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Archives de la catégorie ‘Mexique’

SATANICO PANDEMONIUM de Gilberto Martínez Solares

Dans Cinéma, CInéma Bis, DVD, Fantastique, Gilberto Martínez Solares, Mexique, Nunsploitation le 03/11/2011 à 09:30

Tout ce que le diable permet.

La chair est faible et l’esprit, retors. S’il ne possède pas la flamboyance siphonnée et hystérique d’Alucarda de Juan Lopez Moctezuma (projeté à L’Etrange Festival 2011 et sans doute bientôt chroniqué ici, un jour, peut-être), Satánico pandémonium de Gilberto Martínez Solares — également connu sous le titre racoleur et totalement aberrant de La sexorcista — n’en est pas moins une pellicule fort perverse et violemment anticléricale. Ce qui, pour un film d’origine mexicaine, contrée catholique par excellence, est plutôt culotté.

Jugeons plutôt. Sœur Marie (la follement gracieuse Cecilia Pezet), aussi bonne et pure que ravissante, cueille des brassées de fleurs sauvages dans une campagne verdoyante. Son cœur est en paix. Le ciel est bleu. Les oiseaux chantent. Youpi tralala itou.

On s’attendrait presque à voir surgir Bambi et son ami Pan-Pan, mais c’est un drôle de (chaud) lapin qui lui apparaît alors, dans le costume où le créateur l’a fait naître, et lui souhaite la bonne journée de manière fort urbaine. Voici notre nonne troublée qui s’enfuit, épouvantée, mais non sans avoir, la drôlesse, jeté un œil par dessus son épaule pour être bien certaine sans doute qu’il ne s’agissait point là d’une hallucination. Enfer et damnation à venir. L’impudent velu se dresse encore, au lieu dit, aussi nu qu’un chérubin.

Sur le chemin du couvent où elle se presse, la belle rencontre un (très) jeune berger, accompagné de ses brebis et d’un étrange compagnon, ressemblant à s’y méprendre à l’impudique, qui lui offre opportunément une pomme d’un rouge obscène. L’effarouchée décampe abandonnant le fruit à la mâchoire carrée du pâtre qui s’en repait.

Se jugeant sans doute un peu trop sensible à la tentation, voici notre jeunesse qui ne trouve rien de mieux que de s’enfermer en sa cellule aux fins de se flageller méthodiquement et d’entortiller une ceinture d’épines autour de son corps charmant. Et de presser cet instrument de torture contre elle, et d’en souffrir mille morts, et d’en retirer, ma foi, bien du plaisir. Satanée pécheresse !

Ce n’est que le début de la chute de la chaste enfant. Jamais* frustrations sexuelles et folie sournoise qu’elles engendrent n’ont été mieux décrites. Le chemin de croix qu’emprunte Sœur Marie est truffé de fort mauvaises intentions puisque, tout le monde l’aura deviné, c’est bien le grand cornu qu’elle a malencontreusement croisé. Et le bougre n’a nullement l’intention de lâcher si séduisante proie.

Sous son emprise, Sœur Marie se vautre fiévreusement dans le stupre, ou du moins, tente de circonvenir les plus pures victimes : une de ses compagnes qu’elle imagine fondante entre ses bras, puis un jeune enfant qu’elle ne va pas hésiter à violenter puis à tuer lorsqu’il se défendra un peu trop vivement sous ses assauts répétés. Auparavant, entre deux blasphèmes, elle n’aura pas hésité à étrangler la mère supérieure avec son chapelet, à pousser une désespérée dans le vide et à poignarder tout ce qui lui résiste. Accomplissant, hagarde, tous ces actes contre nature sous l’œil bienveillant de Belzébuth qui lui promet la lune si elle choisit de lui livrer le couvent où elle réside contre une promesse de tortures sans fins — énucléation et écartèlement entre autres festivités — si elle lui résiste. Inutile de préciser que confrontée à tant de douleur physique, la "fiancée du Christ" ne parie désormais plus un kopek sur son salut céleste.

L’effarement est à son comble lorsque notre dévote — qui va bientôt se rêver en martyr de sa foi — ayant été nommée aux plus hautes fonctions abandonne les âmes de ses condisciples à notre Belzébuth en chaleur. C’est l’embrasement des sens, le grand sabbat — qui peut prêter à sourire de nos jours puisqu’il s’agit tout bonnement de gratter quelques chansons à boire ou de danser sur les tables dans le plus simple appareil — et dès lors que Sœur Marie s’adresse à ses ouailles, un troupeau de moutons bêle de concert à ses imprécations.

Avec la complicité de son actrice principale aux faux airs de sainte-nitouche, remarquable et littéralement hantée, Gilberto Martínez Solares, sous couvert de séductions diaboliques, en profite pour égratigner largement le clergé, attaquant le mépris naturel et la méchanceté des dignitaires vis à vis des religieuses de couleur réduites à l’esclavage et au désespoir.

