouïe où l‘homme n’en sort guère grandi), où la violence était tue, voire étouffée sitôt que l’argent changeait adroitement de mains, où il était de bon ton que les femmes soient avenantes, douces et disponibles pour toutes les fantaisies des habitués dès lors qu’une méchante humeur, une maladie, un coup de blues ou une rivale provoquaient aisément la chute de bien des courtisanes.

C’est dans l’une de ces fastueuses résidences, tenues d’une main de fer — ici, le gant velouté sied parfaitement à Noémie Lovsky, veuve et mère de famille attentionnée, à la fois cajoleuse et menaçante avec son cheptel — par des Madames (elles-mêmes victimes des caprices d’un maquereau au pouvoir sans égal, l’état), que Bertrand Bonello plante sa caméra pour ne plus en sortir ou presque. A peine s’autorisera-t-il une partie de campagne, parenthèse enchantée avant la chute, où Madame et ses filles partent déjeuner sur l’herbe et s’ébattre nues dans le lit d’une rivière.

Le réalisateur explore, par touches impressionnistes et une splendide palette, la ronde incessante des plaisirs sans lendemain choisissant malicieusement de faire évoluer une ribambelle d’accortes jeunes premières, aussi ravissantes que talentueuses, devant un casting d’acteurs/metteurs en scène d’où se détachent Louis-Do de Lensenquaing, artiste bohème tentant vainement de déchiffrer l’origine du monde, Jacques Nolot en papa gâteau et Xavier Beauvois, bourgeois décadent et monstrueux.

Ainsi les superbes Hafsia Herzi, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Maïa Sandoz et Joanna Grudzinska, entre autres, peuvent-elles tour à tour séduire ou naturellement dévoiler l’étendue de leurs dons devant des clients/futurs employeurs potentiels qui vont tour à tour leur faire jouer des rôles (d’amoureuse, de marionnette, de bébé baigneur, de martyr, etc). Sans oublier deux nouvelles venues, cette merveille d’Alice Barnole, incarnation de « La femme qui rit », prostituée légendaire défigurée par un client à la gueule d’ange autour de laquelle se meuvent lascivement les autres poupées de chair de la maison et la gironde Iliana Zabeth, devant laquelle un Auguste Renoir aurait sans nul doute fantasmé à loisir, qui va se révéler plus que rouée (mais particulièrement exquise en geisha).

C’est donc autour de Madeleine, « La Juive », que Bertrand Bonello va inlassablement tisser des cercles concentriques et nous renvoyer sans cesse à la scène fondatrice, celle d’un rêve inquiétant où la belle de nuit en viendra à pleurer des larmes de sperme, camouflant son ironique blessure sous un masque de carnaval. Favorite, bonne à tout faire, confidente, victime expiatoire du temps qui passe et des loyers qui augmentent, « la femme qui rit » est celle que l’on choie et que l’on préserve pour oublier qu’on ne l’a pas protégée, que l’on exploite, que l’on venge (par le biais d’une panthère noire aussi sensuelle que ces dames qui l’accueillent chaque jour en leur alcôve), puis que l’on vend et que l’on exhibe en désespoir de cause pour sauver les meubles.

Le spectacle de son humiliation — une femme au sourire de joker nargue opportunément les grands bourgeois jouisseurs et décrépits qui la maltraitent — rappelle dans sa férocité la magnifique Vénus noire d’Abdellatif Kechiche, où là aussi, simplement vêtue de sa dignité, une prostituée hors norme tendait à son hautain public le miroir de son abjection.

Au gré des siècles qui passent et par la grâce d’un blues anachronique, Bertrand Bonello accompagne chaleureusement ces filles de joie qui en ressentent si peu, en ne nous épargnant ni les fantasmes de la clientèle fortunée, ni les beaux gestes dont elle est parfois capable (qu’une fille vienne à tomber malade — scène effarante de la visite médicale de contrôle où les diagnostics tombent comme des couperets — elle ne devra qu’à la bonté d’un protecteur de ne pas être jetée à la rue pour y crever comme une bête), ni les tracas inhérents à la profession (comment mettre fin à un sort funeste alors que l’on s’endette jour après jour auprès de la maitresse des lieux qui possède un droit de cession sur toutes ses propriétés ?), les rivalités, la jeunesse qui passe, la chimère d’un beau mariage, ou la douleur des amours contrariés s’évanouissant dans la chaleur de l’opium.

Sans parler de cette liberté chérie que vient chercher en la demeure une jeune oiselle qui entre en maison close comme d’autres en religion.

La liberté c’est dehors ! la tance Madame, qui a cependant tort. L’épilogue viendra le lui prouver par l’intermédiaire d’une moderne Céline Salette qui nous réveille instantanément de notre songe d’une beauté trompeuse.

Prostituée « indépendante », elle nous rappelle fort à propos que l’empire du plus vieux métier du monde n’est pas disposé à capituler, et les femmes de ne jamais être libres où qu’elles le pratiquent, tant que le commerce des corps et les désirs tarifés mènent le bal.

L’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello_2011
avec Hafsia Herzi, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Alice Barnole, Iliana Zabeth, Noémie Lvovsky, Louis-Do de Lencquesaing , Xavier Beauvois, Maïa Sandoz, Joanna Grudzinska, Jacques Nolot, Laurent Lacotte et Esther Garrel

2 responses to L’APOLLONIDE, SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE de Bertrand Bonello

  1. Dr Orlof says:

    Très beau film mais davantage qu’un film sur la « condition des prostituées », j’y vois un film sur l’art et la mise en scène. J’ai essayé d’expliquer ça dans ma note mais ça reste maladroit. Peut-être qu’il faudra que j’y revienne 🙂

    • FredMJG says:

      Ah mais non ! d’ailleurs, il me semble que nous y ayons reconnu les mêmes influences, de ce brave Auguste à ce coquin de Gustave n’est-il pas ?
      De plus la « condition d’actrices » n’est-elle pas tout aussi liée à la dure loi de l’offre et de la demande ?
      (PS. Hallelujah, toubib, vous voici enfin en mon antre)

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