FredMJG

Articles Tagués ‘Livre’

LES SECRETS D’HOLLYWOOD de Patrick Brion

Dans Chroniques, Cinéma, Hollywood, Livre le 28/04/2013 à 16:12

Les secrets de Hollywood_Patrick Brion

Petite cuisine hollywoodienne.

La nostalgie, camarade ! L’ironie du sort, doublée des hasards du calendrier des maisons d’édition, font qu’au mois de mars dernier sont sortis deux livres consacrés à l’Hollywood d’antan.

Si cette provocante LDP de Kenneth Anger s’est employé avec humour à s’immiscer dans les alcôves et à révéler des vérités (?) qui mériteraient parfois d’être oubliées, l’écrivain/historien/fondateur — et voix — du Cinéma de Minuit, Patrick Brion*, avec ses Secrets d’Hollywood, a préféré quant à lui s’intéresser de près à la petite cuisine et aux somptueuses recettes des pionniers d’Hollywood, ces producteurs souvent conspués qui ont pourtant tant œuvré pour la gloire du cinéma américain avant que leurs rêves ne soient définitivement balayés par les avocats, les comptables et les banquiers d’affaires. Lire la suite »

THE OTHER HOLLYWOOD. L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait de Leigs McNeil & Jennifer Osborne

Dans Cinéma, Enquête, Entretien, X le 25/05/2011 à 19:14
© Allia

© Allia

Le vilain petit canard.

Legs McNeil, en collaboration avec Jennifer Osborne, fait subir à The Other Hollywood, l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait le même traitement opéré sur L’histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs, en l’occurrence le méchamment plaisant Please kill me, écrit à quatre mains avec Gillian McCain en 1996, et édité aux mêmes éditions Allia en 2006.Soit, en lieu et place d’une narration chronologique faite de notes et de renvois, fruit d’une enquête de plus de sept ans dans les milieux autorisés — acteurs, producteurs, réalisateurs — et affiliés — police, justice, mafia —, un dialogue ininterrompu entre les différents protagonistes, sans remarques, ni apartés, voire jugements moralisateurs à l’emporte pièce.

Ainsi, les voix des acteurs de l’empire du porno — né de manière si joyeuse aux portes de Hollywood — se croisent, se répondent, se chevauchent, parfois même se confondent ou se contredisent totalement, entérinés ou pas par diverses autres sources : coupures de journaux, rapports, écoutes policières, enquêtes fédérales, etc. Libre aux lecteurs de constater les pertes de mémoire, les fanfaronnades, les mythomanies galopantes, les désirs d’oubli ou d’y deviner a contrario provocations amusées, cynisme de bon aloi, culpabilités sous-jacentes, dénis et regrets.

Legs McNeil se défend pourtant d’avoir tenté une biographie exhaustive du milieu, explorant de fait sa face hétéro (en estimant après moult tergiversations que le porno gay mériterait à lui seul un livre à part entière), de l’orée des années 50 et l’avènement des nudies — n’exposant "ni cornichons ni castors" ainsi que le précise fort élégamment John Waters, un amateur du genre — jusqu’à la fin du XXe siècle, bien après l’explosion de la contre-culture suivie des lendemains désenchantés des années came et sida.

En résumé, nous sommes invités à assister en direct à la transformation annoncée d’une conviviale partouze entre potes en business peu à peu ghettoïsé par le pays le plus puritain de l’univers et sa mutation en industrie tentaculaire et déshumanisée dont les produits tournent désormais en boucle sur le net, au grand dam de la bienpensance.

Inutile en revanche d’espérer dans ces quelque 780 pages le moindre sensationnalisme — l’iconographie, même, est réduite à sa plus simple expression : de méchants portraits en noir et blanc, pour mémoire, de tous les acteurs concernés. Tout au plus, une Marilyn Chambers (qui mourut à 56 ans dans une quasi indifférence en avril 2009) au regard effronté pointe-t-elle un aguichant téton sur la quatrième de couverture — ou des descriptions cliniques des tournages, même si certains détails sordides (les sinistres loops tournés sur le pouce et purement graphiques) n’ont pas été censurés en vue de respecter, sans faux-semblant, les témoignages apportés, souvent recoupés par d’autres comparses, moins impliqués émotionnellement.

