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LE RITE de Mikaël Hafstrom

In Cinéma, Horreur, Michaël Hafstrom, Thriller, USA on 13/03/2011 at 16:29

© Warner Bros. France

Tu seras exorciste, mon fils !

Depuis The last exorcism, nous aurions pu espérer qu’en la matière les réalisateurs allaient prendre désormais un peu de recul et nous offrir une relecture saine et originale des inlassables combats menés contre les manifestations lucifériennes. Que nenni !

D’ailleurs, si l’on y songe, et après vision de cette énième souffreteuse variation « inspirée de faits réels », le film de Daniel Stamm ne pouvait être à n’en point douter qu’une ruse du démon pour égarer les brebis dévoyées que nous sommes.

Mais, alléluia ! Mikaël Hafstrom — réalisateur de l’inquiétant Chambre 1408_2008 et de l’inénarrable Dérapage/Dérailed_2006 — se charge avec Le rite, et un sérieux quasi christique, de nous remettre sur le droit chemin menant directement vers les verts pâturages et immanquablement à la flagellation (c’est si bon) en nous assénant une grande leçon de courage et d’abnégation sans lesquels la culpabilité qui se doit de nous ronger chaque jour de notre misérable existence ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

Et ce, tout en lorgnant effrontément sur le cultissime Exorcist de William Friedkin_1973 et en convoquant un bestiaire tel que vous n’accommoderez plus jamais vos cuisses de grenouilles d’ail persillé mais bien plutôt de trois Pater et deux Ave. Toutefois, c’est à l’apparition d’un mulet amateur de chair tendre et atteint de myxomatose que nos zygomatiques n’ont pas résisté. Pardon mon père d’avoir péché par incrédulité, tout comme notre tourmenté héros, ex-enfant traumatisé comme il se doit (ou ça ne serait pas drôle).

Car ce brave séminariste (Colin O’Donoghue, une seule expression faciale au compteur) se trouve à la croisée des chemins. Prêtre (tradition familiale oblige) ou croque-mort comme papa (Rutger Hauer qui cachetonne tristement), tel est son destin. Soit. Sur la question du libre-arbitre, merci de revenir en seconde semaine.

Tandis que d’excellentes notes lui permettraient de se lancer dans une fructueuse carrière de psychiatre, le doute l’étreint, Satan l’habite, et son professeur en théologie en profite pour l’expédier derechef à Rome faire ses classes parmi les exorcistes — dont Ciarán Hinds, qui retient difficilement quelques bâillements — pour qui schizophrénie, hystérie et névroses diverses avariées ne sont que preuves que le diable continue de faire le malin (pardon) parmi les hommes.

Et c’est alors qu’Anthony Hopkins, oscar du meilleur acteur — c’est l’affiche qui se permet de s’en prévaloir — entre en scène et reprend possession de l’écran en lieu et place du freluquet qui cède au même instant à la tentation de la junk food et nous induit en erreur en folâtrant chastement avec une journaliste (Alice Braga, qui ne sert strictement à rien, si ce n’est à prouver qu’elle ne possède pas une once du charme affolant de sa tante Sonia), avide de se soumettre à la bonne parole de la sainte autorité papale, et d’assurer ainsi la pérennité des exactions religieuses.

S’il n’y a dorénavant plus erreur sur la marchandise, notre controversé homme de (peu de) foi affirmant tout de go au sceptique qu’il n’y aura ni jet de purée de pois, ni derviches tourneurs, les scènes qui vont se succéder — outre qu’elles nous laisseront le loisir, mécréants que nous sommes, de ricaner bassement, de nous endormir, d’envoyer une salve de SMS assassins à des compagnons d’infortune reluquant le même naveton ou de parier sur les événements à venir tant le scénario est d’une prévisibilité diabolique — misent absolument tout sur le charisme de son interprète principal, estimant que son talent (capable de se dissoudre allègrement dans un éhonté cabotinage) va suffire à assurer un spectacle inexistant.

Affirmer que le damné gallois n’en est pas à une pitrerie près — quitte à oublier qu’il faut éteindre son portable avant tout exorcisme ou à claquer le beignet d’une gamine qui le gonfle — pour maintenir éveillé le spectateur comateux serait mentir. D’ailleurs, la grande (?) scène d’affrontement où prêtre déchu, il annonce que son nom est (Hanni)Ba’al vaut son pesant de crucifix renversés.

Dommage que malgré tant de bonne volonté, il ait à faire face au jeu sans saveur de deux endives et à des dialogues anémiques manifestement sponsorisés par l’église catholique, apostolique et romaine. Le principal étant, mais vous l’aviez déjà compris, que l’incrédule croit et que la vocation naisse. De gré ET de force. La résultante étant la recrudescence de pécheresses à s’abandonner à la moiteur du confessionnal dès lors que notre renégat y prêche.

Nous vous remercions en conséquence d’avoir l’obligeance d’envoyer vos dons à l’association « Sauvons la fin de carrière d’Anthony Hopkins », quoique le bougre a tellement l’air de bien s’amuser qu’il ne mérite sans doute pas votre miséricorde.

© Warner Bros. France

Le rite/The rite de Mikaël Hafstrom_2011
avec Anthony Hopkins, Colin O’Donoghue, Alice Braga, Ciarán Hinds, Toby Jones, Rutger Hauer, Marta Gastini et Maria Grazia Cucinotta

TRUE GRIT de Joël et Ethan Coen

In Cinéma, USA, Western on 09/03/2011 at 11:26

© Paramount Pictures France

La danse de l’ours.

Décidément, les frères Coen n’en démordent pas. Rien de nouveau à l’ouest du Pécos. Le spleen qui engluait l’avenir du shérif de No country for old men et le nihilisme qui crevait dans l’œuf toute idée d’espoir dans A serious man sont à nouveau à l’œuvre dans True grit, où en définitive, il s’agit moins d’avoir du cran que de posséder une certaine morale.

Ce qui n’est guère aisé. Car partant du principe que l’on ne peut être vraiment vertueux en parlant constamment de (rendre la) justice, et comme dans les trois quarts de leur filmographie — bien qu’à leur habitude les réalisateurs se dispensent une nouvelle fois de tout jugement sur leurs personnages — il n’y en a pas un ici pour racheter franchement l’autre. Ce qui ne nous empêche pas d’éprouver de l’empathie pour une enfant montée trop vite en graine et aveuglée par un chagrin qu’elle refuse de ressentir, et quelque affection pour les deux canailles/frères ennemis — les blessures engendrées par la guerre de Sécession n’étant pas entièrement cautérisées — qui l’escortent dans sa vengeresse villégiature.

Car Mattie Ross n’a pas de veine. Alors que l’ouest sauvage est en voie de civilisation et que juges et avocats règnent désormais en maitres (Au vu de son bagout, elle pourrait aisément se lancer dans la carrière), son père — payant un excès de générosité — est assassiné par un malfaisant dont on découvrira plus tard que l’intelligence n’est guère son point fort.

Ainée d’une fratrie, et manifestement bien plus éduquée que sa pauvre mère désormais veuve, l’obstinée péronnelle se met en tête de partir à la recherche du meurtrier dans le but de le faire juger et pendre haut et court. Et ce ne sont pas les trois exécutions auxquelles elle assiste fortuitement — scène qui permet par ailleurs aux frères Coen de régler d’une fort expéditive et grinçante manière la question indienne — qui vont la faire changer d’avis. D’autant plus que reine du marchandage, elle a obtenu de roupiller à l’aise à la morgue en compagnie des défunts, entre nous soit dit bien plus silencieux que la petite vieille avec qui elle se disputera bientôt la couverture dans un lit tout aussi bon marché.

Le négoce, c’est son truc à la Mattie. Tandis qu’elle embauche Rooster Cogburn, un U.S. Marshall borgne, alcoolique et grande gueule que l’on dit infaillible — en clair, un tueur réfugié derrière un insigne — pour dénicher la crevure, elle compte également veiller sur son investissement en chevauchant à ses côtés en territoire indien, au grand dam du bonhomme qui n’a que faire de changer les couches d’une gamine. Notons que ce brave homme offrira ultérieurement la preuve de la grande estime dans laquelle il tient les marmots, et l’humanité en général.

Alors que son chasseur de primes s’acoquine avec un Texas Ranger nommé LaBoeuf — un nom aussi improbable que ses goûts vestimentaires — animé de douteuses intentions (ne s’introduit-il pas dans la chambre d’une adolescente animé d’étranges désirs) et guère plus futé que l’assassin recherché, la donzelle va résolument forger son propre malheur en laissant un sens de la justice incontestablement perverti par son ressentiment prendre le pas sur sa raison.

Au moment précis où elle décide envers et contre tous — y compris le Charon du coin qui tente de lui en interdire l’accès — de traverser la rivière sous l’œil goguenard des deux gredins qui la matent tranquillement de l’autre côté de la berge et de pénétrer dans ce no man’s land où les criminels disparaissent tels des fantômes, l’adolescente ratifie implicitement l’imprudent contrat signé avec le destin. De fait, elle rejoint le monde des adultes, fait d’erreurs et de compromissions, et n’y discerne que désillusions.

Mattie Ross cite — dès lors que ça l’arrange — les saintes écritures autant que les textes de loi, mais oublie au passage que la vengeance n’est pas sienne. Il y a toujours un prix à payer affirme-t-elle dès le début du film. Elle ne pense pas si bien dire, elle qui d’un côté exige la tête d’un homme qu’elle va abattre sans coup férir à la première occasion et de l’autre, pleure sur un cheval épuisé qu’on achève.

Et des morts, elle va en croiser ; d’abord un pendu — très haut, trop, pour éviter les tentations car tout s’échange dans cet étrange royaume — puis des vivants en sursis : un indien solitaire, un dentiste toqué dissimulant son humanité sous une peau d’ours, des outlaws épuisés — objets de la vindicte de Cogburn — et bientôt et par le plus grand des hasards, le fugitif, au front si bas que l’on se demande où peut loger sa cervelle.

Mais force est de reconnaître que ses compagnons de voyage ne valent guère mieux que les hommes qu’ils pourchassent. Cogburn, grizzli mal léché, est d’ores et déjà un pur anachronisme. Ses joutes verbales et ses duels infantiles avec LaBoeuf — pauvre abruti portant son étoile de ranger comme un petit garçon exhiberait un jouet — ne semblent exister que pour briller inconsciemment devant une gosse dont aucun d’eux ne souhaitaient la présence.

Tandis que ces trois solitudes chevauchent de concert, Mattie cristallise le bien fondé de leurs misérables existences. De paquet autrefois encombrant, elle devient tour à tour dame de compagnie, copain de régiment, nourrice, confidente, salut de leur âme. Et un supplément ne serait guère de trop pour le sieur Cogburn qui n’hésite pas à abattre un discourtois sans sommation ou à mentir effrontément à un moribond.

Outre la jeune Hailee Steinfeld, 14 ans au compteur, très impressionnante et parfaitement à l’aise avec les dialogues logorrhéiques dont les frères Coen sont friands*, Matt Damon réussit le tour de force d’être tout à la fois parfaitement imbuvable et touchant dans le rôle ardu d’un benêt au sens de l’honneur un tantinet élastique.

Dans des rôles secondaires mais pivots, le toujours charismatique Barry Pepper — invraisemblable trogne et haleine fétide — en leader d’un gang de pieds nickelés et Josh Brolin, en demeuré qui ne vaut même pas la corde pour le pendre, nous font regretter leur apparition tardive.

Jeff Bridges, quant à lui, s’il a l’intelligence de n’imiter en rien son illustre prédécesseur**, excelle dans le rôle de cette vieille outre cacochyme faussement nonchalante*** revenue de tout — y compris du mariage et de la paternité — qui se rachète une conduite en s’offrant une dernière chevauchée fantastique avant de raccrocher définitivement les colts****.

Le retour vers la civilisation de nos piètres héros, vécu comme un cauchemar éveillé, leur fait parcourir un paysage fabuleux où le sang des hommes abattus se mêle à celui des bêtes tombées dans un duel sans honneur.

Et l’on sait gré aux frères Coen, manifestement atteints de misanthropie aiguë, d’avoir saupoudré d’un peu d’humour — fut-il noir — ce mélancolique gâchis de l’imparfaite jeunesse, car l’épilogue résolument lugubre de ce voyage initiatique parfois languissant laisse entrevoir une vie amère. Il n’y a rien de glorieux au royaume de la vengeance dès lors que les légendes de l’ouest expirent au fond d’un cirque.

Renouveau du western ? Mon œil !