Outre Cecilia Pezet qui porte courageusement le film sur ses frêles épaules (souvent nues), Enrique Rocha s’est vu confier le rôle non négligeable de Lucifer en personne qui sous ses oripeaux de gentilhomme onctueux, révèle une âme aussi impure que gourmande. On adhère sans difficulté à son vicieux manège et dans les bonus, le réalisateur narquois confesse, entre autres anecdotes, avoir embauché quelques pensionnaires de lupanars haut-de-gamme —  avec lesquelles l’acteur s’isolait souvent pour jouer aux échecs ! — pour interpréter les novices corrompues, les actrices mexicaines n’étant guère enclines alors à accepter aussi aisément de se dénuder devant la caméra.

Si l’on peut regretter que les effets spéciaux soient réduits à leur plus simple expression — leur côté désuet ajoute toutefois un charme trouble au film —, Satánico pandémonium, charmant fleuron de la nunsploitation, bénéficie d’une fantastique photographie (de Jorge Stahl Jr). Les couleurs sont superbes, les plans, magnifiques. Sans compter que toutes les horreurs précitées sont filmées avec goût et délicatesse (éviter avant tout de se fier à la jaquette du DVD).

Et quoique l’épilogue laisse à songer que seul le diable est responsable de tous les actes commis (ou fantasmés ? la frontière est bien trouble, au spectateur d’en juger) par la nonne en délire, le réalisateur — avant de rentrer semble-t-il pieusement dans le rang — s’est pourtant permis sans fausse honte de lui faire allègrement transgresser tous les tabous possibles (amours saphiques, pédophilie, meurtres en série), établissant que des femelles recluses dans une vie soumise à de perpétuels interdits ne peuvent que céder à la tentation du démon qu’il soit de chair ou de pensée. Car il est bien connu que la frustration mène à tout et surtout au pire.

* Excepté sans nul doute trois films dont on peut sentir l’inspiration plus ou moins directe —  Le narcisse noir de Michael Powell et d’Emeric Pressburger_1947, Mère Jeanne des anges de Jerzy Kawalerowicz_1961 et Les diables de Ken Russell_1971 — mais les fixettes de ces dames se portaient sur des mâles bien réels.

A noter. Le DVD est uniquement disponible en format NTSC [langue espagnole + sous-titres anglais]. Les dernières scènes du film comportent quelques menus défauts, imputables sans nul doute au mauvais état de la pellicule d’origine.

© Mondo Macabro

Satánico pandemonium de Gilberto Martinez Solares_1975
avec Enrique Rocha, Cecilia Pezet, Delia Magaña, Clemencia Colin, Sandra Torres, Adarene San Martin, Patricia Alban, Amparo Fustenberg et Daniel Albertos

EL INFIERNO de Luis Estrada [L'Étrange Festival 2011]

Dans Avant-première, Cinéma, Drame, Forum des Images, L'Etrange Festival, Luis Estrada, Mexique, Parodie, Thriller le 06/09/2011 à 10:09

© A Bandidos film productions

Bienvenido a San Miguel : narcos, bling-bling e decapitación.

Ay, caramba ! Le gouvernement mexicain n’a semble-t-il guère été heureux de la contribution de Luis Estrada aux agapes prévues pour la célébration des 200 ans de l’indépendance et du centenaire de la révolution, car l’ingrat, bien qu’ayant encaissé quelques pesos de ses bienfaiteurs aux fins de mener à bien son projet, ne leur en a pas moins retourné un gros glaviot dans la face en guise de remerciements.

Jugeons sur pièce. 2010 année du Mexique, certes, mais qu’y a-t-il donc à célébrer se demande Luis Estrada. Rien ! Si ce n’est l’échec total de la guerre contre la drogue, la gangrène généralisée, la mainmise des mafieux sur le pays, la corruption qui s’immisce dans les plus hautes sphères étatiques, les crimes en série, l’appauvrissement des populations, l’absence d’espoir d’une jeunesse sacrifiée, les massacres orchestrés, enfin, la mort si peu digne au bout du chemin.

Mais il ne s’agit pas non plus de nous asséner un pensum. La farce est énorme, elle n’en reste pas moins strictement documentée. Saupoudré d’humour noir et parfaitement secoué, El infierno (l’enfer) parvient à faire hurler de rire à propos d’atrocités. Résolument narquois, le réalisateur bâtit son film comme ces fameuses telenovelas créées pour occuper le temps maximal de cerveau disponible. A une différence près. Plutôt que de s’ébattre dans l’amour, la gloire et la beauté, les misérables héros dont il épingle joyeusement le machisme à la moindre occasion pataugent dans le sang, le stupre, le pognon et la poudre. Et le public mexicain de faire un triomphe au film, au grand dam des autorités*, plutôt mises à mal, mais guère plus finalement que les cartels, décrits comme une bande de dégénérés analphabètes.