Ainsi en va-t-il de l’infernal couple que formèrent cette pauvrette de Linda Lovelace née Boreman — star (bien malgré elle si l’on en croit son revirement) de Deep throat et surexploitée de tous côtés — et son mari/maquereau* qui, au summum d’une suffisance délirante, n’hésite pas à clamer toute honte bue "Linda Lovelace, c’est moi !".

© DR

Ceux qui ont vu le documentaire Inside Deep throat réalisé en 2004 par Fenton Bailey et Randy Barbato, ont pu mesurer le scandale que provoqua la sortie du film de Gérard Damiano au début des années 70. Le livre rappelle ironiquement que toutes les stars d’Hollywood se pressèrent aux projections nocturnes tandis que la bataille faisait rage entre partisans des libertés sexuelles et mouvements anti-pornographie. Il est d’ailleurs encore difficile d’admettre aujourd’hui qu’une pelloche d’une qualité si médiocre déclencha une telle tempête médiatique et tant de violence de la part des institutions. Réputé comme le film le plus rentable de tous les temps, Deep throat sonna avant tout le glas de la désinvolture commerciale et la main mise de certaines factions mafieuses sur le cinéma pornographique.

Malgré tout, on s’amuse également beaucoup à la lecture de The Other Hollywood. Quasiment autant à mesurer la fatuité de certains acteurs que la naïveté d’autres (aspirant à la célébrité et songeant mais un peu tard qu’ils ne pourront plus jamais retraverser la ligne invisible qui les sépare définitivement des plateaux du cinéma dit traditionnel**), à voir révéler certains travers de stars qui, certes, aiment à s’encanailler dans le secret des alcôves avec de jeunes starlettes mais ô grand jamais ne souhaiteraient s’afficher avec elles sur le même écran, à découvrir la folie furieuse qui s’empare de certains garants de la loi et des bonnes mœurs qui ne savent plus quoi inventer pour enrayer la spirale ascensionnelle du porno — l’épisode où Harry Reems est accusé de proxénétisme à l’encontre de ses collègues féminines est effarant de bêtise et de tartuferie*** —, la dangerosité d’un milieu si radical et extravagant à la fois que même les meilleurs agents du FBI infiltrés peuvent se laisser corrompre et séduire (ruinant parfois plusieurs années de travail pour le simple chapardage d’un chemisier de soie !).

Pour contrebalancer les drames, le livre est également bourré d’anecdotes savoureuses, certaines actrices possédant, en sus de leurs appâts, un sacré sens de l’humour. Notamment, Marilyn Chambers qui ne manque pas de préciser ingénument qu’elle avait bien plus craint pour sa vertu lors de ses entretiens, sous-entendus salaces compris, avec les directeurs de casting de la firme Procter & Gamble (pour laquelle elle posa toute virginale sur un paquet de lessive peu avant de scandaliser dans Behind the green door/Derrière la porte verte des frères Mitchell_1972, et de voir sa carrière d’aspirante actrice-mannequin réduite à néant) que lors de la proposition franche et honnête que lui firent les deux frangins. Ou Georgina Spelvin qui avait débuté une carrière de danseuse sur les planches de Broadway avant de se retrouver cantinière sur les tournages et qui accepte au débotté de s’instruire et de travailler activement son rôle lorsque, bien que déclarée "trop vieille" (elle avait alors 38 ans), Gérard Damiano la bombarde tête d’affiche de son Devil in miss Jones.

The Other Hollywood se révèle en définitive le petit frère malpoli, bien peu fréquentable car d’une franchise redoutable, de la célèbre machine à rêves et qui ne cesse depuis sa naissance de la fasciner****.

Nous faisant voyager de Los Angeles à New York, en passant par Miami et Las Vegas, cette étude hors norme se lit toutefois d’une traite comme l’on ferait d’un excellent polar aux multiples rebondissements et aux stars sulfureuses (John Holmes, figure controversée qui mourut du sida et fut impliqué dans une série de meurtres sordides***** ou la délurée Traci Lords, tendron du X, cruellement décrite par certains de ses partenaires comme une Mata Hari vénale, ayant elle-même orchestrée sa sortie du milieu en envoyant ses vraies pièces d’identité au FBI), truffé de seconds couteaux peu reluisants, saupoudré de stupre, de drogues et de rock’n roll, marqué par la maladie, les suicides, les fratricides, les trahisons mais également empreint de candide et folle insouciance.

