Le court-métrage Viandes amoureuses/Zamilované maso réalisé en 1989 et d’une durée d’une minute à peine, a été présenté dans la théma Eros, lors de la rétrospective consacrée à l’œuvre de Jan Švankmajer.
Très court mais éloquent, sa grotesque cruauté préfigure les ballets de bidoche hystériques ponctuant chaque chapitre du féroce et nihiliste Démence/Šílení que le réalisateur tournera en 2005.
Deux sublimes escalopes s’aiment d’amour tendre et de tangos endiablés en joutes farineuses (ceux qui ont vu Happy few d’Anthony Cordier savent de quoi je parle) entreprennent une marche extatique vers la petite mort.
L’appartement/Byt — réalisé en 1968 — a été présenté dans la théma Peurs de la rétrospective consacrée à l’œuvre de Jan Švankmajer.
Le réalisateur a précisé lors de sa rencontre avec le public qu’il ne fallait voir dans ce court-métrage de 13′ qu’un simple hommage à Kafka.
Pourtant, dans l’histoire de Josef (Ivan Kraus) qui voit brusquement tous les objets familiers qui peuplent sa maison se retourner contre lui, on peut tout autant lire la torture mentale appliquée à un prisonnier qu’une révolte de la nature contre l’homme qui s’imagine que tout lui est dû et qu’il est seul maître de sa destinée.
Tout à la fois claustrophobe et hilarante, l’angoissante aventure au royaume de l’absurde qui arrive au héros de L’appartement est également un hymne au triomphe de l’esprit et à la volonté de survivre.
Deuxième jour de l’intégrale Jan Švankmajer au Forum des Images.
La leçon de cinéma
Cette leçon commence par un jeu.
Celui que Pascal Vimenet, réalisateur, critique, spécialiste du cinéma d’animation et coordinateur de l’ouvrage collectif Švankmajer E & J Bouche à bouche, a instauré après une rapide introduction sur ses rencontres avec Jan Švankmajer. Soit, présenter une série de photogrammes au réalisateur, puis le laisser s’exprimer au gré de ses envies et de ses souvenirs.
S’ensuivra alors durant une heure et demie une petite pantomime consistant en va-et-vient constants entre la salle et la scène, où réalisateur, traductrice et intervieweur se retrouvent spectateurs des œuvres projetées, puis acteurs devant une salle conquise, puisque Jan Švankmajer se plie de fort bonne grâce à cet aimable divertissement.
On découvre alors un être pétillant d’intelligence, disert, pince-sans-rire et nonobstant, parfaitement insaisissable.
Et l’on apprend :
qu’après une "expérience tragique" — comprendre que les masques qu’il créait faisaient fuir les spectateurs du théâtre où il exerçait — il se décida à se lancer dans le cinéma, cette "boite de conserve", où la cuisine n’est pas obligée de plaire immédiatement à un public difficile, mais peut lui être resservie ultérieurement ;
que d’une nature facétieuse, lorsque Pascal Vimenet se risque à une interprétation sur l’influence de La main/Ruka_1965 de Jiri Trnka sur son court-métrage, La fabrique de petits cercueils_1966, Jan Švankmajer lui rétorque "tous mes films sont imaginaires, alors chaque interprétation est la bonne" ;
qu’il reconnaît volontiers nourrir quelques obsessions pour les langues, les poules et les chausse-trappes ;
que son épouse, Eva Švankmajerová — décédée en 2005 —, en artiste exigeante, tout en participant activement à son œuvre, fut néanmoins d’une indépendance rare et armée d’une volonté inflexible à exister face à deux frères qui lui ravirent, enfants, l’intérêt paternel ;
que lorsqu’il lui fut interdit d’exercer son métier de cinéaste — ce qui ne le dérangea pas outre mesure puisqu’il se présente avant tout comme plasticien — il s’initia au tactilisme dont il devint le chantre infatigable ;
qu’il entra en surréalisme comme d’autres en religion et, par là même, a débuté sa vie de résistance dans l’illégalité la plus complète ;
que la revue surréaliste Analogon — à laquelle collaborèrent également anthropologues et psychanalystes — publia son premier numéro en 1969 avant de se voir interdire, et le second en 1989, dès l’avènement de la Révolution de velours ;