* Il n’est guère innocent que dans une scène aussi hilarante qu’atroce, Cogburn essaie d’arracher la langue meurtrie de LaBoeuf aux fins de « le soulager » de ses souffrances.
** John Wayne qui gagna, grâce à une truculente interprétation mâtinée de cabotinage, l’unique oscar de sa carrière dans le film éponyme d’Henry Hathaway_1969.
*** Lors du fameux duel aux patates — Cogburn s’est vu accusé d’un « tir ami » sur la personne de LaBoeuf — l’acteur joue habilement d’un gracieux déséquilibre autant dû à une consommation d’alcool quasi suicidaire qu’à son agacement envers un gandin qui le dévalorise aux yeux de la jeune héroïne dont ils se disputent l’attention.
**** Le film d’Hathaway, a contrario, se termine sur une ultime cascade de Cogburn. Le Duke reprendra d’ailleurs ce rôle, face à Katharine Hepburn, dans une suite oubliable signée Stuart Millar en 1974.

Paramount Pictures France


True grit de Joël et Ethan Coen_2010

avec Jeff Bridges, Hailee Steinfeld, Matt Damon, Josh Brolin, Barry Pepper, Bruce Green, Mike Watson et Elizabeth Marve

A voir : Making True Grit, un album de tournage signé Jeff Bridges

© Jeff Bridges

REQUIEM POUR UNE TUEUSE de Jérome Le Gris

In Cinéma, France, Jérôme Le Gris, Polar on 04/03/2011 at 11:28

© StudioCanal

Le coup de la cymbale.

Lucrèce est une implacable tueuse de classe internationale et à l’imagination débordante quand il s’agit d’échafauder d’ahurissants crimes censés être parfaits. Il est permis de rire de bon cœur (notamment lorsque « la spécialiste » manque de décimer par erreur tout le casting masculin) et de lui proposer éventuellement d’abattre son coiffeur.

Lucrèce, c’est Mélanie Laurent qui semble ne pas avoir saisi qu’elle jouait dans une comédie débridée. La meilleure preuve ? Le film débute par ses vocalises — tous ceux qui ont eu l’occasion de voir le dernier clip de la belle ont déjà le sourire aux lèvres — en compagnie du toujours mutin Jean Claude Dreyfus travesti en maître de chant.

Hors donc, et ce jusqu’au générique de fin, titillés bien malgré nous par une envie grandissante de trucider toutes les Castafiores, nous serons désormais partagés entre l’effarement et l’hilarité.

Effarement devant tant d’inanité et d’indigence dans un scénario qui non seulement se permet parfois de copier-coller des histoires d’ores et déjà tant racontées, le réalisateur poussant le vice jusqu’à embaucher Tchéky Karyo dans le rôle de mentor de la donzelle assassine, mais tente d’égaler de prestigieux maîtres — Sir Alfred appréciera l’hommage à sa juste valeur — avec un sérieux imperturbable et une arrogance sans égale. Notons également que Johan Leysen, transfuge de The american, tient ici le même rôle de malfaisant recruteur de criminels en puissance que chez Anton Corbijn. Consternation et tristesse donc.

Mais l’hilarité l’emporte finalement car Tchéky Karyo nous offre une parodie plutôt réussie d’André Pousse, l’excellent Xavier Gallais en organisateur de festivals totalement à côté de ses pompes vole allègrement la vedette à ses illustres costars et l’impayable Clovis Cornillac déguisé en Manitas de Plata nous ébranle définitivement les zygomatiques.

Répondant au doux patronyme de Rico et aussi charismatique qu’un caribou en chaleur, l’acteur est censé nous faire admettre — grâce à une interprétation ad hoc de bourru sous temesta — qu’il est le meilleur des barbouzes. Rigolons encore un peu ; Frédérique Tirmont en colonel est sans doute censée nous rappeler, du moins dans la perruque, l’intraitable M, Judi Dench.

Sommé par son implacable hiérarchie de sauver la vie d’un baryton qui se pique de narguer effrontément de grandes compagnies pétrolières et torturé par de troublantes crises de conscience, l’ami Rico flingue en semi-ralenti et arrêt sur image — scène hallucinante s’il en est — un handicapé mental puis se met en tête de se flageller en sauvant malgré elle la tueuse qu’il est censé arrêter.

Lucrèce n’a rien contre, la mort du baryton était — surprise ! — son dernier contrat. On y croit. Fort. Le suspense est à son comble. Lors du concert lyrique où la gredine se produit (rires), on patiente la bave aux lèvres qu’un coup de cymbale bien envoyé sonne le tocsin. Mais la plaisanterie est un tantinet poussive et trop assourdissante.

Alors on pouffe. De temps en temps. Pas assez souvent. Et l’on se met à songer à Nikita. Et là est le début de la fin. Car le film de Luc Besson s’est mué avec le temps en malicieux souvenir. Le premier film de Jérôme Le Gris, boursouflé et prétentieux, n’aura pas cette chance.

© StudioCanal


Requiem pour une tueuse de Jérôme Le Gris_2010

avec Mélanie Laurent, Clovis Cornillac, Tchéky Karyo, Xavier Gallais, Christopher Stills, Corrado Invernizzi, Frédérique Tirmont, Michel Fau et Johan Leysen

LARGO WINCH II de Jérôme Salle

In Action, Aventure, Belgique, Cinéma, Jérôme Le Gris on 03/03/2011 at 00:35

© Wild Bunch Distribution

Bons baisers de Birmanie.

Largo Winch devenu l’unique héritier du groupe W décide de se muer en St François d’Assise et de partir vivre nu (N’hésite pas Tomer, nous sommes avec toi) dans les rizières birmanes après avoir offert aux mânes de son père une fondation humanitaire.

Et tout irait pour le mieux dans la meilleure et luxuriante Birmanie possible si une gueuse de procureur (Sharon Stone) ne l’accusait de crimes contre l’humanité pour se faire un peu de pub — son basic instinct ne la trompe pas, ce garçon est trop beau pour être honnête. A moins que la perfide ne fasse partie du damné complot car, de trois choses l’une : 1/ la proc’ en croque 2/ cette effrontée cougar veut s’offrir un nouveau sex toy 3/ cette juste est manipulée comme une bienheureuse idiote par des puissances supérieures possédant des penthouses de la taille du Luxembourg.

Les volte-face sont nombreuses, les coups de théâtre de préférence grotesques et l’épilogue tout bonnement ahurissant lorsque l’on songe qu’il y a près de vingt ans, la dame à la foufoune narquoise jouait sans faillir du pic à glace.

En guise de résumé, les plus du film…

  • Largo Winch a une belle âme (et de chouettes pectoraux) et le cœur sur la main, surtout avec le pognon de papa.
  • Tomer Sisley tombe la chemise dès qu’il en a l’occasion (et il se castagne sans doublure).
  • Le charisme de Laurent Terzieff.
  • Sharon Stone a le port de string d’une fille de 20 ans.
  • Un invraisemblable saut en parachute (ou pas) offrant le même degré d’hilarité que les cascades fofolles de L’agence tout risque/The A-team de Joe Carnahan_2010.
  • Les tribulations d’un maître d’hôtel en Thaïlande. L’humour primesautier et la fantaisie de Nicolas Vaude n’auraient pas déparé dans certaines grandes comédies d’aventure signées Philippe de Broca (la mise en scène de Jérôme Salle, moins).
  • Ah dieu que la Birmanie est jolie !

Les moins…

  • Son nom n’est ni Bond, James Bond ni Bourne, Jason Bourne. Nous sommes chez Largo Winch, où règne un petit côté bricolage au demeurant sympathique et un manichéisme de fort mauvais aloi sérieusement fatiguant sur la longueur.
  • Largo Winch n’a pas une once d’humour. Ce type est d’un ennui affolant en définitive (surtout quand Tomer ne tombe pas la chemise).
  • Les private jokes sur le mythe Sharon Stone (croisement de jambes à l’appui) ne sont guère exploitées par un scénario anémique.
  • Pas la moindre pincée d’alchimie, ni de tension sexuelle — un comble! — entre Sharon Stone (aka la nouvelle femme au masque de cire : pas une patte d’oie, une cerne, une ridule. C’était notre instant Rions un peu) et Tomer Sisley (un peu trop propre sur lui, y compris en icône de guide du routard).
  • Soyons clairs. Il ferait bon vivre en Birmanie n’étaient ces calculateurs de sournois occidentaux avides de mettre la main sur les richesses du pays et qui corrompent, de fait, de graveleux militaires.
  • Des bagarres pour ne surtout pas trop réfléchir, en veux-tu en voilà. A force de voir se succéder à un rythme — plus ou moins infernal — des poursuites/cascades/tours de force, le spectateur n’arrive plus très bien à comprendre qui sont les méchants qui poursuivent notre héros ou pourquoi, et d’ailleurs, il finit même promptement par s’en battre un poil les miches.
  • Les perpétuels sauts de puce dans le temps. Si trois ans avant se décomptent du jour où le film commence, est-on trois ans après ou l’ultérieurement fait-il suite aux trois années subséquentes ? Et d’ailleurs, pourquoi trois ? Si l’on s’ennuie entre deux coups de poing et la quinzième roulade dans la poussière, ce genre de questions existentielles d’ordre chronologique peut occuper agréablement l’esprit.
  • Un montage à la serpe enchaînant de manière anarchique scènes d’action, moments romantiques (ah ! ce doux et tendre échange familial sur fond d’incendie d’un camp de prisonniers birmans) ou humoristiques.
  • Ulrich Tukur gâche son talent là où il n’a rien à jouer.
  • Largo Winch a manifestement de la conversation. Il nous ressort quinze fois son proverbe bosniaque (en VO et en VF). Fascinant.
  • Des malfaisants si abjects (spoiler : ils suent même à l’ombre) que l’on peut lire bad guy ! sur le post-it épinglé sur leur front.
  • Les serbes sont fourbes, toujours.
  • Les seins de Sharon Stone sont en apesanteur. Y a complot.
  • Il faut réécrire le rôle du meilleur ami de Largo Winch, résolument insupportable (l’acteur — Olivier Barthelemy — ou le personnage, la question est posée).
  • RIP Laurent Terzieff.

En bref, une aventure qui ne brise pas trois pattes à un canard et que l’on peut regarder d’un œil torve sans risquer de perdre une information capitale (ne pas espérer non plus une quelconque réflexion sur la junte birmane, là n’est pas le sujet).

Nous pouvons également, sans faillir, prévoir qu’il y aura un troisième opus car vous n’imaginez pas tout ce qu’Audi peut faire pour Largo Winch.

© Wild Bunch Distribution

Largo Winch II de Jérôme Salle_2010
avec Tomer Sisley, Sharon Stone, Ulrich Tukur, Mamee Napakpapha Nakprasitte, Olivier Barthelemy, Laurent Terzieff, Nicolas Vaude, Clemens Schick, Nirut Sirichanya, Dmitry Nazarov et Miki Manojlovic

JEWISH CONNECTION de Kevin Asch

In Cinéma, Comédie dramatique, Kevin Asch, Thriller, USA on 25/02/2011 at 11:00

© Pyramide Distribution

Candide au pays de l’ecstasy.

Passons rapidement sur le peu de subtilité du titre français* lançant une obscène œillade à l’ultra violent French Connection de William Friedkin — voire laissant imaginer une comédie adolescente à l’humour un peu gras — pour nous intéresser de plus près à l’aventure abracadabrantesque (based on a true story nous prévient d’emblée un carton au générique aux fins de prévenir toute incrédulité) contée par l’ambitieux Kevin Asch, dont c’est le premier long métrage.

S’intéressant à une affaire criminelle datant des années 90 où, à l’insu de leur plein gré, moult jeunes juifs orthodoxes furent recrutés et se muèrent en mules pour le compte d’un trafiquant d’ecstasy, le réalisateur rend hommage à ses deux maîtres, Sidney Lumet et Martin Scorsese.

Tout d’abord par le grain très particulier de l’image qui rappelle sans faillir les années 70 chères à Serpico, Dog day afternoon, voire au Prince of the city, ensuite par la présence discrète de Stella Keitel (fille de son père, tragique héros de Mean Streets, écartelé entre sa foi profonde, ses amitiés indéfectibles et la rugueuse réalité de ses activités mafieuses) et la description minutieuse des liens familiaux et religieux dans lesquels se débat Sam Gold, l’audacieux délinquant en rupture de ban.

La principale qualité de Jewish Connection est sans contexte l’embrigadement de Jesse Eisenberg (garçon aussi joli que talentueux) dont le visage angélique et la fausse fragilité un peu gauche sont derechef démentis par un culot et un bagout invraisemblables.

Se rebellant — sans doute par dépit** — contre un père intolérant et une vie d’ores et déjà toute tracée, son indépendance passe non seulement par la tentation du crime mais tout autant par une totale remise en question de ses convictions qu’il a cependant du mal à oublier, notamment lorsqu’il se trouve en présence d’une fille perdue qui le trouble (la pulpeuse et « ecstatique » Ari Graynor). Le couple de joyeux gredins très attachants— en costume traditionnel et baskets immaculées ! — qu’il forme avec Justin Bartha se révèle être la pièce maitresse d’un film par ailleurs inégal.