Le réveil fut brutal certes, mais certains affirment encore qu’ils ne regrettent rien, si ce n’est le formatage des corps par des chirurgiens peu scrupuleux, l’avènement du gonzo porn et les cadences infernales. Passionnant.

* ou "mac de voyage" comme sont prestement nommés les hommes qui tentèrent de profiter des charmes et/ou de la notoriété de leurs épouses
** hormis cas exceptionnels, comme l’incursion sans suite de Marilyn Chambers dans le circuit des films d’horreur pour Rabid/Rage de David Cronenberg en 1976 ou la reconversion de Traci Lords
*** Jack Nicholson et Warren Beatty notamment, prendront la défense de l’acteur
**** Cf. Boogie Nights de Paul Thomas Anderson_1997
***** Cf. Wonderland de James Cox_2003

© Hulton Archive

Marilyn Chambers posant en 1974 avec le paquet de lessive Ivory Snow dont elle était l’égérie
et qui fut retiré du marché après le scandale né de sa participation
à Behind the green door d’Artie et Jim Mitchell_1972 (Source : LA Times)

The Other Hollywood, l’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait de Legs McNeil & Jennifer Osborne, en collaboration avec Peter Pavia.
Aux Editions Allia_2010. Traduction : Claire Debru

LE COMMUNITY MANAGEMENT de Catherine Ertzscheid, Benoît Faverial et Sylvain Guéguen

Dans Enquête, Entretien, Livre, Réseaux sociaux, Web le 23/10/2010 à 13:20

© Geoffrey Dorne

Community Manager, qu’est-ce que c’est ?

Que celui qui n’a jamais rencontré IVL ou IRL un Community Manager lève sa souris !

Il n’est pas toujours aisé — au vu de la multiplication des discours — de s’y retrouver quant à l’exacte définition de cette profession désormais fort prisée et la pléthore de missions confiées à ces drôles de paroissiens.

En conséquence et aux fins de mieux appréhender les mystères des échanges communautaires, je ne peux que vivement vous conseiller ce livre pédagogique et jubilatoire, tant dans sa simplicité que dans son incontestable clarté.

Ecrit à six mains par Catherine Ertzscheid (créatrice de Nunalik qui figure en bonne place dans mon Blogday2010), Benoit Faverial et Sylvain Guéguen, Le Community Management : Stratégies et bonnes pratiques pour interagir avec vos communautés se révèle être un formidable outil, que vous soyez un aspirant Community Manager à la recherche de bonnes pratiques, un entrepreneur désireux de promouvoir sa marque d’une manière originale, voire ludique ou — comme votre serviteur — un néophyte en prise quotidienne avec divers médias sociaux des plus chronophages à dompter.

Divisé en trois parties, le premier avantage qu’offre ce livre est qu’il peut se dévorer en continu ou dans le désordre, comme un recueil de nouvelles. Tout dépend de ce que l’on vient y chercher.

Considérant que mon intérêt initial était d’entrer dans le vif du sujet, je me suis donc tout d’abord intéressée aux interviews de la seconde partie — La boîte à idées — où entrepreneurs, consultants et Community Managers entre autres, dévoilent un large éventail d’expériences permettant d’emblée — par des exemples concrets — de dessiner un excellent portrait robot du Community Management.

Estimant qu’un bon dessin vaut toujours bien mieux qu’un long discours, de nombreux schémas rythment la première partie — Il était une fois le Community Management… — qui revient aux sources et prend le pouls d’un métier issu des forums de discussions. Quelques pistes permettent également d’entamer une réflexion durable sur son devenir.

Mais l’on peut aussi commencer par la fin — La boîte à outils du Community Manager —, où sont listés de manière méthodique (avantages, inconvénients, restrictions) tous les outils nécessaires à ceux qui souhaitent, avant de démarrer leur activité, réfléchir en amont sur les médias sociaux à privilégier dans le but de fédérer une communauté en ligne pérenne.