que ses œuvres durant la répression étaient remisées dans un "tiroir" quand elles ne pouvaient s’échapper clandestinement du pays, par des relais amis ;
qu’il hait le sport car il le considère comme un organe d’état totalitaire (mais avoue avec effarement avoir une relation ambiguë avec cet exercice puisqu’il a joué au football dans sa jeunesse et y a pris quelque plaisir) et l’associe en conséquence instinctivement à la guerre ;
qu’il ne reconnaît qu’une influence à son court-métrage de 1968, Byt/ L’appartement, celle de Kafka ;
qu’un de ses livres, Le toucher et l’imagination, publié en 1989, va être traduite en anglais ;
que — ce qui suit est une intervention de Pascal Vimenet, citant L’image temps/L’image mouvement de Gilles Deleuze — Possibilités du dialogue a qualité d’universalité et fait appel à trois types de récit : action, passion et anéantissement, qui est par ailleurs la marque de tout le cinéma de Jan Švankmajer ;
qu’il n’apprécie de la psychanalyse que ses symboles et repousse toute idée d’analyse ou de thérapie et qu’il estime que Freud s’est trompé [éclat de rire général]
qu’il aime à animer des objets anciens car passés de main en main, et de facto, chargés d’émotions humaines ;
qu’il en possède toute une collection qu’il fait d’ailleurs jouer dans ses films en doutant de leur fonction utilitaire et en leur accordant un rôle subversif car ils sont dotés d’un caractère propre, faisant naître ainsi incertitude et effroi ;
qu’il aime à rêver et à utiliser ses images mentales dans ses films (ainsi les soldats qui poursuivent un des héros de Survivre à sa vie_2010) mais qu’il n’apprécierait pas le moins du monde de pouvoir entrer dans ceux des autres ou être victime d’une semblable intrusion. Car il y aura risque de détournement, voire de contrôle et en conséquence, privation du dernier espace de liberté que possède l’être humain ;
que c’est l’imagination et la créativité qui rendent les êtres plus humains, et non le travail ;
qu’il émet toutes réserves sur la réalité virtuelle qu’il juge stérile en charge émotionnelle ;
que pour lui "L’image numérique est sans âme car elle appelle à fabriquer des imagées mort-nées", mais que tout en la dédaignant, il l’utilisera — comme n’importe quel autre outil — si elle sert son propos (comme en 1999 pour un plan d’Otesanek) ;
que le seul réalisateur contemporain qui suscite son intérêt se nomme David Lynch ;
et en conclusion, que décidément, pour évoquer une vie créative d’une telle richesse, une heure trente, c’est bien trop court !
Les cinq courts métrages diffusés dans le cadre de cette thématique furent présentés très rapidement par un toujours discret Jan Švankmajer, qui avertit très simplement le public de garder à l’esprit qu’ils avaient été réalisés lors de l’époque troublée que connut son pays. ************
Le dernier truc de M. Schwarzewald et de M. Edgar
Poslední trik pana Schwarcewalldea a pana Edgara_1964_10’
Deux pantins mélomanes au têtes démesurées rivalisent d’ingéniosité, mais l’excitation faisant place au fair play, voilà nos marionnettes devenues folles et qui s’affrontent jusqu’à une absurde autodestruction.
Ce court rappelle irrémédiablement le fameux chevalier noir de Sacré Graal ! des Monty Pyton de 1975 (Terry Gilliam n’a jamais caché son admiration pour Jan Švankmajer) refusant de rendre les armes alors qu’il est mutilé.
Jeu de pierres
Spiel mit Steinen/Hra s kameny_1965_8’
Toutes les heures, une insolite pendule pond des cailloux dans un seau, berceau idéal de rapprochements insidieux et de pelotages en règle. Les pierres se font de plus en plus nombreuses, de plus en plus grosses, de plus en plus provocantes, de plus en plus agressives.
Elles se mélangent, s’avalent et se recrachent, se brisent, jouent les transformistes et leur étrange ballet est accompagné d’une petite musique guillerette qui accroît l’étrangeté de la situation.
