BHUMIKA [THE ROLE] de Shyam Benegal

Bas les masques.

Inspiré des mémoires d’Hansa Wadkar, scandaleuse actrice des années 40, Bhumika, drame intimiste et magnifique portrait de femme, accompagne son héroïne Usha/Smita Patil sur les chemins tortueux de l’émancipation.

Usha est une actrice adulée et surexploitée. Soumise à un rythme de travail infernal, elle doit encore se battre becs et ongles contre son gros jaloux de mari qui vit sans souci à ses crochets tout en la culpabilisant sur ses faits et gestes dès qu’elle rentre du studio. Le quittant pour la énième fois, la jeune femme s’éloigne pour faire un point et revoit les événements fondateurs d’une existence qui ne la satisfait guère.

C’est l’occasion pour le réalisateur, Shyam Benegal, d’user de différentes palettes selon l’époque où se situent les flashbacks : noir et blanc contrasté pour l’enfance — passage émouvant fortement influencé par le Pather panchali de Satyajit Ray_1955 — bercée par les rythmes du sitar, sépia pour l’insouciante adolescence, couleurs saturées pour les tournages des comédies musicales et teintes plus réalistes pour accompagner la morne réalité de la vie moderne.

Née rebelle et issue d’une caste inférieure, petite fille d’une musicienne accomplie, Usha est autant soumise aux ambitions d’une mère qui l’exhorte à s’élever par un beau mariage qu’à son esprit d’indépendance qui lui fera commettre l’irréparable, épouser à la fin de son adolescence un « ami de la famille », qui l’a poussée dès son plus jeune âge dans les griffes des studios de Bollywood.

Devenu soutien de famille, Usha va dès lors devoir renoncer à son rêve, celui de devenir une mère et une épouse accomplies (Nous sommes en Inde où les valeurs familiales n’ont pas de prix, ne l’oublions pas) et continuer de tourner inlassablement dans des films que son époux/agent/maquereau choisit pour elle. Mais cette activité frénétique ne suffit pas à combler le vide abyssal de sa vie. Pas plus que la maternité.

Ne parvenant pas à faire la part entre la créature satisfaisant aux canons du cinéma commercial qui surgit dès le clap et sa véritable personnalité, Usha va se bercer d’illusions et se perdre plus souvent qu’à son tour.

Bhumika, sous ses dehors féministes en diable, propose également de cruels portraits de la gente masculine, manifestement peuplée d’oppresseurs, de lâches, voire de crétins égocentriques. Mazette ! Usha n’aura décidément pas de veine avec les hommes, qu’il s’agisse de son paternel, Brahman certes mais alcoolique, violent et bientôt trépassé, de son partenaire (Anant Nag, parfait avec ce qu’il faut de fatuité. Il faut le voir remettre en place un accroche cœur pour comprendre qu’il ne sera jamais le héros de la banalité de son quotidien), de son tyran de mari (le huileux et dégoutant Amol Palekar) qui la traine parfois devant l’autel pour qu’elle jure sur les dieux qu’elle lui obéira — la diablesse, n’étant pas à une insubordination près, ne promettra jamais que de suivre ses propres volontés —  et du réalisateur avant-gardiste qui la saoule de belles paroles et de réflexions existentialistes mais se dégonflera comme une triste baudruche au moment de passer à l’acte (Naseeruddin Shah, excellent en intello fat).

Quant à l’arrogant homme d’affaires prêt à l’aider à abandonner paillettes et renommée — l’inquiétant Amrish Puri vu en 1984 dans Indiana Jones et le temple maudit de Steven Spielberg — qui ne souhaitera rien tant que de la cloitrer jusqu’à ce que mort s’ensuive en sa superbe demeure où elle pourra tout à son aise dans cette cage dorée servir encore et toujours son maître et sa famille, il aura singulièrement un effet cathartique sur Usha, devenu gardienne d’un foyer certes, mais rabaissée au rang de courtisane.

Comprenant enfin que l’indépendance et la liberté passent inévitablement par l’acceptation de la solitude, et qu’il est grand temps de cesser de jouer les rôles que les sens ou la société nous poussent à embrasser, Usha, dans un sursaut refusera d’accomplir son devoir de mère. Terrible constat d’échec sans doute, mais un triomphe pour Usha engluée dans une communauté bienpensante où il n’est guère aisé pour une femme de s’affranchir sans choquer le chaland.

Shyam Benegal a trouvé en Smita Patil* une interprète de rêve. Endossant le rôle d’une actrice qui n’avait guère envie de l’être, la comédienne accomplit là un remarquable tour de force, passant tour à tour de l’expressionnisme mutin d’Arshivai – son nom de scène – à un jeu nuancé tout en retenue dès lors qu’elle revêt les oripeaux de l’indomptable Usha.

Le réalisateur ayant entrepris de recréer avec le respect nécessaire et un savoir-faire savoureux la folle atmosphère régnant sur les plateaux de Bollywood, il en a de fait tiré la substantifique moelle qui fait le charme des productions populaires. Bhumika est ainsi rythmé par des extraits de films dans lesquels s’est illustrée Usha, passions vertueuses, amours tourmentés ou drames mythologiques abominables, qui sont, avouons-le, à se tordre. Et le rire sera le bienvenu en 2h30 de film même si l’heure n’est pas à l’humour mais à la prise de conscience.

Nonobstant, quelques scénettes — Usha gamine et sa mère se disputant un poulet devant figurer au menu du patron, un chorégraphe grassouillet prenant la place de son actrice pour les répétitions d’une danse endiablée, Usha parlant très sérieusement à sa fille en se réappropriant inconsciemment des dialogues de films — permettent aux spectateurs de se détendre quelque peu devant ce mélodrame naturaliste, ombrageux coup de pied dans les fourmilières traditionalistes.

* Agée d’à peine 22 ans, l’actrice fait montre d’une extraordinaire maturité dans ce rôle qui lui vaudra le National Film Award.

A noter. Film projeté au Forum des images à l’occasion du cycle Des habits et des hommes.

© Blaze Film Enterprises
© Blaze Film Enterprises

Bhumika/The role de Shyam Benegal_1977
avec Smita Patil, Anant Nag, Naseeruddin Shah, Amrish Puri, Amol Palekar, Kulbhushan Kharbanda, Sulabha Deshpande, Dina Pathak et Baby Ruksana
Musique de Vanraj Bhatia.

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