En conclusion, j’ajouterais que le plus appréciable dans ce livre est la volonté des auteurs d’insister avant toute chose sur la qualité intrinsèque des relations humaines à mettre en œuvre, en favorisant dialogues et partages avec les diverses communautés qui sévissent (parfois brutalement) sur le web.

Respecter avant tout les autres et savoir écouter, tel sont les premiers commandements d’un Community Management réussi. Sans compter — cerise sur le gâteau — qu’il peut arriver que certains échanges on line évoluent en vraies et belles rencontres.

Que pourrait-on alors souhaiter comme améliorations pour une réédition, car c’est là tout le bien que l’on peut souhaiter à cet ouvrage ? Un glossaire peut-être.

Le Community Management : stratégies et bonnes pratiques pour interagir avec vos communautés de Catherine Ertzscheid, Benoît Faverial et Sylvain Guéguen aux Éditions Diateino_2010

KITANO PAR KITANO de Michel Temman et Takeshi Kitano

Dans Autobiographie, Cinéma, Entretien, Livre, Takeshi Kitano le 18/06/2010 à 08:44

© Nicolas Guérin

Dr Kitano et Mr Beat.

Que diable y a-t-il donc dans le crâne de Takeshi "Beat" Kitano ?

Rédigé à la manière d’un monologue, Kitano par Kitano est la somme de multiples interviews accordées — après bien des atermoiements — à Michel Temman, journaliste à Libération, qui s’efface fort judicieusement devant la parole de l’homme orchestre à la personnalité complexe (voire multiple) qui a enfin décidé de se découvrir, et ce devant quelques bonnes bouteilles : soit un bouffon + un acteur + un réalisateur + un homme de télévision + un danseur de claquette + un peintre + un humaniste, autant admiré internationalement que violemment critiqué dans son propre pays.

Ces confessions intimes dressent un portrait sans concession de Takeshi Kitano, monument d’excentricité pétri de contradictions, insaisissable pince-sans-rire, grand adepte de l’autodérision constante mêlée à une insatisfaction chronique. Même s’il avoue stoïquement être parfaitement égocentrique, l’homme — de par un attachement indéfectible à ses proches** — se révèle profondément touchant et par une dernière pirouette, demeure un mystère une fois le livre refermé.

Se livrant sans fard ni fausse modestie, qu’il s’exprime sur son enfance pauvre et difficile***, son triomphe télévisuel, ses rencontres professionnelles****, son engagement humanitaire pour l’Afrique, en passant par la critique cruelle de ses films*****, l’art contemporain, l’étude mordante de la société japonaise****** ou l’évocation de son "accident" et de la prise de conscience mystique qui en résulta, Takeshi Kitano dévoile sous des dehors hilares que sa nature — parfois infantile, tantôt salace — a horreur du vide. Et c’est sans nul doute ce qui le pousse à toujours demeurer en action, de crainte de sentir sa propre existence lui échapper, voire de périr d’ennui sans le travail acharné auquel il se soumet jour après jour.

Mais ne nous y trompons pas, si le réalisateur se flagelle inlassablement, c’est aussi pour mieux faire ressortir l’étonnement constant, la joie quasi enfantine et la saine satisfaction que provoquent chez lui ses multiples réussites. Comme une revanche prise sur les mauvais souvenirs d’enfance qui le poursuivent encore.

Une fausse autobiographie qui se lit comme un roman à conseiller aux inconditionnels (qui y retrouveront le mélange de gaieté rigolarde et d’humour saugrenu dans lequel baignent ses œuvres) et aux détracteurs (qui découvriront que sous le masque de clown se camoufle une intelligence rare et inquiète).