Ce bougre de Don Juan a beau ressembler à un traître de carnaval, il n’en est pas moins de bois. Entièrement réalisé avec des marionnettes et joué en décors naturels, la tragique destinée de ce coureur de jupons est narrée avec un humour décapant par Jan Svankmajer qui n’hésite pas à faire s’échapper avec vélocité ses pantins par des portes dérobées et leur confère ainsi une inquiétante humanité.
Leur théâtre est un monde où l’on s’écharpe joyeusement. Notre coquin toujours flanqué de son aide au faciès effrayant, Sganarelle — pour l’occasion, prénommé Gaspard —, se mue en serial killer sous l’emprise de la passion et du besoin et découpe à la rapière le Commandeur en personne, qu’il prive de son visage, le rendant brusquement à l’inanimé. Et ce, au son d’une musique de manège devenue brusquement folle, elle aussi.
Si le cœur vous en dit, la vidéo est disponible en tchèque (et sous-titrée en japonais) sur le site viddler.com. ************
Possibilités du dialogue Možnosti dialogu_1982_11′
Ce court-métrage en trois parties d’une violence inouïe sur l’incommunicabilité et l’inanité de débattre est sans doute le plus connu de l’œuvre de Jan Švankmajer. Loué notamment par un Terry Gilliam enthousiaste qui n’hésite pas à le placer parmi les 10 plus grands films d’animation jamais réalisés, il est aussi le plus primé, récompensé notamment par l’Ours d’or à Berlin en 1983, le Grand Prix du film d’animation au festival d’Annecy la même année et le Grand Prix des Grands Prix d’Annecy en 1990.
Deux visages se pressent fébrilement l’un vers l’autre et inexorablement, la rencontre s’achève dans l’anéantissement. Ça tranche, ça se plie, ça se casse, ça se tord, ça se pile, ça se brise, ça se mord, ça s’avale, ça se recrache, ça ressuscite et ça recommence jusqu’à extinction totale. Que l’accumulation d’objets — mécaniques ou végétaux — se muent en glaise et c’est l’histoire éternelle qui recommence. Ça se touche, ça s’embrasse, ça se caresse, ça se griffe, ça s’arrache, ça se dévore. Et les têtes d’apparatchiks qui se font face et régurgitent différents objets faisant la paire n’arriveront pas mieux à s’entendre. La folie prend corps, et avec elle la destruction inéluctable laissant le spectateur exsangue devant tant de cruauté.
La passion de Jan Švankmajer pour les portraits d’Archimboldo, les machineries animées, l’accumulation d’objets, les langues que l’on tire en guise d’ultime provocation, les répétitions, la dévoration de toutes choses, etc., toutes les obsessions de l’œuvre du réalisateur se voient ici exploitées, ouvrant la voie à une mine d’interprétations, tant psychologiques que politiques. Il n’est donc pas étonnant que (im)Possiblités du dialogue ait connu les foudres des autorités.
Un homme prisonnier d’une maison de poupée construit, dans un climat d’angoisse permanent, son propre corps et accède à la conscience.
Réalisé en plastiline, ce court-métrage récompensé du prix spécial du jury au Festival de Cracovie en 1990 est un sommet d’absurde et d’effroi. Saupoudré d’un zeste de paillardise, ce mélange détonnant de pâte modelée et de matières organiques (cervelle et langue, objets familiers de l’univers de Jan Švankmajer) laisse affleurer parfois un univers délicieusement poétique. Ainsi deux oreilles, ignorant encore leur utilité, vont-elles décider de devenir des papillons.
L’intégrale Jan Švankmajer a donc débutée hier au Forum des images dans une salle plus que comble où était présentée en avant-première et en présence du réalisateur, une charge féroce contre la psychanalyse, Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe)_2010.
Jan Švankmajer a joué courte sa première apparition, préférant avertir fort malicieusement le public qu’outre que son film n’avait rien de particulièrement drôle, il était inutile qu’il se fasse l’écho de son prologue où tout avait déjà été dit.