Si un humour bienvenu parsème la réalisation de Kevin Asch, ce dernier peine toutefois à mener à bon terme et avec un égal bonheur la double histoire : un polar sans esbroufe niant la violence intrinsèque au genre mais exploitant la présence charismatique de Danny A. Abeckaser (en mode Joe Pesci d’opérette) d’un côté et l’accomplissement personnel d’un adolescent en pleine crise existentielle de l’autre. Notons qu’à l’occasion, le réalisateur ose une scène ahurissante de redécouverte de sa foi par le petit sacripant aux papillotes rasées sans sombrer dans le ridicule.

Jewish Connection, malgré une interprétation impeccable et un bouquet de scènes superbement filmées (dont une course éperdue sur le pont de Brooklyn, symbole d’une liberté trop chèrement acquise) est un film agréable certes, mais qui manque d’aspérités, pâtit d’un trop plein d’augustes références et laisse à la fois une curieuse impression de déjà (trop) vu et un goût d’inachevé. Une déception à la mesure de l’attente.

* Alors que le titre original, foncièrement intraduisible et quelque peu péjoratif, fait allusion au prosélytisme religieux et évoque en conséquence les rites et traditions dans lesquelles baignent les jeunes et immoraux héros du film
** Les héros interprétés par Jesse Eisenberg n’ont décidément pas de chance avec les filles. Pour un aussi ravissant garçon, cela tient certainement d’un odieux complot de scénaristes jaloux.

© Pyramide Distribution

Jewish Connection/Holy rollers de Kevin Asch_2010
avec Jesse Eisenberg, Justin Bartha, Ari Graynor, Danny A. Abeckaser, Q-Tip, Stella Keitel, Mark Ivanir et Jason Fuchs

LE CHOIX DE LUNA de Jasmila Zbanic

In Bosnie, Cinéma, Drame, Jasmila Zbanic on 24/02/2011 at 11:10

© Diaphana Distribution

Les désastres de la guerre.

Luna et Amar s’aiment d’un amour tendre et vigoureux. Ils travaillent ensemble dans la même compagnie aérienne ; lui, au sol, comme aiguilleur du ciel, elle, dans les nuages, charmante hôtesse de l’air s’éclipsant vers des contrées étrangères. Luna et Amar souhaitent un enfant mais vont être contraints par la stérilité d’Amar d’en passer par l’insémination artificielle. Amar est alcoolique et en perd son travail, mais le soutien de la douce et impétueuse Luna semble indéfectible.

Cette histoire simple et fort chabadabadesque serait d’une banalité à pleurer si Luna et Amar n’étaient également des survivants de la guerre fratricide qui divisa à jamais l’ex-Yougoslavie à l’orée du XXIe siècle.

Musulmans non pratiquants vivant à Sarajevo, ville dont l’architecture et les esprits sont encore fortement marqués par le conflit, la stabilité de leur couple se lézarde dangereusement le jour où, par le plus grand des hasards (?), Amar croise le chemin d’un ancien compagnon d’armes, converti au salafisme.

Exalté par ces retrouvailles fortuites, le fragile Amar — qui vit dans le souvenir d’un frère mort en héros durant les hostilités — se laisse insidieusement séduire par les belles promesses qui lui sont faites d’un avenir meilleur sous la sainte garde d’Allah et en oublie tout sens commun.

Si soudaine appréhension il y a, elle provient essentiellement de nos clichés tant sur l’alcoolisme que sur l’intégrisme. Aucune violence pourtant, qu’elle soit verbale ou physique, dans le comportement d’Amar. C’est bien ce qui le rend singulièrement inquiétant. Comme brusquement habité par une flamme intérieure et devenu sourd aux supplications de sa compagne prompte à la révolte, il ressemble comme un frère aux malheureux héros d’Invasion of the body snatchers*.

Cette force qui vient de s’emparer de son corps et de son âme, Amar la nomme Allah et se met à prêcher en son nom d’inacceptables leçons pour tout bon musulman qui se respecte. Pour l’indépendante Luna, cette obstination nouvelle et ces imprécations évoquent fondamentalisme et intolérance. Surtout après une sinistre visite dans un camp retranché, où les nouveaux compagnons de son cher et tendre ont élu domicile pour y vivre loin des tentations de la vie moderne, repliés sur eux-mêmes et observant des valeurs, certes pures dans leurs intentions, mais malgré tout abimées par la soif de pouvoir des hommes et leur désir de revanche.

Jasmila Zbanic ne juge pas, ni les éventuels choix de sa troublante héroïne (la fin reste ouverte, aux spectateurs de l’écrire), ni les faiblesses d’Amar, ni même les barbus (tout au plus pointe-t-elle du doigt en une scène unique les contradictions de leur enseignement).

Son propos n’est pas là mais bien plutôt de composer un subtil portrait de femme, et à travers elle et la difficulté à se reconstruire — parfois très égoïstement — après un conflit meurtrier, nous éclairer sur le destin d’un peuple sur le chemin de la résilience et du pardon.

Joli film sur la désagrégation d’un amour mais toutefois résolument optimiste, Le choix de Luna est illuminé par la solaire beauté de son interprète principale, la pétillante et délicieuse Zrinka Cvitesic.

* Film paranoïaque de Don Siegel_1956

© Diaphana Distribution


Le choix de Luna/Na putu de Jasmila Zbanic_2009
avec Zrinka Cvitesic, Leon Lucev, Ermin Bravo, Mirjana Karanovic et Marija Köhn

THE HUNTER de Rafi Pitts

In Cinéma, Iran, Rafi Pitts, Thriller on 23/02/2011 at 11:30

© Sophie Dulac Distribution

La ballade sauvage.

Après le superbe Téhéran de Nader Takmil Homayoun sorti l’année passée, la ville iranienne — témoin d’émeutes sanglantes en juin 2009 — est à nouveau la terrifiante héroïne du dernier film de Rafi Pitts, The hunter, soit « Le chasseur », du moins dans sa première partie.

Et le réalisateur*, également interprète — beau visage, magnifique présence, parfaite économie en gestes et paroles — suite à la défection de son acteur principal, a manifestement tourné à l’arrache et au nez et à la barbe des censeurs de tous poils cette chronique d’un désastre annoncé.

Qu’est-ce qui peut mener un homme censément raisonnable, collègue agréable, fils, mari et père aimant, à tirer — tel les snipers fous immortalisés par tant de polars américains — sur une voiture de police, et à abattre posément l’homme qui tente de s’en échapper, si ce n’est une rébellion désespérée contre la torture quotidienne distillée par un pays en proie à une dictature paranoïaque acharnée à broyer toute tentative de liberté individuelle ?

Ali Alavi**, héros ordinaire, sort de prison. Nous ne saurons guère la cause de son emprisonnement même s’il est aisé de deviner qu’il ne s’agit à l’évidence pas d’un délinquant sans éducation. Forcé d’accepter un travail de nuit au risque d’attenter à son bonheur familial, sa vie bascule le jour où lui sont ravies son épouse et son enfant. Sans raison, ni explications.

Confronté aux dédales d’une administration peu amène et aux injures larvées d’une police suspicieuse, Ali, chasseur émérite, piste les traces laissées par les victimes des répressions meurtrières ordonnées par les sbires de Mahmoud Ahmadinejad.

Personnage taiseux au regard fuyant (attitude aisément reconnaissable du taulard dressé à se soumettre à l’autorité), Ali erre dans une ville tentaculaire constamment au bord du chaos, incessamment traversée de jour comme de nuit par un flot ininterrompu de voitures se pressant on ne sait où.

Ali, lui-même, fuit vers la campagne iranienne après son forfait. Mais pas de ballade élégiaque ici, uniquement une échappée en avant vers un grand nulle part, où même l’immensité du ciel semble être soumise à un quadrillage policier. Ainsi, dans une scène quasi onirique, un hélicoptère intrusif semble naître des amours affolées d’une nuée d’oiseaux.

Le spectateur qui aura la patience de supporter une lenteur dévolue (car étonnamment, ce sont les difficultés intrinsèques survenues de par les troubles politiques sur un tournage quelque peu hors-la-loi qui rendent le rythme du film si étrangement cotonneux) aux deux premiers tiers de l’histoire, se verra récompensé par une dernière partie exceptionnelle, empreinte de sourdes tensions et où se mêlent poursuites et dialogues d’une inquiétante absurdité, où le chasseur devient proie, où la révolte d’Ali et la nature humaine faite de corruption, de vilenie et de petites trahisons entre dictateurs en uniforme, se rejoignent dans un final époustouflant. Et Ali, bien qu’entravé, ose regarder ses geôliers droit dans les yeux, à hauteur d’homme, enfin.

Édifiant, notamment lorsque l’on songe aux condamnations de Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, interdits de tournage pour les 20 prochaines années***.

* Notamment auteur en 2003 d’un documentaire mémorable de la série Cinéma, de notre temps consacré à Abel Ferrara : Not guilty.
** A noter que Rafi Pitts a offert à son héros le nom de Bozorg Alavi, écrivain communiste et homme politique décédé en exil, auquel le film est dédié
*** Violemment critique à l’égard du régime totalitaire, le film de Rafi Pitts a comme de bien entendu été interdit de distribution en Iran après la répression. Le DVD s’y vend actuellement sous le manteau. Source : Interview de Rafi Pitts Je me battrai toujours pour le point de vue du mal-aimé

© Diaphana Distribution

The hunter/Shekarchi de Rafi Pitts_2010
avec Rafi Pitts, Mitra Hajjar, Saba Yaghoobi, Ali Nicksaulat, Manoochehr Rahimi et Malek Jahan Khazai

SANTIAGO 73, POST-MORTEM de Pablo Larrain

In Chili, Cinéma, Drame, Pablo Larrain on 22/02/2011 at 15:00

© Memento Films Distribution

Chili, année zéro.

Après Tony Manero, Pablo Larrain, avec son troisième film, explore une nouvelle fois le terrain fructueux où naquirent si aisément folie et dictature en radiographiant la psychologie d’une partie du peuple chilien, aux appétits médiocres et à la pensée vile, celle-là même qu’il fut si facile de (con)vaincre et de soumettre.

Est-ce d’être tous les jours confronté aux cadavres de la morgue dans laquelle il travaille comme transcripteur de rapports d’autopsie, mais le misérable héros — transfiguré par l’hallucinant acteur de prédilection de Pablo Larrain, Alfredo Castro, résolument frigorifiant — de Santiago 73, post-mortem mène une vie aussi ennuyeuse qu’inutile. D’ailleurs, ce triste sire semble être déjà mort avant même que les terribles événements qui ont secoué le Chili ne surviennent. Toujours à contre courant, y compris lors de manifestations populaires.

Cet être médiocre est pourtant animé d’une morbide et dévorante passion pour sa voisine (Antonia Zegers, à la triste beauté), une danseuse de cabaret en voie littérale de putréfaction. Ne disparaît-elle pas de l’affiche du petit théâtre où elle se produit suite à une dépression affichée et un laisser-aller suicidaire ?

Dès le début, le réalisateur crève l’espoir dans l’œuf et annonce la couleur ; cet étrange couple si mal assorti (lui cède-t-elle par ennui, désespoir ou mépris d’elle-même ?) qui pleure de concert sur un présent si instable, ne vieillira pas ensemble. Leurs coïts mécaniques ne peuvent survivre à l’horreur intervenue en septembre 73. C’est le corps amaigri et décharné de la femme qu’il poursuivit de ses assiduités jusque dans sa loge — étrange et très belle scène hors du temps que cette recherche dans les coulisses, sans doute la seule du film qui soit porteuse d’espoir — que le minable fonctionnaire voit arriver sans ciller sur la table d’examen.

Comme dans son précédent film (portrait d’un obsessionnel, véritable tyran domestique s’épanouissant dans un Chili survivant sous le joug de Pinochet), Pablo Larrain navigue sur le fil du rasoir entre glauque et soupçon de complaisance, tout en disséquant l’espoir fou d’un peuple face à la tentation du socialisme et l’extrême facilité avec laquelle les faibles (ici, ce sont la jalousie et l’humiliation qui vont précipiter notre « héros » dans les bras de la dictature militaire) et les corrompus oublient tout sens commun pour s’abandonner aux pires exactions, trop heureux de se ranger du côté du plus fort. Seules les femmes semblent toujours insoumises, et donc, irrémédiablement victimes.

Dans des plans séquences d’une longueur particulièrement insoutenable, Pablo Larrain n’hésite pas parfois à user de stratagèmes qui pourraient être comiques, n’étaient les atrocités que l’on devine hors champ, en invitant un Alfredo Castro d’une impassibilité inhumaine à se livrer à d’inquiétantes pantomimes, empreintes d’un humour si noir qu’il semble teinté de cynisme.