* Si l’on excepte quelques notes d’intentions précisant les détails des rencontres ou la biographie d’un interlocuteur.
** Ne confessera-t-il pas qu’à choisir entre ses compagnons de clowneries et sa propre famille, il n’est pas sûr et certain de ne pas privilégier ses Gundans, soit la troupe de comédiens et amis qui l’entoure perpétuellement.
*** S’il rend un persistant hommage à sa mère, il n’hésite pas à avouer s’être inspiré de son père pour jouer le géniteur monstrueux de Blood and bones/Chi to hone de Youchi Saï_2004.
**** Notamment avec Nagisa Oshima qui le révèlera en 1983 en lui confiant le rôle d’un tortionnaire dans Furyo/Merry Christmas Mr Lawrence, censé être au départ un écrin de luxe pour le "couple" David Bowie/Ryuichi Sakamoto… Idée géniale s’il en fut, Kitano étant plus connu de ses compatriotes jusque là comme "Beat", le ratiboisé du bulbe ne reculant devant aucune pitrerie dans le but d’agiter leurs zygomatiques.
***** Surtout ce qu’il nomme sa "trilogie de processus de la déconstruction en art" : Takeshi’s_2005, Glory to the filmaker !_2007 et Achille et la tortue/Akiresu to kame_2008, véritables psychothérapies où Kitano tente une bonne fois pour toute de régler son compte à son double "Beat" estimant que la meilleure manière de se blinder contre les critiques est encore de se démolir consciencieusement et vigoureusement.
****** Son franc parler et une absence totale de diplomatie en font d’ailleurs la cible favorite d’une certaine presse de droite japonaise.

Kitano par Kitano de Michel Temman et Takeshi Kitano
aux Editions Grasset & Fasquelle_2010

© Nicolas Guérin

Morceaux choisis.

Je n’adressais jamais la parole à mon père. Lui ne me disait jamais rien. Je me souviens avoir joué une seule fois avec lui, sur cette plage d’Enoshima où il m’avait emmené voir la mer. C’est le seul souvenir que j’ai avec lui d’un moment disons… heureux, vraiment partagé. Peut-être d’ailleurs est-ce pour cette raison que jai toujours conservé en moi cette image de la mer qui apparait souvent dans mes films… [p.33]

Au début des années 1980, j’apparaissais à l’antenne déguisé en toutes sortes de personnages : ninja, poussin, vampire, marmotte, bébé, radis géant, samouraï, bonhomme des neiges jouant de la guitare… Régulièrement je débarquais dans les émissions avec les accoutrements les plus délirants. Aucune parodie ne me faisait reculer. Certains disaient que j’étais fou. D’autres étaient choqués. Mais la plupart des gens se marraient comme des baleines devant leur écran.[p.88]

Au Japon, Takeshi’s a été considéré comme un film "bizarre". Mais je crois surtout que les Japonais n’y ont rien compris. [p.173]

Quand je ne vais pas bien, j’ai un peu l’impression de manier une marionnette, la mienne, qui en réalité ne m’appartient pas. C’est de cette manière que je peux concilier Beat Takeshi et Takeshi Kitano.[p.179]

Bien sûr, comme la plupart des réalisateurs, je pense avoir ma fierté de cinéaste. J’aimerais au moins qu’on me reconnaisse trois vertus. Qu’on dise : un, Kitano est quelqu’un qui aime le cinéma ; deux, qui aime faire des films ; trois, qui a fait quelques bons films… Mais je le répète, je déteste mes films. Tous, sans exception. [p.186]

Cannes ne m’avait pas décoré mais étant par nature disposé au malheur et plutôt mal à l’aise avec le bonheur, je n’ai pas été surpris. [203]

Des journalistes japonais qui ne m’estiment pas beaucoup ont écrit que j’avais une mauvaise influence sur les jeunes. En vérité, je me fous bien de leurs opinions. Dans l’absolu, ce n’est pas grave. Chacun est libre de s’exprimer. Je me fiche de ce qu’on pense de moi, de savoir si ce que je fais est bien ou mal. Je préfère qu’ils s’en prennent à moi, plutôt qu’à mes films, surtout s’ils ne les ont pas vus. [p.213]

Je n’aime pas glorifier mes actes de générosité, ni qu’on le fasse. Je préfère qu’on dise que je suis un homme odieux, cela me met plus à l’aise.[p.280]

On ne peut pas échapper à son enfance. Je ne peux oublier certains moments très âpres de mon jeune âge. Je ne peux oublier le regard condescendant des nantis sur les moins que rien. Mon père était peintre en bâtiment, issu d’une classe sociale méprisée par la société. J’étais son fils. Mais, j’avais honte, j’étais fatigué de vivre dans la misère. Finalement, tout vous ramène toujours à l’enfance.[p.294]