Effectivement, en guise d’introduction, Jan Švankmajer se filmant en papier découpé prévient que pour des raisons de restriction de budget — et de son impossibilité à gagner à la loterie nationale, obsession récurrente des protagonistes —, son film a été réalisé en bouts de ficelles et en photos d’acteurs qui parlent (qui jouent aussi bien que les vrais mais coûtent nettement moins chers en nourriture).
La déconstruction de la vie d’Eugène, dépressif héros de Survivre à sa vie (Théorie et pratique) peut donc débuter.
En un mot, ce brave type tombe — dans un rêve ! — éperdument amoureux d’une femme qui porte le prénom de sa mère et, en proie à un doute existentiel, démarre une analyse plus que sauvage tout en menant désormais, quasiment à son corps défendant, une double vie. Petit employé étriqué et mari aimant quoique peu enthousiaste de la libido dans une lugubre et kafkaïenne réalité, amant fougueux et passionné dès qu’il retrouve sa Julie qui change d’identité au gré de ses envies, tel une belle au bois dormant qui se réveillerait enfin d’un long cauchemar, notre rêveur fou, comme abasourdi par sa propre audace, se réapproprie sa vie.
Survivre à sa vie (théorie et pratique) serait — si l’on en croit le réalisateur qui s’est exprimé à Venise où le film était présenté hors compétition – son dernier film. Pouvant s’appréhender comme un testament cinématographique, il rassemble toutes les fameuses obsessions du cinéaste — découpages, grosse bouffe, langues charnues, femmes nues à tête de poule, amour fou — sur ce ton paillard et grinçant qui caractérise son œuvre.
Il faut bien évidemment laisser au vestiaire tout cartésianisme et accepter de passer de l’humain à la machine, de l’organique au noir et blanc, de la chair au dessin.
Si l’on rit tout de même beaucoup — et notamment par la grâce d’une homérique bataille entre Freud et Jung dont les portraits veillent comme deux Pythies au bon déroulement des analyses— aux aventures psychanalytiques d’Eugène, ce qui frappe avant tout dans cette accumulation de symboles c’est la terrible angoisse qui sourd de chaque photomontage animé, accentué par de dégoutants gros plans récurrents sur les bouches des personnages atteints de diarrhée verbale.
Dans un pays où la parole fut interdite, où d’immenses oreilles vous écoutent, où des humains vivent comme des chiens, voire l’inverse, où l’on applaudit le moindre de vos faits et gestes épiés par des yeux démesurés, où l’on vous file, où l’on torture des enfants, où l’on complote, où l’on corrompt, où les êtres disparaissent avalés par d’étranges monstres protéiformes, là vécut Jan Švankmajer.
Et il ne s’en est manifestement pas tout à fait remis. Tout en gardant, grâce à une imagination débordante et une ironie sans faille, cette insoutenable légèreté de l’être tant vantée par Kundera.
Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe) de Jan Švankmajer_2010 avec Václav Helšus, Klára Issová et Zuzanna Kronerova
Le Forum des Images propose aux fans d’animation de (re)découvrir sur grand écran l’intégralité des œuvres de Jan Švankmajer et ce, du 26 au 31 octobre 2010.
Le réalisateur, décrit par son compatriote Milos Forman, comme le rejeton issu d’une improbable union entre Walt Disney et Luis Bunuel, honorera cette rétrospective de son inestimable présence.
Voici donc le programme des festivités dont je compte bien profiter.
Une semaine tranquille à la maison/Tichý týden v domˇe_1969_20′
Le château d’Otrante/Otranský zámek_1973_17′
Dans la cave/Do sklepa_1982_14′
Table ronde — Švankmajer : l’étrange étrangeté — animée par Pascal Vimenet.
Invités : Jan Švankmajer, Gilles Dunant (poète et peintre), Bertrand Schmitt (réalisateur des Chimères des Švankmajer, auteur, appartenance active au groupe surréaliste), Marie-Dominique Massoni (poétesse, appartenance active au groupe surréaliste), Gregorio Martin Gutiérrez (critique, auteur et coordinateur de l’ouvrage Jan Švankmajer. La Magie de la subversion).
Entrée libre
Théma. Vanités
Programme de courts métrages
J.S. Bach : Fantaisie en sol mineur/J.S. Bach : Fantasia g-moll_1965_8′
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