La manière quasi keatonnienne qu’il a de se débattre avec des monceaux de cadavres récalcitrants à l’idée de disparaître définitivement derrière les portes de la morgue municipale ou de batailler avec une machine à écrire électrique dont il ignore le fonctionnement (tandis qu’un médecin légiste débite machinalement un premier rapport descriptif sur le suicide programmé de Salvador Allende) devrait prêter à sourire si l’on n’avait eu un aperçu de quelques sauvages et éphémères rictus défigurant un faciès ordinairement placide à l’avènement du coup d’état. Qui ne dit mot, consent. Et notre taiseux est une hyène en puissance.

En mettant tranquillement en parallèle le meurtre politique et l’assassinat sordide, le réalisateur ne laisse aucune chance à ses personnages de se racheter et enfonce toujours plus le clou. Moins que les militaires (qui ne font jamais que ce pour quoi ils sont payés, obéir), ce sont surtout la petitesse d’esprit et la lâcheté ordinaires que stigmatise Pablo Larrain qui manifestement, bien que n’ayant pas vécu cette triste période, ne s’en est jamais totalement remis. Et l’on ressent comme un plaisir coupable à voir le Chili s’enfoncer à jamais vers les ténèbres. Un peu d’espoir pourtant ne nuirait pas.

Ce film mal aimable (certains spectateurs se sont prestement enfuis en cours de projection) mais nécessaire — et dont on peut sortir parfaitement essoré — est à voir, ne serait-ce que parce qu’en nos temps de révolutions tant chéries par la jeunesse et les exclus, la peur mène toujours le monde et la bête immonde n’en finit pas de renaitre.

© Memento Films Distribution

Santiago 73 post-mortem/Post-mortem de Pablo Larrain_2011
avec Alfredo Castro, Antonia Zegers, Jaime Vadell, Amparo Noguera, Marcelo Alonso et Marcial Tagle

LE DERNIER DES TEMPLIERS de Dominic Sena

In Aventure, Cinéma, Dominic Sena, Fantastique, USA on 17/01/2011 at 11:30

 

© Metropolitan FilmExport

Le temps des bubons.

Fatalitas ! Alors que nous aurions pu espérer qu’avec ses choix de l’an passé (comme celui de s’unir à ce grand siphonné d’Herzog pour une relecture salutaire de Bad lieutenant), Nicolas Cage allait arrêter de gâcher sa carrière en cachetonnant dans des films (?) indignes du talent dont il sait faire preuve pour peu qu’il s’en donne l’ambition, que nenni !

Le revoilà, renouant le dialogue avec Dominic Sena*, l’inoubliable réalisateur de 60 minutes chrono/Gone in sixty seconds_2000 (où Cage roulait des mécaniques aux côtés d’un honteux cabotin nommé Robert Duvall) ou d’Opération Espadon/Swordfish_2001 (farce égrillarde exploitant les pectoraux d’Hugh Jackman**).

C’est dire si l’idée d’aller voir Le dernier des Templiers, traduction improbable du titre original Season of the witch (qui n’a strictement rien à voir avec le film éponyme réalisé en 1969 par George Romero, une fantastique variation sur l’intrinsèque schizophrénie d’une desperate housewife) pouvait prêter à sourire avant même le prologue, du genre brutal, où trois villageoises sont jugées pour sorcellerie, pendues, noyées et exorcisées. Ou pas.

Revoici donc, pour le bonheur de tous, une énième variation sans grande originalité sur l’éternel combat entre les gens de bien contre le mal, agrémentée de quelques libertés prises avec la vérité historique puisque le film mêle gaiement inquisitions, croisades, obscurantisme et peste bubonique.

Et c’est toujours une joie sans égale que de découvrir la dernière création capillaire qui aura l’insigne honneur d’orner le merveilleux crâne de Nic Cage. Puisqu’il le vaut bien, et parce que le port constant du heaume n’est guère tendre pour le cuir chevelu, ce sont des pointes bien grasses et d’un blond vénitien sale que nous verrons virevolter durant une fascinante heure trente.

Se déroulent alors sous nos yeux ébahis de captivants affrontements contre les infidèles — été, automne comme hiver, dans la brise printanière, sous la pluie, dans la boue, la neige, au centre des villes et des campagnes, voire en plein désert (au bout d’un moment, on ne sait plus trop qui est qui, on perd le fil de l’épée et pour tout dire, on s’en cogne) où le fameux Templier Behmen de Bleibruck, flanqué de son fidèle compagnon (soit l’impayable Ron Perlman qui s’amuse comme un petit fou dans cette aimable plaisanterie à ne guère prendre au sérieux), pourfend généreusement l’ennemi dans l’ignorance crasse que ce dernier est en lui.

Jusqu’au jour où se battant dans l’obscurité — car le film est bien sombre, et ce n’est pas une litote —, vlan ! ne voilà-t-il pas que notre preux transperce de manière fort peu chrétienne une gente dame qui passait par là. Et la lumière fut.

Enfer et croisés putréfiés ! Ses yeux cernés se dessillent ; le sieur de Bleibruck comprend enfin que les mécréants décédés sur tant de champs de bataille ne lui ont laissé à écharper que femmes et enfants. Arrrgh ! Dieu mais que d’horreurs ne commet-on pas en ton nom ! (air connu) brame notre Behmen, et d’un blasphème l’autre, le voici déserteur, dégouté des saloperies de la vie, à jamais stigmatisé par sa faute, sa très grande faute.

Et notre pauvre hère de errer, accompagné de son croisé de compère qui ne cause — dans l’espoir fou de le dérider — que de trousser la gueuse une fois rentré au pays. Mais la peste est partout. Et les délateurs itou. Trahi par le pommeau de son épée, le voilà jeté en un cachot obscur d’où il ne sera tiré que s’il accepte une mission secrète dont le haut dignitaire responsable de ce chantage niera avoir eu connaissance en cas d’échec. Diable ! Le suspense est à son comble.

Car sa sainteté n’est autre que l’increvable Christopher Lee, méconnaissable en cardinal souffreteux (saignées et bubons à tous les repas, remercions les maquilleurs de l’avoir déguisé en homme qui rit. Car oui, il faut bien l’avouer, nous avons ri, aussi). Hors donc, le décati le somme d’accompagner une accorte sorcière*** en une lointaine abbaye sur une route semée d’embûches — où il aura tout loisir de faire contrition — aux fins que la péronnelle soit jugée, puis au choix : pendue, noyée, brulée, écorchée vive, voire exorcisée. L’important est que cette chienne paie sa forfaiture de sa vie car Satan l’habite (oups ! j’ai spoilé) et que cesse enfin cette infamie qui décime la chrétienté déjà bien entamée par d’incessantes batailles pleines de bruit et de fureur qui ne signifient plus grand chose.

Je ne sers plus Dieu croasse Behmen de Bleibruck tandis que Perlman se gausse. Un œil sur la pauvre fille martyrisée par le tonsuré du coin et un regain de folle chevalerie enflamme le cœur accablé de Behmen qui n’écoutant que son sens moral (et les écrits du scénariste) accepte finalement de faire un beau geste. Car Templier un jour, Templier toujours.

Passons sur les événements aussi divers qu’avariés qui parsèment l’histoire : recrutement de samouraïs (le fameux moine fourbe — pléonasme —, un chevalier dépressif — Ulrich Thomsen, inexistant —, un enfant de chœur vindicatif pour d’éventuelles fausses pistes et un arnaqueur pour la caution humour), apparitions surnaturelles dans un cimetière de pestiférés, traversée de la forêt de Brocéliande****, rencontre avec des loups en animatronic, franchissement très salaire de la peur d’un pont défaillant, pour nous attacher au dénouement à pleurer de rire, tant par le sérieux sans faille d’un Nic Cage jouant au chevalier sans peur mais non sans reproche (regards hallucinés à l’appui) que par la terrible indigence des effets spéciaux et de la révélation finale qui ne dépareraient pas un Harry Potter du pauvre.

L’ultime bataille d’une laideur et d’un ridicule achevés rajoute au mystère de la sortie d’un tel film sur les écrans alors que tant de productions bien plus subtiles sont privées de distribution. Les mystères du saigneur sont décidément impénétrables.

* Egalement auteur il est vrai d’un Kalifornia_1993 intéressant à plus d’un titre puisqu’il réunit les juvéniles Brad Pitt (enlaidi à plaisir), Juliette Lewis et un David Duchovny sur les chemins de la renommée par la grâce d’un MIB nommé Fox Mulder.
** Oui, bon, après tout, pourquoi pas ? Les garçons peuvent de leur côté se consoler avec les obus généreusement dévoilés par miss Berry.
*** S’agissant avant tout (quoique le film oscille paresseusement entre massacres et dépeuplement maladif) d’un divertissement familial, les mécréants qui espèrent que Claire Foy — au jeu minimaliste — échappée de séries télévisées sera aussi peu farouche que Valentina Vargas dans Le nom de la rose, peuvent passer leur chemin, merci.
**** Ne ratez pas l’extatique écolo Nicolas Cage en promo sur le site d’AlloCiné.

© Metropolitan FilmExport

Le dernier des Templiers/Season of the witch de Dominic Sena_2011
avec Nicolas Cage, Ron Perlman, Cathy Foy, Stephen Campbell Moore, Stephen Graham, Ulrich Thomsen, Robert Sheehan et Christopher Lee

 

OCTUBRE de Daniel et Diego Vega Vidal

In Cinéma, Daniel Vega Vidal, Diego Vega Vidal, Drame, Pérou on 10/01/2011 at 11:36

© Eurozoom

Sauvée des gages.

Clémente (Bruno Odar), un usurier tristounet comme un jour sans gain, clame à qui veut bien l’écouter qu’il a sauvé un lardon d’une mort certaine. Il n’en est guère à une élucubration près.

Connu comme « le fils du prêteur », cet individu taiseux à la triste figure poursuit sans états d’âme la tradition paternelle et ne semble même pas prendre quelque plaisir à humilier les emprunteurs en leur offrant de poser leur postérieur sur un banc qui les met plus bas que terre.

Qu’arrivera-t-il si je ne rembourse pas lui demande un jour un inconscient à l’air patelin. Essaie seulement, lui rétorque imperturbablement Clémente, aussi froid que le coutelas qu’il planterait à loisir dans le lard de l’imprudent. Mais tout cela n’est que rodomontades. Et le bel équilibre que cet asocial s’est forgé, prêteur à gages le jour, client de bordel la nuit, va bientôt s’écrouler.

Car la braillarde (« La cosa » comme il la nomme) est bien née de ses amours avec une demoiselle de petite vertu, qui lui a de surcroît joué le sale tour de la lui abandonner sans laisser d’adresse. Et Clémente, encombré, de rechercher frénétiquement cette mère indigne dans un Lima dépressif tandis que son monde s’effondre au rythme de ses rencontres.

Alors que sous la morgue affleure peu à peu la panique, son pouvoir se désagrège au contact de compatriotes guère plus reluisants que lui, certes, mais qui survivent, galvanisés comme ils le sont par des rêves inentamés. Une voisine solitaire, amoureuse et sans doute un peu sorcière (nous tairons ici la recette de l’invraisemblable philtre d’amour qu’elle concocte), un vieillard qui investit sa demeure en compagnie d’une bien aimée quasi-expirante, ses débiteurs de plus en plus audacieux et insolents, les prostituées qui le grugent, un complice qui le vole, cette enfant dont il n’arrive pas à se désintéresser totalement malgré un cœur qu’il souhaiterait de pierre, tout ce petit monde va contribuer à secouer son être endormi.

La valse d’un faux billet qui sonne le glas de sa minable existence sera l’occasion d’une succession de scènes aussi drôles que mélancoliques, chaque tentative de le refourguer se soldant peu ou prou par un échec, le dernier n’étant pas le moindre.

Est-on capable d’un changement radical ? Sans nul doute si l’on ouvre sa porte et son cœur aux autres nous répondent les frères Vega Vidal. Sans compter que vouer un culte au seigneur des miracles peut également y contribuer.

En filmant affectueusement — et par la grâce de plans aussi rigoureux que la vie de métronome de leur lugubre héros — une galerie de personnages haute en couleurs dont le moteur ne semble être que l’argent, les deux réalisateurs par touches sensibles et délicieusement loufoques offrent — après une tendre éclaircie — une fin ouverte aux cyniques que nous sommes.

Prix du jury au Festival de Cannes 2010, catégorie Un certain regard

© Eurozoom

Octubre de Daniel et Diego Vega Vidal_2010
avec Bruno Odar, María Carbajal, Carlos Gassols et Gabriela Velásquez

Jan Švankmajer ou l’appréhension du réel 1. Survivre à sa vie (théorie et pratique)

In Animation, Avant-première, Cinéma, Fantastique, Forum des Images, Jan Švankmajer, Rétrospective, Tchéquie on 28/10/2010 at 10:12

© Athanor

L’intégrale Jan Švankmajer a donc débutée hier au Forum des images dans une salle plus que comble où était présentée en avant-première et en présence du réalisateur, une charge féroce contre la psychanalyse, Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe)_2010.