Oh, si ma femme lit ce livre ! Peut-être est-ce d’ailleurs pour cette raison qu’elle me fait encore peur. En fait, il me faut en permanence la fuir. Je garde mes distances avec elle, et quelques secrets. [p.298]

Aujourd’hui, je grimpe dans ma Rolls-Royce en short et en sandales. Et malgré mon niveau de vie, je veux que les gens me regardent comme je suis et me jugent simplement comme quelqu’un qui se désintéresse de son apparence en général. Mais je sais bien comment les gens me regardent. Je sais ce qu’ils pensent de mon étrange allure physique. [p.300]

Au fur et à mesure que le temps passe et que je prends de l’âge, je me demande surtout comment bien mourir. Après ma disparition, je ne voudrais surtout pas être réincarné et revenir sur cette terre, ce serait une punition.[p.301]

Certains de mes compatriotes pensent que je suis un extra-terrestre. D’autres affirment que je réfléchis à l’envers. C’est sûrement vrai. Mais pour tout vous dire, je suis avant tout un Japonais comme un autre.[p.305]

© Takeshi Kitano, Michel Temman et les éditions Grasset & Fasquelle

© Nicolas Guérin

Quelques liens.

A consulter :
Je ne saurais trop encourager les inconditionnels et/ou les curieux à explorer le site Kitano.net tout entier dédié à la vie et l’œuvre de Takeshi Kitano. Vous pourrez y trouver notamment un catalogue exhaustif de ses émissions de télévision, des interviews, et surtout quelques délirantes publicités pour des nouilles ou des jeux vidéos.

A lire :
J’ai rencontré Takeshi Kitano, cinéaste, peintre et dieu vivant de Jérémie Couston pour Télérama (avec quelques extraits de ses plaisanteries télévisées).
Anarchiste zen. Portrait de Takeshi Kitano d’Alexandre Prouvèze pour Evene.fr.
Kitano par Kitano, autobiographie d’un maître d’Alexandrine Dhainaut pour le webzine Il était une fois le cinéma.

A voir :
Takeshi Kitano : un monstre de l’image, une interview de Clément Sautet et Aurélien Chartendrault pour L’Express.fr.
Bande annonce de la Rétrospective Takeshi Kitano au Centre Pompidou.
Rencontre avec le réalisateur lors de l’inauguration du cycle Takeshi Kitano, l’iconoclaste au Centre Pompidou.
Exposition Takeshi Beat Kitano, Gosse de peintre à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain.

JE NE SUIS PAS JACKSON POLLOCK de John Haskell

Dans Art, Cinéma, Livre, Nouvelles le 01/09/2008 à 22:40

© Editions Joëlle Losfeld

Ciné rêvé.

Déjà auteur d’un texte sur Psychose d’Alfred Hitchcock pas piqué des hannetons intitulé The judgement of Psycho, an interactive essay et disponible en version originale sur son site, John Haskell nous convie à dériver dans son imaginaire cinématographique.

Qu’il parle de Janet Leigh (la fascination qu’elle exerce sur lui est tangible) dans Psychose ou La soif du mal, de l’alcoolisme de l’actrice Mercedes MC Cambridge, célèbre pour avoir affronté Joan Crawford dans Johnny Guitar et prêté sa voix au démon Pazuzu dans L’exorciste, ou qu’il traduise en accéléré la vie de Jackson Pollock, de la découverte de son talent singulier à son décès brutal, John Haskell extrapole, mélange faits bien connus et divers à ses propres pérégrinations intellectuelles et olfactives.

Qu’il narre la rencontre d’Orson Welles et de Joseph Cotten ou qu’il nous offre sa propre interprétation psychanalytique des derniers moments de Capucine, actrice et ex-mannequin suicidaire, on finit par ressentir un mélange de répulsion comme à la lecture d’un journal trop intime et d’attirance car ces rêveries sont par trop singulières et intrigantes pour laisser le livre nous échapper des mains.

L’anthropomorphisme joyeux qui prévaut dans les récits mettant en scène une éléphante amoureuse ou une chienne soviétique à l’ambition galopante laisse pantois, l’auteur s’attachant à détailler leurs aventures avec le même souci du détail que lorsqu’il s’exprime sur Pollock ou Glenn Gould.

