ILLÉGAL de Olivier Masset-Depasse

Là où l’herbe est plus verte.

Jusqu’où nous faut-il souffrir pour avoir le droit de rester dans ton pays ? Telle est la question que Tania (étonnante Anne Coesens), sans-papiers « candidate à l’expulsion », réplique à la gardienne qui s’enquiert naïvement — dans un élan de solidarité qu’elle croit sincère — de la difficulté de retourner vivre dans un pays d’où elle s’est volontairement exilée depuis près de 8 ans.

Car voilà bien huit années que Tania, mère célibataire, vit dans la peur et le mensonge. Dans la souffrance aussi, puisque la brûlure qu’elle a infligée à ses empreintes digitales nie jusqu’à son existence, et ce, bien plus cruellement que les faux papiers fournis par un mafieux vipérin.

Tania est aussi l’alibi fictionnel de ce documentaire âpre et implacable sur le sort réservé aux clandestins qui ont eu la malchance de se faire prendre, et plus particulièrement sur les zones de non vie que sont les centres de rétention, antichambres désespérantes de l’enfer administratif où demeurent enfermés — tels des criminels — hommes, femmes et enfants, jusqu’à ce que leur sort soit statué.

Habituellement sur le qui-vive, c’est pour avoir baissé sa garde en flirtant gracieusement avec un bel inconnu qui la dévorait des yeux, que Tania, cédant à la demande de son fils de converser dans sa langue maternelle, n’a pas prêté beaucoup d‘attention aux deux types à la mine patibulaire qui l’observaient tout aussi effrontément, mais sans aménité ni tendresse. Arrêtée, elle n’aura de cesse de dissimuler son identité et ses origines aux fins d’éloigner de sa progéniture la menace policière, et par là, leur expulsion définitive vers la Russie.

C’est alors que débute son chemin de croix… parfaitement illégal, mais officialisé, car orchestré par un gouvernement en vue de combattre une immigration clandestine jugée aussi agressive qu’envahissante.

Si l’on y réfléchit soigneusement, qui dans ce film peut finalement se targuer d’être Illégal ?

  • Tania, professeur de français, demeurée clandestinement en Belgique où elle fait des ménages parce qu’elle souhaite le meilleur avenir pour son jeune fils scolarisé ?
  • Sa supposée (car dans un monde où le danger peut surgir à tout moment, comment et à qui se confier ?) amie Zina, biélorusse qui pourrait — mais ne le fait pas — demander l’asile politique ?
  • La gardienne qui accepte un travail inique — parce qu’elle a des enfants à nourrir — et tente de se déculpabiliser en essayant de faire proprement un sale boulot ?
  • La loi, qui selon son bon vouloir, affirme que certains clandestins peuvent bénéficier de passe-droits alors que les autres n’ont que des devoirs ?
  • Aïssa (superbe Esse Lawson), grande gueule et animée d’une force de caractère peu commune, méthodiquement brisée à chaque tentative d’expulsion ?
  • Ce fonctionnaire bien policé, raide comme la justice, qui ne la frappe pas mais menace sourdement Tania de représailles judiciaires et lui interdit l’accès aux toilettes ?
  • Les mafieux qui exploitent les misères de leurs compatriotes en leur vendant — au prix fort — travail, faux papiers et « protection » tout en leur promettant de se rembourser le cas échéant sur leurs enfants ?
  • Ceux qui n’ont pas eu la chance de naître « au bon endroit » et fuient avec femmes et enfants la pauvreté, la guerre ou la dictature en espérant un avenir radieux ?
  • La matrone, qui pratique des fouilles au corps à la chaîne, indifférente à la gêne des gens qu’elle humilie ?
  • La psychologue qui lui ment effrontément en lui affirmant qu’elle a le choix de décider de son sort, mais ce, seulement après être montée dans l’avion du retour ?
  • Le témoin assermenté qui filme posément les expulsions, en pur rouage d’un impitoyable appareillage d’état qui ne souhaite rien tant qu’éviter les vagues ?
  • Le pilote qui refuse de se rendre complice d’un retour forcé ?
  • Les représentants de la loi un poil trop sanguins qui pètent un câble et se défoulent sur des êtres entravés qui ne peuvent se défendre ?
  • Ou le matelas qui peut aussi bien préserver qu’asphyxier ?

La bonne nouvelle est qu’Olivier Masset-Depasse, pour encourager une totale empathie, — même si Tania, butée et peu sociable, est loin d’être parfaite — a privilégié l’idée de suivre une émigrée que rien ne distingue particulièrement des habitants qu’elle côtoie chaque jour. Quant aux « justes », ils restent à la périphérie de l’histoire.

Caméra à l’épaule, le réalisateur s’est particulièrement attaché à son héroïne, la travaillant littéralement au corps et ne lui laissant que peu l’occasion de respirer, augmentant ainsi l’impression de constante claustrophobie, que Tania soit dans son minuscule appartement, enfermée dans le centre à tourner en rond (où chacun — clandestin et gardien— se retrouve à la merci d’une infernale solitude), perpétuellement encadrée de policiers dès qu’elle met un pied dehors ou littéralement étouffée par les sbires qui tentent de l’entraver sur son fauteuil*.

Bien que le film échappe résolument au manichéisme de tout film de prison qui se respecte, une scène d’une sourde violence parvient à nous glacer l’espace d’un instant. Car si une supposée dispute préfère évoluer vers une bataille rangée de purée catapultée plutôt qu’en mutinerie, c’est sans doute aussi parce qu’Olivier Masset-Depasse a préféré poser sa caméra dans un centre destiné aux familles, tout aussi oppressif, mais bien moins menaçant et éruptif que ceux qui ne renferment que des hommes.

Il nous faut encore réaffirmer qu’Anne Coesens, subtile et discrète actrice, nous offre ici une remarquable interprétation. Combattante acharnée, sa Tania est une magnifique héroïne dont on ne peut que souhaiter tout au long du film que son combat aboutisse et qu’elle retrouve enfin, et le fils pour lequel elle se bat, et la liberté que certains — selon les règles en vigueur dans nos belles démocraties aux effarantes dérives sécuritaires — doivent acquérir bien plus chèrement que le commun des mortels.

Quant le film s’achève de manière abrupte, Tania rejoint alors la mythologique Gloria, tragique héroïne évoluant dans une ambiance ouatée dont sont faits les rêves et nous laisse en proie à nos doutes. Ne nous reste plus qu’à examiner notre propre indifférence aux drames qui se nouent si près de chez nous.

* Alors que le film d’Olivier Masset-Depasse est sorti début octobre sur les écrans français, un nouveau cas de décès d’un sans-papiers consécutif à un refus d’obtempérer a été constaté en Grande Bretagne. Source : OJIM

© Haut et court
© Haut et court

Illégal d’Olivier Masset-Depasse_2010
avec Anne Coesens, Esse Lawson, Alexandre Golntcharov, Gabriela Perez, Christelle Cornil, Frédéric Frenay, Olivier Schneider, Olga Zhdanova et Tomasz Bialkowski

2 responses to ILLÉGAL de Olivier Masset-Depasse

  1. FredMJG says:

    ToPhilSiné: Malheureusement je crains fort que les gens ne préfèrent aller voir des gens qui se mouchent tout en soupirant sur les aléas de leurs vies d'enfants gâtés

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