Jan Švankmajer a joué courte sa première apparition, préférant avertir fort malicieusement le public qu’outre que son film n’avait rien de particulièrement drôle, il était inutile qu’il se fasse l’écho de son prologue où tout avait déjà été dit.

Effectivement, en guise d’introduction, Jan Švankmajer se filmant en papier découpé prévient que pour des raisons de restriction de budget — et de son impossibilité à gagner à la loterie nationale, obsession récurrente des protagonistes —, son film a été réalisé en bouts de ficelles et en photos d’acteurs qui parlent (qui jouent aussi bien que les vrais mais coûtent nettement moins chers en nourriture).

La déconstruction de la vie d’Eugène, dépressif héros de Survivre à sa vie (Théorie et pratique) peut donc débuter.

En un mot, ce brave type tombe — dans un rêve ! — éperdument amoureux d’une femme qui porte le prénom de sa mère et, en proie à un doute existentiel, démarre une analyse plus que sauvage tout en menant désormais, quasiment à son corps défendant, une double vie. Petit employé étriqué et mari aimant quoique peu enthousiaste de la libido dans une lugubre et kafkaïenne réalité, amant fougueux et passionné dès qu’il retrouve sa Julie qui change d’identité au gré de ses envies, tel une belle au bois dormant qui se réveillerait enfin d’un long cauchemar, notre rêveur fou, comme abasourdi par sa propre audace, se réapproprie sa vie.

Survivre à sa vie (théorie et pratique) serait — si l’on en croit le réalisateur qui s’est exprimé à Venise où le film était présenté hors compétition – son dernier film. Pouvant s’appréhender comme un testament cinématographique, il rassemble toutes les fameuses obsessions du cinéaste — découpages, grosse bouffe, langues charnues, femmes nues à tête de poule, amour fou — sur ce ton paillard et grinçant qui caractérise son œuvre.

Il faut bien évidemment laisser au vestiaire tout cartésianisme et accepter de passer de l’humain à la machine, de l’organique au noir et blanc, de la chair au dessin.

Si l’on rit tout de même beaucoup — et notamment par la grâce d’une homérique bataille entre Freud et Jung dont les portraits veillent comme deux Pythies au bon déroulement des analyses— aux aventures psychanalytiques d’Eugène, ce qui frappe avant tout dans cette accumulation de symboles c’est la terrible angoisse qui sourd de chaque photomontage animé, accentué par de dégoutants gros plans récurrents sur les bouches des personnages atteints de diarrhée verbale.

Dans un pays où la parole fut interdite, où d’immenses oreilles vous écoutent, où des humains vivent comme des chiens, voire l’inverse, où l’on applaudit le moindre de vos faits et gestes épiés par des yeux démesurés, où l’on vous file, où l’on torture des enfants, où l’on complote, où l’on corrompt, où les êtres disparaissent avalés par d’étranges monstres protéiformes, là vécut Jan Švankmajer.

Et il ne s’en est manifestement pas tout à fait remis. Tout en gardant, grâce à une imagination débordante et une ironie sans faille, cette insoutenable légèreté de l’être tant vantée par Kundera.

© Athanor

Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe) de Jan Švankmajer_2010
avec Václav Helšus, Klára Issová et Zuzanna Kronerova

VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU de Woody Allen

In Cinéma, Comédie dramatique, USA, Woody Allen on 26/10/2010 at 09:55

 

© Warner Bros.

La proie pour l’ombre.

Damned ! Woddy Allen devient satanément méchant avec l’âge. Et à l’aune des couples qui se défont à l’écran sous les prétextes les plus futiles, nous sommes en droit de nous poser des questions sur le bonheur conjugal dans lequel baigne ce brave homme… A moins qu’il n’ait été contaminé par Larry David, cynisme sur pattes croisé dans Whatever Works, son précédent opus qui ne tenait justement que par l’intérêt que l’on pouvait porter à son interprète principal.

Ici, comment diable appréhender la misanthropie du réalisateur et se passionner pour les pantins qui s’agitent mollement, dont le moindre battement de cils est légendé par une insupportable voix off qui, après avoir cité le malheureux Macbeth* — excusez du peu — narre ce qui se déroule sous nos yeux comme si nous étions trop stupides pour perdre le fil d’une histoire d’une simplicité biblique, soit la pathétique existence d’une bande d’insatisfaits chroniques soupirant perpétuellement devant leur verre à moitié vide et reluquant éhontément l’assiette du voisin. Etude entomologique de grotesques créatures qui peut captiver certes, mais où il est néanmoins éprouvant d’observer avec quelle gourmandise notre nouvel Alceste se repait de la mesquinerie de ses personnages.

Retourné dans une Angleterre d’une tristesse à pleurer — et fleurant quelque peu la naphtaline — Wooddy Allen n’a pas oublié de s’offrir quelques stars qui ne sortent guère grandis de l’expérience.

Anthony Hopkins (qui peine à nous émouvoir armé de ses pilules de viagra), estimant insupportable l’idée de son trépas, plaque sa vieille épouse (la délicieusement excentrique Gemma Jones, véritable pilier du film) et s’entiche d’une créature (Lucy Punch, supportable quinze minutes chrono dans un rôle devenu habituel chez Allen de la blonde crétine mais pas trop) dont il espère un enfant pour devenir immortel.

Naomi Watts, présumée artiste et femme de goût, veut fonder une famille avec son écrivain raté d’époux et pour ce, s’humilie périodiquement, et devant sa mère qui l’entretient, et devant son patron (cliché ambulant du latin lover à qui Antonio Banderas essaie vainement d’offrir quelque ambigüité) dont elle s’est entichée.

Josh Brolin — l’époux velléitaire et butineur de Naomi — est un des rares à ne pas être soluble dans la médiocrité ambiante. Son interprétation brute d’un parfait imposteur prêt à toutes les extrémités pour s’offrir ce dont il a envie dans l’instant, fut-ce une femme, est fascinante. Affublé de quelques poignées d’amour qu’il n’hésite pas à exhiber et d’une invraisemblable moumoute, il est au cœur de la seule scène profondément troublante du film. Mateur de demoiselles à ses nombreux moments perdus, une fois installée chez sa nouvelle bonne amie, ne le surprend-on pas à épier subrepticement le déshabillage de son épouse ? Malheureusement la scène tourne court, le réalisateur ne souhaitant pas s’étendre sur le sujet du voyeurisme mais simplement rajouter une pierre à l’édifice du concept qui tient tout son film. CQFD, causer de sots qui songent perpétuellement que l’herbe est plus verte ailleurs.

Accessoirement, Freida Pinto est l’inconstante de service et fait très jolie dans le décor…

Pour en finir avec Brolin, l’acteur se révèle être aussi à l’aise dans le drame (l’infamie dont il va se rendre coupable sans éprouver le moindre remords — voler un mort, la belle affaire !) que dans la comédie pure. On en viendrait presque à plaindre cet opportuniste d’avoir à affronter la folie douce de sa belle-mère. Les échanges hystériques qui l’opposent alors avec la fantasque Gemma Jones sont résolument hilarants.

Totalement à côté de ses pompes depuis qu’elle a été échangée contre une cagole, trouvant l’apaisement au fond des bouteilles ou à la table d’une Madame Irma qui lui permet d’entretenir ses petites illusions, Gemma Jones joue une partition charmante et bien plus subtile que ses compères. Partie obstinément à la rencontre du bel et sombre inconnu que lui ont promis les cartes, c’est la seule à accepter gracieusement les frêles cadeaux que lui offre encore la vie, alors que les enfants gâtés qui la cernent se noient dans leur égoïsme. Manifestement, toute la tendresse de Woody Allen lui est acquise. Ainsi qu’au doux dingue (Roger Ashton-Griffiths) en ligne directe avec le ciel qui demeure à ses côtés. Pour un peu, ils s’envoleraient tous deux sur un balai qu’on ne s’en étonnerait guère. Mais non, rien de tel.

Les petits jeux de l’humiliation, de la trahison et du hasard se finissent abruptement, coupant court à la curiosité que nous ont inspiré certains coups de théâtre croustillants qui auraient bien mérités d’être narrés, et ce, en guise de cadeau de consolation pour avoir notamment supporté un début de film franchement poussif.

Le sens de la vie made in Woody se révèle nettement moins absurde ou extravagant que celui des Frères Coen ou des Monty Python. Se dégagerait plutôt de cette sombre aventure pas très belle un étrange sentiment d’impuissance et un arôme de vieillesse déliquescente qui effarent plus qu’ils n’amusent. Nobody’s perfect, donc.

* Life’s but a walking shadow, a poor player who struts and frets his hour upon the stage and is heard no more. It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing. Shakespeare

© Warner Bros.

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu/You will meet a tall dark stranger de Woody Allen_2010
avec Naomi Watts, Josh Brolin, Anthony Hopkins, Antonio Banderas, Gemma Jones, Freida Pinto, Roger Ashton-Griffiths, Lucy Punch, Pauline Collins et Anupam Kher

 

ILLÉGAL de Olivier Masset-Depasse

In Belgique, Cinéma, Drame, France, Olivier Masset-Depasse on 25/10/2010 at 10:10

© Haut et court

Là où l’herbe est plus verte.

Jusqu’où nous faut-il souffrir pour avoir le droit de rester dans ton pays ? Telle est la question que Tania (étonnante Anne Coesens), sans-papiers « candidate à l’expulsion », réplique à la gardienne qui s’enquiert naïvement — dans un élan de solidarité qu’elle croit sincère — de la difficulté de retourner vivre dans un pays d’où elle s’est volontairement exilée depuis près de 8 ans.

Car voilà bien huit années que Tania, mère célibataire, vit dans la peur et le mensonge. Dans la souffrance aussi, puisque la brûlure qu’elle a infligée à ses empreintes digitales nie jusqu’à son existence, et ce, bien plus cruellement que les faux papiers fournis par un mafieux vipérin.

Tania est aussi l’alibi fictionnel de ce documentaire âpre et implacable sur le sort réservé aux clandestins qui ont eu la malchance de se faire prendre, et plus particulièrement sur les zones de non vie que sont les centres de rétention, antichambres désespérantes de l’enfer administratif où demeurent enfermés — tels des criminels — hommes, femmes et enfants, jusqu’à ce que leur sort soit statué.

Habituellement sur le qui-vive, c’est pour avoir baissé sa garde en flirtant gracieusement avec un bel inconnu qui la dévorait des yeux, que Tania, cédant à la demande de son fils de converser dans sa langue maternelle, n’a pas prêté beaucoup d‘attention aux deux types à la mine patibulaire qui l’observaient tout aussi effrontément, mais sans aménité ni tendresse. Arrêtée, elle n’aura de cesse de dissimuler son identité et ses origines aux fins d’éloigner de sa progéniture la menace policière, et par là, leur expulsion définitive vers la Russie.

C’est alors que débute son chemin de croix… parfaitement illégal, mais officialisé, car orchestré par un gouvernement en vue de combattre une immigration clandestine jugée aussi agressive qu’envahissante.

Si l’on y réfléchit soigneusement, qui dans ce film peut finalement se targuer d’être Illégal ?

  • Tania, professeur de français, demeurée clandestinement en Belgique où elle fait des ménages parce qu’elle souhaite le meilleur avenir pour son jeune fils scolarisé ?
  • Sa supposée (car dans un monde où le danger peut surgir à tout moment, comment et à qui se confier ?) amie Zina, biélorusse qui pourrait — mais ne le fait pas — demander l’asile politique ?
  • La gardienne qui accepte un travail inique — parce qu’elle a des enfants à nourrir — et tente de se déculpabiliser en essayant de faire proprement un sale boulot ?
  • La loi, qui selon son bon vouloir, affirme que certains clandestins peuvent bénéficier de passe-droits alors que les autres n’ont que des devoirs ?
  • Aïssa (superbe Esse Lawson), grande gueule et animée d’une force de caractère peu commune, méthodiquement brisée à chaque tentative d’expulsion ?
  • Ce fonctionnaire bien policé, raide comme la justice, qui ne la frappe pas mais menace sourdement Tania de représailles judiciaires et lui interdit l’accès aux toilettes ?
  • Les mafieux qui exploitent les misères de leurs compatriotes en leur vendant — au prix fort — travail, faux papiers et « protection » tout en leur promettant de se rembourser le cas échéant sur leurs enfants ?
  • Ceux qui n’ont pas eu la chance de naître « au bon endroit » et fuient avec femmes et enfants la pauvreté, la guerre ou la dictature en espérant un avenir radieux ?
  • La matrone, qui pratique des fouilles au corps à la chaîne, indifférente à la gêne des gens qu’elle humilie ?
  • La psychologue qui lui ment effrontément en lui affirmant qu’elle a le choix de décider de son sort, mais ce, seulement après être montée dans l’avion du retour ?
  • Le témoin assermenté qui filme posément les expulsions, en pur rouage d’un impitoyable appareillage d’état qui ne souhaite rien tant qu’éviter les vagues ?
  • Le pilote qui refuse de se rendre complice d’un retour forcé ?
  • Les représentants de la loi un poil trop sanguins qui pètent un câble et se défoulent sur des êtres entravés qui ne peuvent se défendre ?
  • Ou le matelas qui peut aussi bien préserver qu’asphyxier ?