Quand on pose enfin ces nouvelles qui irradient d’un charme étrange, voire un peu malsain, c’est avec un soupir de soulagement. Il n’y en a que neuf, mais ce diable d’homme nous aurait bien encore tenu en haleine pendant deux ou trois tomes.

Je ne suis pas Jackson Pollock de John Haskell
aux Editions Joëlle Losfeld_2008

LA FILLE FANTÔME de Kazuichi Hanawa

Dans Manga le 06/07/2008 à 22:04

© Kazuichi Hanawa


Voici venu le python de mon ressentiment.

Pour avoir raté son passage dans l’au-delà en oubliant de traverser la rivière Sanzu (équivalent du Styx), une petite fille fraîchement décédée est condamnée à errer dans les limbes pour y sonder l’âme des vivants.

La gamine, sous la charmante forme d’un lombric à tête humaine, s’insinue dans la psyché et les viscères de ses hôtes où se sont forgés d’étranges sortilèges et y mesure en direct l’étendue de leurs turpitudes : perversions, envie, haine, ressentiment (croqué sous la forme d’un python), mépris, jalousie, aigreur, meurtre, vanité, ingratitude, en bref une jolie palette de sentiments fors (in)humains.

Même si parfois les planches sont peu ragoûtantes, envahies de personnages maléfiques à l’apparence d’insectes, de corps criblés de blattes, de vomissures voire d’excréments (ainsi, un assassin refusant de se repentir sera sans délai condamné par ses honnêtes juges à biberonner le "jus de l’enfer" — comprendre pisse et fèces du diable), Kazuichi Hanawa ne manque pas d’humour. Il finit même, en héros involontaire d’une des aventures de son aimable spectre, par avouer s’être offert les services d’un mort-vivant pour dessiner le livre à sa place.

Somme toute, La fille fantôme est un manga très graphique et quelque peu répugnant qui ne nous épargne aucun détail, comme un avant-goût de l’enfer qui nous attend tous.

Peuplé de femmes-insectes et d’enfants-chenilles, ce plaisant petit recueil (inspiré, si l’on en croit le facétieux auteur, par une culpabilité latente d’avoir souhaité la mort de son demi-frère à naître), traversé de menues morales bouddhistes et parcouru de maléfices, est donc réservé à tous ceux qui auraient dans l’idée de laisser le python du ressentiment et de la vengeance leur bouffer le cœur et l’esprit.

A vos karmas !

La fille fantôme de Kazuichi Hanawa_2008
aux Editions Casterman

TAPIS ROUGES ET AUTRES PEAUX DE BANANE de Rupert Everett

Dans Autobiographie, Cinéma, Livre le 07/05/2008 à 21:47

© K&B Editeurs

Portrait d’un Rastignac en icône gay.

Désinvolte, honnête, primesautier, hâbleur, fair-play, mélancolique, ambitieux, cynique, enthousiaste, lucide, dépressif ou vraie langue de pute, Rupert Everett nous délivre dans cet autoportrait à l’humour ravageur quelques pages hilarantes sur les tournages en Russie, son amitié avec Madonna et la découverte des séries télévisées de prestige en compagnie de Josée Dayan.

S’il se montre parfois cruel dans ce pavé de plus de 400 pages qui se lit d’une traite, c’est surtout envers lui-même. Mais s’il ne s’épargne pas, en revanche, il ne se départit jamais d’une certaine élégance lorsqu’il conte sans fard (et avec beaucoup de tendresse pour les amis disparus) ses aventures sexuelles tarifées ou ses désunions passionnelles.

Il est dommage pour le cinéphile qu’il passe sous silence ses rencontres avec Christopher Walken et Helen Mirren sur le plateau de The comfort of strangers de Paul Schrader_1990 et François Hadji-Lazaro* croisé en 1994 pour Dellamore dellamorte de Michele Soavi, film culte s’il en est.

Annonçant lors de la sortie du livre qu’il allait désormais s’occuper de ses vieux parents, Rupert Everett nous offre une preuve supplémentaire que l’on peut avoir vécu une vie de patachon et n’en être pas moins un bon garçon.

Son autodérision et son humilité achèvent de rendre sa personnalité versatile terriblement attachante.

Tapis rouges et autres peaux de banane de Rupert Everett
K&B Editeurs_2008