La bonne nouvelle est qu’Olivier Masset-Depasse, pour encourager une totale empathie, — même si Tania, butée et peu sociable, est loin d’être parfaite — a privilégié l’idée de suivre une émigrée que rien ne distingue particulièrement des habitants qu’elle côtoie chaque jour. Quant aux « justes », ils restent à la périphérie de l’histoire.

Caméra à l’épaule, le réalisateur s’est particulièrement attaché à son héroïne, la travaillant littéralement au corps et ne lui laissant que peu l’occasion de respirer, augmentant ainsi l’impression de constante claustrophobie, que Tania soit dans son minuscule appartement, enfermée dans le centre à tourner en rond (où chacun — clandestin et gardien— se retrouve à la merci d’une infernale solitude), perpétuellement encadrée de policiers dès qu’elle met un pied dehors ou littéralement étouffée par les sbires qui tentent de l’entraver sur son fauteuil*.

Bien que le film échappe résolument au manichéisme de tout film de prison qui se respecte, une scène d’une sourde violence parvient à nous glacer l’espace d’un instant. Car si une supposée dispute préfère évoluer vers une bataille rangée de purée catapultée plutôt qu’en mutinerie, c’est sans doute aussi parce qu’Olivier Masset-Depasse a préféré poser sa caméra dans un centre destiné aux familles, tout aussi oppressif, mais bien moins menaçant et éruptif que ceux qui ne renferment que des hommes.

Il nous faut encore réaffirmer qu’Anne Coesens, subtile et discrète actrice, nous offre ici une remarquable interprétation. Combattante acharnée, sa Tania est une magnifique héroïne dont on ne peut que souhaiter tout au long du film que son combat aboutisse et qu’elle retrouve enfin, et le fils pour lequel elle se bat, et la liberté que certains — selon les règles en vigueur dans nos belles démocraties aux effarantes dérives sécuritaires — doivent acquérir bien plus chèrement que le commun des mortels.

Quant le film s’achève de manière abrupte, Tania rejoint alors la mythologique Gloria, tragique héroïne évoluant dans une ambiance ouatée dont sont faits les rêves et nous laisse en proie à nos doutes. Ne nous reste plus qu’à examiner notre propre indifférence aux drames qui se nouent si près de chez nous.

* Alors que le film d’Olivier Masset-Depasse est sorti début octobre sur les écrans français, un nouveau cas de décès d’un sans-papiers consécutif à un refus d’obtempérer a été constaté en Grande Bretagne. Source : OJIM

© Haut et court

Illégal d’Olivier Masset-Depasse_2010
avec Anne Coesens, Esse Lawson, Alexandre Golntcharov, Gabriela Perez, Christelle Cornil, Frédéric Frenay, Olivier Schneider, Olga Zhdanova et Tomasz Bialkowski

LA YUMA de Florence Jaugey

In Avant-première, Cinéma, Drame, Florence Jaugey, Nicaragua on 27/09/2010 at 10:15

 

© Ciné Classic

Relever le gant.

Elle a une sacrée poigne La Yuma et elle cogne dur. Avec son caractère bien trempé et son humeur chatouilleuse, mieux vaut ne pas la chercher.

Née dans une banlieue de Managua livrée aux gangs, elle n’a guère trop le choix la charmante, sombrer dans la délinquance, voire dans le lit d’un « beau-père » machiste aussi priapique que feignasse ou travailler d’arrache-pied à se bâtir un avenir meilleur.

Aussi, La Yuma, envers et contre tous (sa mère prête à vendre ses filles pour garder son homme à la maison, son frère junkie et voleur à la tire, son gangsta de copain qui joue les matamores mais qu’elle pourrait aisément étaler d’une pichenette, sa patronne bonne comme le pain qui apprécierait que son employée soit un poil plus féminine) a décidé de devenir boxeuse. Comme, entre autres, les héroïnes de Girlfight de Karyn Kusama_2000 ou de Million dollar baby de Clint Eastwood_2004, et ce, pour d’identiques raisons, échapper à une vie toute tracée faite de violence conjugale, de frustration intellectuelle et d’éternelle indigence.

Et la belle et gracile pugiliste s’offrira même le luxe d’une romance avec un jeune étudiant des beaux quartiers qui la fantasmera mais ne la comprendra guère, tant ses pensées sont encore murées dans les clichés.

Il faut savoir gré à la documentariste Florence Jaugey d’avoir soigneusement évité tout misérabilisme, y compris dans certaines scènes « sensibles », et porté un regard respectueux sur les populations d’un pays contre lequel le sort s’acharne depuis tant d’années. La Yuma est sa première fiction mais également, il faut le préciser, le premier film jamais produit depuis plus de 20 ans au Nicaragua.

Il n’est donc pas surprenant que cette histoire simple mais lumineuse — transcendée par la gracieuse présence d’Alma Blanco — ait rencontré depuis sa sortie un immense succès, tant dans le pays qui l’a vu naître que dans les nombreux festivals où il a été présenté et récompensé. Ce film généreux à l’impeccable casting composé pour moitié de non professionnels, mérite que l’on s’y attarde, même si l’on peut estimer que l’aventure développée ici l’a déjà été plus de cent fois ailleurs.

Sachant que nous est contée — et ce, sans prétention aucune — une belle leçon de vie et d’espoir dont l’insolite épilogue laisse rêveur, il ne faut pas hésiter à laisser La Yuma nous mettre K.O.

© Ciné Classic

La Yuma de Florence Jaugey_2010
avec Alma Blanco, Gabriel Benavides, Rigoberto Mayorga, Guillermo Martinez, María Esther López, Eliézer Traña et Juan Carlos García-Sampedro

Sortie le 29 septembre 2010

 

THE CAT, THE REVEREND AND THE SLAVE de Alain Della Negra et Kaori Kinoshita

In Alain Della Negra, Cinéma, Documentaire, France, Kaori Kinoshita on 24/09/2010 at 10:15

© Capricci Films

Second life, ma double vie (sexuelle).

Au commencement était la connexion.

C’est en poursuivant leurs recherches sur les troublants rapports qu’entretiennent désormais les humains avec leurs avatars (masques virtuels permettant une représentation de soi sans exposition tangible) qu’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, vidéastes fascinés par les simulacres, se sont attachés à filmer avec tendresse et pudeur compréhensive quelques uns de leurs interlocuteurs américains, tous résidents de banlieues pavillonnaires sans âme, rencontrés sur Second Life (SL).

Il n’est nul besoin d’avoir déjà « joué » (les guillemets sont de rigueur, tant cette plateforme virtuelle est devenue pour beaucoup une prolongation de la réalité, parfois même une vraie raison de vivre. Il n’y a dans SL nul terroriste à dégommer, aucun point à engranger, ni de but à atteindre sinon celui que l’on se fixe) sur Second Life pour apprécier tout le sel de ce documentaire passionnant qui nous pousse à questionner notre propre normalité et notre rapport au monde.

Les néophytes n’auront aucune difficulté à comprendre les enjeux de cet univers parallèle, créé de toutes pièces, qui offre à tout amateur potentiel doué d’imagination l’alternative d’une existence fantasmée où il peut entièrement se réinventer.

Plus important, se créent entre les membres de cette étrange confrérie une sorte de reconnaissance intrinsèque et seule compte la loi de l’avatar. Ainsi tombent les différences sociales, s’effacent les apparences ou les complexes physiques et s’oublie la guerre des sexes, certains humains révélant même la part animale qui les dompte.

Aucun jugement de valeur n’est porté par les réalisateurs et la parole est offerte à tous, sans censure. Si humour il y a, il est souvent involontaire, et le rire peut devenir nerveux tant une lourde angoisse, voire une impudence folle, sourdent parfois de certaines confidences énoncées avec une totale ingénuité.

Car si certains se réfugient dès qu’ils le peuvent dans ce monde où leur secrète personnalité exalte (ainsi en va-t-il de Markus, un furry*, le corps perpétuellement orné des oreilles et d’une queue de matou), d’autres ne perdent pas le nord — par exemple, un jeune « escort boy » ne semble-t-il être intéressé à l’idée d’intégrer la communauté du Chat que pour l’éventuel potentiel clientéliste qu’elle peut représenter — et s’extasient devant l’invraisemblable manne financière virtuelle** que représente Second Life.

Il fut un temps dans l’Ouest sauvage où lorsque poussait une ville, se bâtissaient quasi simultanément un bar et une église. Puisque qui dit péché de chair annonce contrition de l’âme et recherche du pardon. Il en va de même pour l’univers virtuel. Fasciné par le pouvoir des télévangélistes, le Révérend Faust (Défense de rire, il s’agit là de sa véritable identité) a bien compris qu’il était temps pour lui d’aller sauver les âmes perdues. Il faut l’entendre s’extasier d’avoir réussi à convaincre une prostituée de se rendre dans son église après l’avoir grassement payée… Devant tant de naïveté, l’interrogation est claire. Ce révérend ignore-t-il qu’une prostituée obéit généralement à un client généreux ? Ou ce qui l’émoustille n’est-il pas plutôt d’avoir fait commerce avec une demoiselle de mauvaise vie, fut-elle un avatar ?

Car Second Life transpire le sexe, même si certains — comme Markus, qui assume pourtant le fait d’être une bête ! — s’en défendent vigoureusement. Du reste, le documentaire débute-t-il sur une scène de ménage hilarante et pathétique à la fois où un époux se voit accuser par son épouse — qui l’a aidé par ailleurs à pénétrer dans le système sous l’avatar d’une femme — d’avoir installé un lupanar au-dessus de sa boutique.

Le troisième interviewé est plus inquiétant et en révèle encore plus sur cette hallucinante expérience qui prend parfois le pas sur la réalité. Travesti, introduit dans le monde du sexe SM, membre éminent de la communauté des Goréens, la fascinante Krista/Lisa semble ne pas avoir d’autre vie que la virtuelle, tant les frontières entre les deux mondes semblent parfaitement poreuses. Pour preuve, et sans émotion particulière, va-t-elle nous apprendre qu’une de ses « collègues » a fini par quitter mari et enfants après avoir rencontré son « maître » virtuel en chair et en os. La fiction a rejoint la réalité et l’a emporté.

Ce parfait oubli de soi fait singulièrement froid dans le dos, comme si l’angoisse existentielle, l’incommunicabilité et l’extrême solitude (tout autant ressentie chez les couples qui témoignent) ne pouvaient mener qu’à un monde désincarné, au risque de s’y perdre.

Et ce n’est certes pas l’inquiétant Black Rock Desert dans le Nevada, peuplé d’effarantes sculptures érigées chaque année par une communauté d’utopistes pour fêter l’avènement du Burning Man, qui va nous rassurer sur l’état alarmant de notre société et atténuer l’appréhension des lendemains qui déchantent.

* Les amateurs de la série CSI Las Vegas ont pu faire connaissance avec le mouvement furry dans l’épisode Fur and loathing (saison 4) fustigé ici-même par Markus, qui pourfend l’imagination débordante et l’esprit bien mal placé des scénaristes. Il nous faut malgré tout reconnaître que ces peluches à taille humaine donnent fichtrement envie de se lover contre elles.
** Et réelle ! Même si Second Life possède sa propre monnaie, tout se crée, s’échange ou s’achète… Tant que l’on possède une carte de crédit et que l’on est sensible à la tentation, les marques célèbres sont représentées pour combler besoins et envies.

A lire également, l’avis du Voisin blogueur

© Capricci Films

The Cat, the Reverend and the Slave d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita_2010
avec Patrick Teal (Marcus Damone/Le Chat), Benjamin L. Faust (Benjamin Psaltery/Le Révérend), Jennifer R. Faust (Mariposa Psaltery/La Femme du Révérend) et Krista Kenneth (Lisa Yokogania/L’Esclave)

LES AMOURS IMAGINAIRES de Xavier Dolan

In Avant-première, Cinéma, Comédie dramatique, Québec, Xavier Dolan on 20/09/2010 at 14:18

 

© MK2 Diffusion

Triple je(u).

Marie (délicieuse Monia Choukri) et Francis (Xavier Dolan himself toujours affublé de ses charmantes petites quenottes) sont les meilleurs amis du monde. Marie aime les jolis garçons, et notamment Nicolas (Niels Schneider), croisé lors d’une soirée. Ça tombe merveilleusement bien car son bon copain Francis aime aussi les garçons et sa rencontre avec l’androgyne casqué d’invraisemblables boucles blondes lui a fait chavirer le cœur avec la même violence.

C’est d’un pratique, pensez donc ! une fille, deux garçons, un degré de garcitude hautement élevé, une multitude donc de rigolotes possibilités. Car il est quasi impossible de décider si l’équivoque provincial est — selon la règle de graduation établie par un quidam lors d’une scène hilarante — parfaitement « hétéro-hétéro » comme Marie ou totalement « gay-gay » comme Francis, à moins qu’il ne soit occasionnellement l’un ou l’autre, voire bisexuel, ce qui pourrait combler de bonheur nos deux complices qui vont bientôt se disputer comme d’infernales chipies les sourires et les éventuelles faveurs de leur obscur objet du désir du moment.

Car que l’on ne s’y trompe pas. Si Marie et Francis se négocient Nicolas, c’est moins pour arriver à leurs fins que pour éviter que l’autre n’y parvienne. Et toute la beauté de la chose réside plus dans le fait que nos deux amoureux solitaires sont finalement bien plus raides dingues de l’idée qu’ils se font du véritable amour (transfigurer un être aimé en fantasme ambulant) que de cet indéchiffrable éphèbe un poil fadasse et quelque peu inconsistant (dont les icônes se nomment James Dean et Audrey Hepburn), qu’ils comblent de cadeaux et finissent par habiller comme un de leurs poupons au grand bonheur d’icelui, comblé de tant d’attentions de la part de ce curieux couple qui semble tout autant le fasciner en retour.

Pour lui complaire, Francis se fait coiffer à la Dean… Manque de bol pour Marie, qui se rapprocherait plus de la beauté terrienne d’une Anna Karina (version Qu’est-ce que je peux faire ? j’sais pas quoi faire ! époque Pierrot Le Fou) que de la grâce éthérée d’Audrey Hepburn. Peu importe, la demoiselle s’habille vintage comme une desperate housewife des années 50. Francis sentant Nicolas lui échapper se branle sans vergogne dans son odeur, Marie s’encrasse compulsivement les poumons (La smoke c’est de la merde balance-t-elle à un amant occasionnel… A prononcer marde, à la Québecquoise) en Pénélope éperdue.

Et pendant ce temps là, l’indolent Nicolas, vrai Narcisse, beau et vain à la fois, accepte de demeurer en leur compagnie, dormant au milieu dans le même lit, tant qu’il a leur exclusive attention. Il n’est qu’à voir de quelle manière, après avoir observé avec l’attention d’un entomologiste scrutant un couple d’insectes, le duo se battre comme des chiffonniers, il reprend prestement la main d’un égocentrique Qui m’aime me suive avant de leur tourner le dos et de les congédier l’un et l’autre de sa vie. A jamais ? Peu importe, le temps n’a pas de prise pour l’éternelle jeunesse, l’humiliation si.

Mais ce que cet enfant unique éternellement gâté par une mère fantasque (L’excellente Anne Dorval que l’on retrouve ici en clone de Guesch Patti) ignore, est que les amis, les vrais, malgré les vacheries et les coups bas, savent se retrouver pour s’encanailler à nouveau et se lancer de nouveaux défis au détriment des inconstants qui ont eu le tort de leur remettre un court instant les pieds sur terre. Nos deux prédateurs repartiront en chasse d’un nouvel objet de fantasme, main dans la main, sourires gloutons aux lèvres, sûrs de leur bon droit et de leur éternelle amitié.

Et comme pour contrebalancer la mélancolie qui se dégage de ces jeux de l’amour qui ne doivent rien au hasard, le réalisateur complète son étude par une petite enquête sur les espoirs et/ou râteaux de quelques trentenaires en manque d’affection comme s’il espérait enfin toucher du doigt le mystère de la conquête amoureuse. Ces témoignages comme pris sur le vif, s’ils sont réjouissants (de la geekette en plein orgasme sitôt vu du bold sur son Gmail à la stratégie old school du bouquet de fleurs d’un garçon timide) ne font que surligner la perversité du divertissement orchestré par nos deux associés tombés dans les rets d’un bel indifférent.

C’est un bonbon aux couleurs acidulées mais au parfum poivré que nous offre là Xavier Dolan pour son second long métrage. Ce chenapan de 21 ans, honteusement doué, se démultiplie (histoire sans nul doute d’offrir une prise à ses détracteurs) et s’il offre un rôle en or à Monia Chokri, ne démérite pas en gamin arrogant, rôle déjà interprété dans son précédent film J’ai tué ma mère_2009 qu’il avait également produit et scénarisé. Pour Les amours imaginaires, en esthète sûr de son œil, il rajoute une autre corde à son arc, costumier (il est de ce fait seul responsable d’avoir habillé un blondinet d’un pull orange vif !).

S’essayant à l’art délicat du collage par des cut-up, des gros plans (nuque, dos, visage), des ralentis baignant dans des balades sirupeuses faisant partie de l’imaginaire collectif*, Xavier Dolan fait de son film — patchwork d’innombrables références cinématographiques parfaitement digérées — un kaléidoscope de couleurs chatoyantes (pur fantasme) rythmées d’inserts monochromes (triste réalité des coïts sans amour).

Et puis, il y a cette langue impensable, où le réalisateur, en gourmet des mots, s’en donne à cœur joie, entre patois et anglicismes, dans des dialogues qui mériteraient d’être entièrement sous-titrés pour ne pas risquer d’en perdre ne serait-ce qu’une miette.

Enfin, pour nous achever totalement après tant de beauté et d’impertinence, Xavier Dolan se paie le toupet de s’offrir en guest star la vedette de son prochain film (pour conjurer le sort ?). Un Louis Garrel dégainant (enfin !) un sourire radieux… Le cadeau ne se refuse pas.

En bref, ces Amours imaginaires au charme fou forment un film aussi léger qu’une pluie de chamallows sombrant tendrement au ralenti sur le souvenir d’un être fantasmé et aussi cruel qu’une robe vintage qui vous boudine et fane prématurément votre jeunesse.

* Soit le fameux Bang Bang repris en italien par Dalida qui revient comme un gimmick à chaque coup du sort ; s’écoutent également sur une bande originale joliment pimpante Le temps est bon d’Isabelle Pierre ou la reprise de Dreams des Cranberries par Faye Wong, quand Nicola Sirkis ne vient pas brailler 3ème sexe d’Indochine lorsque la séparation est consommée.

© MK2 Diffusion

Les amours imaginaires de Xavier Dolan_2010
avec Monia Chokri, Xavier Dolan, Niels Schneider, Anne Dorval, Anne-Elisabeth Bossé, Eric Bruneau, Magalie Lépine-Blondeau, Olivier Morin et Perrette Souplex

Sortie le 29 septembre 2010

 

CAPTIFS de Yann Gozlan

In Avant-première, Cinéma, France, Horreur, Survival, Yann Gozlan on 19/09/2010 at 17:03

© Bac Films

Gare aux Balkans !

Captifs est un conte à vous dégouter de vous lancer dans l’action humanitaire…

A croire qu’ils n’ont rien appris dans ce pays où ils sont venus aider les habitants à panser leurs blessures de guerre nos trois charmants membres d’une ONG ! N’a-t-on pas idée, pour rentrer plus vite chez soi, que de prendre des chemins de traverse dans un pays meurtri où ils peuvent, dans chaque village traversé, mesurer les désastres d’un conflit à peine achevé ?

Parce qu’ils ont fait la foire la veille aux fins de fêter leur « libération », voici nos trois altruistes épuisés, pressés et un tantinet irritables, qui refusent d’attendre quelques heures de plus à un checkpoint que l’on sécurise leur route.

Et le titre nous l’a déjà appris, pour qu’il y ait captivité, il faut qu’un rapt intervienne. Celui, inéluctable, qui se déroule sous nos yeux flanque aisément la chair de poule. Balancés comme des sacs dans une cage à fauves, puis séparés dans deux cellules où l’un d’entre eux, blessé lors de sa capture, reçoit les soins attentifs d’un médecin quasi muet ressemblant à s’y méprendre à l’inquiétant Sacha Pitoeff, les voilà prisonniers de deux geôliers aussi violents que goguenards, vraies caricatures ambulantes de serbes décérébrés.

Nonobstant, le film ne nous dira rien de plus sur ces brutes, préférant s’attacher aux victimes et à leur instinct de survie.

Captifs (dont il est regrettable que l’affiche décalque celle de Ils jusque dans sa baseline) malgré ses airs de déjà vu, propose quelques morceaux de bravoure pas piqués des hannetons.

Outre le kidnapping d’une brutalité inouïe (alors que de manière invraisemblable dans pareille mésaventure, la vertu de l’héroïne ne sera point mise à mal), notons également une tentative d’évasion qui s’achève dans l’humiliation et se mue en cauchemar pour claustrophobe, puis un suspense rondement mené lors d’une course folle dans une forêt qui s’achève par un pervers jeu de cache-cache près d’une exploitation agricole.

Si l’on peut regretter que la raison de l’enlèvement soit révélée un peu trop vite**, si — comme souvent désormais dans le cinéma de genre — l’héroïne (fantastique Zoé Felix) est hantée par un traumatisme d’enfance parfaitement inutile en la matière et qui alourdit maladroitement — par sa surexploitation — le déroulement de l’histoire, il faut reconnaître que Yann Gozlan, pour un premier long métrage :

  1. fait court, et on l’en remercie (le film ne dure qu’1h25, ce qui change agréablement des longueurs inutiles remarquées dans pas mal de sorties actuelles) ;
  2. révèle des qualités de mise en scène et de parti pris stylistiques fort intéressants***, notamment en ce qui concerne une étonnante bande son (jamais sonnerie de téléphone ne fut plus terrorisante) qui participe à l’élaboration de l’angoisse distillée par un scénario somme toute linéaire ;
  3. magnifie (après Olivier Dahan en 1997 pour Déjà mort) le talent singulier de Zoé Félix, dont la beauté est transcendée par un metteur en scène manifestement sous le charme et qui lui a concocté un personnage féminin bien trempé. Le film repose entièrement sur ses épaules supposées frêles et l’énergique sympathie qu’elle dégage couplée à un engagement total, ne sont pas pour rien dans l’intérêt que présente Captifs.

Eric Savin, quant à lui, dans un rôle un peu surfait de médecin baroudeur, semble quasiment en retrait et laisse élégamment sa partenaire bouffer l’écran.

Une bonne petite surprise donc que ce survival modeste aux images léchées. On ne peut que souhaiter à Yann Gozlan d’hériter d’un budget plus confortable et d’un scénario plus ambitieux pour son prochain film, qu’il soit de genre ou pas.

* Réalisé en 2006 par Xavier Palud et David Moreau
** Il est de surcroît tout aussi dommageable que la bande annonce soit trop explicite
*** Yann Gozlan loue d’ailleurs le talent de son directeur de la photographie, Vincent Mathias, dans l’interview que vous pouvez lire sur le site Films-horreur

© Bac Films

Captifs de Yann Gozlan_2010
avec Zoé Félix, Arié Elmaleh, Eric Savin, Ivan Franek, igor Skreblin, Philippe Krhajac et Margaux Guenier

Sortie le 6 octobre 2010

SUBMARINO de Thomas Vinterberg

In Avant-première, Cinéma, Danemark, Drame, Suède, Thomas Vinterberg on 31/08/2010 at 14:22

© MK2 Diffusion

Afflictions.

Cela fait un sacré bout de temps que Nick vit d’expédients et se noie dans l’alcool… Toute une vie, sans nul doute possible. Avec une mère ivrogne et violente (pléonasme ?), a-t-on vraiment le choix. Oui, sans doute si l’on ne développe aucun sentiment de culpabilité devant les saloperies que vous fait la vie, ou d’humanité pour le sort de ses semblables.

A voir cet ours mal léché se présenter comme orphelin, être incapable d’adresser la parole à son frère cadet et en détruire une cabine téléphonique à mains nues jusqu’à ce que bris d’os s’ensuive, on pourrait aisément croire qu’il ne ressent plus aucun intérêt pour les autres, surtout s’ils sont faibles et encore plus abimés qu’il n’est. A surprendre cette montagne de nerfs constamment au bord de l’implosion terroriser un voisin bien frêle ou profiter sans vergogne d’une voisine amoureuse au cœur trop grand et à la vertu enfuie, comment diable pourrait-on développer une empathie quelconque avec cet irascible dadais (interprété par le fort charismatique Jakob Cedergren), s’il ne semblait cacher une blessure secrète ?

Il faudra l’assassinat de cette pauvre fille par un type encore plus paumé qu’elle et surtout la rencontre avec un jeune garçon pour que Nick se décide enfin à relever peu ou prou la tête de l’eau alors que tous ceux qui le croisent sont en perte d’oxygène, que la police soit à leurs trousses, ou la poisse, ou la honte.

Si en 1998 Thomas Vinterberg (taquin co-inventeur du Dogme95 avec cet autre petit plaisantin de Lars Von Trier) nous flanquait une singulière baffe en pleine poire avec son Festen, réjouissant règlement de comptes révélant les sordides secrets d’une famille de la haute bourgeoisie, le réalisateur — après s’être égaré une bonne dizaine d’années (qui se souvient encore de l’invraisemblablement grotesque It’s all about love_2003 ?) — revient cette année aux affaires pour nous balancer un uppercut à l’estomac avec cette imparable chronique d’une rédemption annoncée, parsemée de références christiques. Le public, malmené durant deux heures, a tout intérêt à avoir cœur et organes internes bien accrochés. Il ne serait point étonnant en conséquence d’en voir certains s’enfuir prestement tant les multiples descentes aux enfers sans échappatoire possible dont nous sommes les témoins malheureux flirtent dangereusement avec le glauque et la complaisance.

Ce qui fait l’intelligence et la beauté du film est cet équilibre constant — parfois empreint d’un humour féroce — entre le sordide et le sublime, l’absence totale de pathos ou de cynisme avec laquelle Thomas Vinterberg s’emploie sur le fil du rasoir à narrer les contes de folies ordinaires de mères ogresses, familles dysfonctionnelles, âmes en peine et laissés pour compte de la société danoise contre laquelle un triste prince à la tragique destinée nous avait déjà fortement instruit. Ainsi les trois décès* (fichtrement prévisibles, là est sans doute le petit reproche à exprimer) qui jalonnent le film interviennent-ils hors champ alors que le réalisateur ne rechignent pas à nous exposer crûment à des explosions de fureurs exacerbées, dérives éthyliques ou constants shoots d’héroïne.

Il n’est d’ailleurs pas innocent que Submarino s’ouvre et se referme sur une scène de flash back d’une douceur et d’une tendresse quasi obscène si l’on songe à ce qui nous attend entre deux. Bien glauque est la vie et bien héroïque qui s’en dédit semble nous insinuer Thomas Vinterberg et il est évident pour lui que le salut ne passera que par la nouvelle génération. Comme si l’atavisme dont se réclament Nick et son frère n’était que pur masochisme et soumission à une culpabilité judéo-chrétienne d’un autre âge.

Ainsi une des plus belles scènes du film est la rencontre digne d’un coup de foudre amoureux entre un Nick tétanisé et Martin, son neveu, garant de la bonne santé d’un père plus que faillible. Un père sans nom, qui ne semble avoir été créé que pour passer le relais entre son jeune fils et son frère ainé, seul adulte au psychisme encore relativement solide pour gagner le droit d’être sauvé.

Si l’on ajoute l’excellence de l’interprétation et le remarquable travail effectué par le réalisateur avec les quatre enfants (Sebastian Bull Sarning, Mads Broe, Gustav Fischer Kjærulff et Christian Kirk Østergaard) non-professionnels dont l’innocence et la justesse illuminent le film, les chemins inondés de mauvaises intentions et de haine de soi de Submarino sont hautement fréquentables. Car est enfin venu le temps du pardon.

Le film sort demain dans une vingtaine de cinémas de France et de Navarre. Dépressifs, camés, illuminés s’abstenir. Merci.

* Comme autant de chapitres.
Pour information, le film est une adaptation d’un roman de Jonas T. Bengtsson.

© MK2 Diffusion

Submarino de Thomas Vinterberg_2010
avec Jakob Cedergren, Peter Plaugborg, Patricia Schumann, Morten Rose et Gustav Fischer Kjærulff

Sortie le 1er septembre 2010

MÉLODIE TZIGANE de Seijun Suzuki

In Cinéma, Drame, Fantastique, Festival Paris Cinéma, Japon, Rétrospective, Seijun Suzuki on 06/08/2010 at 09:45

© Little More Co

Danse de mort.

Revenu aux affaires après un passage à vide dû pour une grande part à l’incompréhension totale que son mythique La marque du tueur/Koroshi no rakuin_1967 (qui permit à son acteur de prédilection au faciès de hamster, Jo Shishido, de briller une nouvelle fois en tueur cynique et désinvolte) généra dans le cerveau inquiet du président de la Nikkatsu, productrice du film, Seijun Suzuki change radicalement de style au risque de perdre ses admirateurs.

Oubliées les couleurs pop saturées et la violence graphique de ses plus beaux films (La jeunesse de la bête/Yajû no seishun_1963, La barrière de chair/Nikutai no mon_1964, Les fleurs et les vagues/Hana to dotô_1964) qui inspireront autant Quentin Tarantino pour Kill Bill_2003 que Jim Jarmush dans Ghost Dog_1999, son hommage au maître.

Seijun Suzuki pour sa trilogie sur l’ère Teishô (1912-1921) privilégie plutôt en véritable esthète les ombres et les clairs obscurs et, parce qu’il est impossible de se refaire, la cruauté mentale en guise de tortures raffinées remplace avantageusement la brutalité habituelle qui n’a pas sa place dans cette énigmatique Mélodie tzigane truffée de faux-semblants, de spectres et de chausse-trappes.

Il est à regretter que ni Brumes de chaleur/Kagerôza_1981 ni Yumeji Yumeji_1991 n’aient été présentés au Festival Paris Cinéma tant la fascination que Mélodie Tzigane inspire de par son scénario dédaléen et sa symbolique surréaliste laisse présager un triptyque de fort belle facture.

Le réalisateur se plaît à nous perdre dans des décors labyrinthiques, n’hésitant pas à jouer de la déchronologie ou de surprenants anachronismes pour nous conter l’étrange amitié entre deux hommes que leurs conditions sociales et leurs penchants culturels — l’un est encore proche du Japon rural (le très charismatique Yoshio Harada), l’autre plus occidentalisé (Toshiya Fujita, futur réalisateur de Lady Snowblood_1973) — devraient pourtant séparer.

Captivants jeux de disparitions, envolées lyriques et passionnelles, triolisme, échangisme, fétichisme, nécrophilie… Finalement les deux hommes ne semblent être que des pantins pour les femmes qu’ils croisent. Une prostituée qui ressemble étrangement à l’épouse du premier semble mener cette danse de désir et de mort. Les deux femmes sont-elles le miroir l’une de l’autre ? Y a-t-il eu crime ? N’a-t-on pas assisté dans la superbe première scène à la découverte d’un cadavre de femme en voie de putréfaction emprisonné dans un filet de pêche ? Envoûté, notre héros n’a-t-il pas alors pris conscience en rencontrant la copie conforme de sa tendre moitié (simple ressemblance ou substitution d’une morte ?) de certains désirs obscurs qu’il tentait de maitriser ?

A nous de répondre et de combler les vides, Seijun Suzuki étant plus occupé à s’amuser à truffer son film d’apparitions fantastiques. Ainsi assistons-nous en parallèle à l’insolite comédie vaudevillesque que joue un trio d’aveugles, inconscients du spectacle qu’ils offrent à nos deux héros dubitatifs. Mais, encore une fois, inutile de chercher une quelconque logique à ce catalogue de souvenirs semi-autobiographiques du réalisateur, d’autant plus que la naissance d’un enfant contribue à épaissir le mystère qui perce sous chaque péripétie. Car peu nous chaud en définitive qu’il s’agisse de réalité ou de délires psychotiques.

Brisant tous les codes de la narration, liant les scènes par de répétitifs passages sur un phonographe de cette fameuse Mélodie tzigane de Pablo Sarasate comme fil d’Ariane, le passé, l’imaginaire, voire le futur se mélangent, les êtres trépassent sans doute mais vivent encore dans la mémoire de ceux qui les ont tant aimés ou hantent obstinément les demeures, tels des fantômes chagrins.

La beauté radieuse des deux actrices principales (la douce Naoko Otani, la traditionnelle et la perverse Michiyo Ookusu, la moderne), vénéneuses femmes-renardes, illuminent un film sombre où pertes tragiques et maladies mentales règnent sans partage.

La longueur même de Mélodie tzigane (près de 3 heures) et son rythme parfois lymphatique encouragent les spectateurs à se laisser aller à une douce léthargie pour mieux savourer les pièges temporels disséminés par un Seijun Suzuki décidément toujours aussi facétieux. L’épilogue n’en est que plus intrigant et donne diablement envie, non seulement de revoir ce chant indubitablement hypnotique, mais de découvrir également les deux autres films de la trilogie.

© Little More Co

Mélodie tzigane/Tsuigoineruwaizen/Zigeunerweisen de Seijun Suzuki_1980
avec Yoshio Harada, Naoko Otani, Toshiya Fujita, Michiyo Okusu et Kisako Makishi

LA RIVIÈRE TUMEN de Zhang Lu

In Avant-première, Chine, Cinéma, Corée du Sud, Drame, Festival Paris Cinéma, Zhang Lu on 05/08/2010 at 09:38

© Arizona Films

Pas un yuan d’espoir.

Côté grandes échappées vers un Eldorado fantasmé, si les cubains ou les africains risquent la noyade et les mexicains la déshydratation, les nord-coréens ont manifestement la possibilité de finir comme la petite marchande d’allumettes, gelés sur la rivière Tumen qui les sépare de leurs voisins chinois.

Il n’est donc pas rare pour les habitants de cette dure et triste province située au nord-est de l’Asie de croiser des cadavres raidis par le grand froid le long de cette maudite frontière. Une des occupations favorites du jeune héros, Chang-ho, dont nous allons suivre la destinée est donc d’attendre, vautré sur la glace, que passe une âme charitable qu’il peut ensuite effrayer à peu de frais. C’est dire s’il s’ennuie.

Présenté en compétition au Festival Paris Cinéma et ce, en l’absence de son réalisateur, Zhang Lu, retenu en son charmant pays pour une vulgaire histoire de visa, La rivière Tumen a raflé le Prix du Jury (à l’unanimité et en un quart de tour si l’on en croit leur porte-parole, Eric Reinhardt) et le Prix des étudiants de la 8e édition.

Attention, ce film — tout à fait réfrigérant (le port de la doudoune est conseillé) — est d’une extrême lenteur, ce qui sied à son climat. Pour peu qu’il s’accroche, malgré le traitement minimaliste, et grâce au soin quasi obsessionnel apporté à la description de la vie peu amène qui règne en cette inamicale contrée, le spectateur tout aussi engourdi que les personnages (il n’y a qu’à remarquer de quelle molle manière une femme bafouée soufflètera le visage de sa rivale) aura un point de vue inédit sur les us et coutumes des rares habitants d’un miséreux village frontalier subsistant au rythme des émigrations clandestines d’individus encore plus pauvres et opprimés qu’eux.

Car si certains peuvent s’offrir le concours d’un passeur et de facto espérer une meilleure existence, d’autres affrontent quotidiennement le fleuve et les milices armées pour venir se ravitailler en nourriture ou en médicaments. Ainsi fait le seul ami et confident de Chang-ho qui, outre cultiver cette affection chinoise, acceptera de participer à un match de foot et accessoirement, de se faire castagner par une bande de garnements aussi désœuvrés qu’intolérants.

Zhang Lu est sans pitié (nous ne sommes pas loin de temps à autre d’un misérabilisme de mauvais aloi) lorsqu’il décrit la bassesse, le racisme sous-jacent, l’alcoolisme et le vide intérieur des villageois. Sans oublier les mensonges éhontés saupoudrés de menaces doucereuses des autorités en place. Aussi, le maire préfèrera-t-il annoncer cyniquement à ses électeurs que son octogénaire de génitrice est atteinte de la maladie d’Alzheimer plutôt que de reconnaître qu’il est à moitié coréen. Et pourtant, il y a de la grandeur dans cette femme obstinée qui désire plus que tout finir ses jours dans le pays qui l’a vu naître et qui, régulièrement, se fait arrêter et raccompagner par des soldats excédés.

Le temps semble s’être arrêté sous les frimas mais soudain, alors que l’on est en proie à une douce torpeur, les événements se précipitent et les tragédies s’enchainent jusqu’à l’insupportable. Car, si le réalisateur exalte également ce qu’il y a de meilleur chez l’homme, il ne fait nul doute pour lui que, malgré entraide, patience et compréhension, un bienfait n’est jamais rendu. En outre, l’idée d’accabler une même famille de tous les malheurs rend la fable moins digeste. De même qu’il nous faut reconnaître que le scénario est lourdement démonstratif quant à la description de certains migrants rendus fous de douleur par la famine ou le harcèlement politique.

On sait pourtant gré à Zhang Lu d’avoir pudiquement éloigné sa caméra lors de drames intimes éprouvants. Et si l’on est d’humeur optimiste, la longue scène finale, filmée comme un mirage, réchauffe quelque peu les cœurs meurtris.

Nonobstant, la véritable héroïne du film est bien cette glaciale rivière qui coule entre deux peuples, et se fige parfois, narquoise, comme pour les défier d’oser la franchir.

© Arizona Films

La rivière Tumen/Dooman River de Zhang Lu_2009
avec Cui Jian, Yin Lan, Li Jinglin, Lin Jinlong et Jin Xuansheng

Sortie le 25 août 2010