Un laconique et peu amène Welcome to Mexico! Don’t come back! solde définitivement le compte de 20 années passées derrière les barreaux yankees et scelle la destinée de Benjamin Garcia (a.k.a. The Benny), réexpédié sans sommation dans son village natal, San Miguel, ville frontière poussiéreuse et qui ne semble pas avoir évolué d’un iota. Si ce n’est que lorsqu’un quidam est assassiné en pleine rue, plutôt que de lui porter secours, les éventuels témoins lui font les poches avant de fuir la police dépêchée sur les lieux.

Le Benny semble être bien benêt. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’il n’a été qu’un homme de paille abusé par plus filou que lui dans ses aventures chez les gringos et qu’aveuglé par des besoins fort naturels, il s’apprête à se refaire empapaouter en beauté par la bombasse qui lui offre famille recomposée et repos du guerrier. Et pourtant. L’oncle d’Amérique va se révéler après quelques ratés — dont un évanouissement en règle devant la méchante punition infligée à un employé indélicat — un sacré bon élève en entourloupes.

Découvrant avec incrédulité (Damián Alcázar a un don bien particulier pour jouer les ravis de la crèche) que tout le monde ou presque en croque, le Benny subit comme à son corps défendant la mauvaise influence d’un ami de 30 ans, le frappadingue El Cochiloco (Inénarrable Joaquin Cosio) représentant en produits illicites et tueur patenté, qu’il va bientôt dépasser en matière de cruauté et de show off. Voilà notre innocent qui gentiment adopte les us et coutumes locales, et se met avec un enthousiasme débordant à pourvoir de la dope et jouer du flingue pour finalement endosser le costard flamboyant du narco trafiquant : paillettes, gourmettes et galure de cow-boy, en symbole triomphant de la libre entreprise.

Si l’on ajoute que San Miguel est tombé sous la coupe d’un cacochyme parrain colérique et sanguinaire (l’excellent Ernesto Gomez Cruz aux tocs improbables) qui mène une guerre sans merci à un frère jumeau aussi faux cul et taré que lui tout en préchauffant son trône pour son résidu de fausse couche de rejeton, il est inutile de trop épiloguer sur les conséquences de ces luttes intestines. Les têtes** valsent. Un neveu par ci, un cousin par là. Et un gamin, de temps en temps, pour donner une bonne leçon ou entretenir l’inquiétude chez le petit personnel.

El Infierno est un film effroyablement ricanant. Parfois le rythme s’en ressent et si l’histoire donne la sensation de s’enliser, c’est pour mieux prendre des chemins de traverse. L’instinct de conservation, plus que la morale ou les scrupules, mène la danse et les retournements de situation. Si certains acteurs outrent leur jeu, c’est également pour mieux tordre le cou aux archétypes. Et ménager quelques excellentes surprises.

Luis Estrada, pourvoyeur de sales blagues, n’épargne rien, ni personne, du haut fonctionnaire vipérin à la mère de famille oublieuse du sang versé à la vue d’une rolex en passant par des prêtres avides et prêts à tout pour toucher leur enveloppe, de l’enterrement à la chaîne au baptême d’une arme. Sans oublier la lâcheté ordinaire des élus, le manque total de confiance dans les services de police (Corrompus jusqu’à la moelle, ne bouffent-ils pas à tous les râteliers, prêts à se parjurer et à trahir pour quelques biftons de plus, persuadés que leurs uniformes les protègent du courroux des ordures qu’ils trahissent ?) et, en tout état de cause, le mépris caractérisé pour la vie humaine et le sort d’une population embarquée dans un cycle de violences inouïes et de choix impossibles. Car est-il bien judicieux d’envoyer sa progéniture étudier dans une école financée par l’argent de la drogue qui les tuera un jour ou l’autre ?

Que les enfants tombent sous les balles ou prennent les armes en parfaits émules de leurs aînés et c’est tout un pays qui sombre au rythme des ritournelles des narcocorridos.

Les spectres de Ciudad juarez ne sont jamais bien loin. San Miguel ressemble à une ville morte et ferait un décor de western parfait avec ses grands espaces désertiques où ne chevauchent plus que les 4X4 des narcos et ses haciendas puant le pognon et la mort violente. Les flics sont interchangeables, les dealers aussi. Chacun à sa place, l’argent coule à flots et l’entente est tacite. Qu’un seul en vienne à traverser la ligne invisible et la machine s’emballe.

Ne reste plus alors qu’à ériger des mausolées d’un mauvais goût absolu trônant pour l’éternité au milieu de modestes tombes creusées à la va-vite et où reposent les dommages collatéraux d’une guerre fratricide.

Que voilà donc pour tromper le diable, sous des allures de fable un brin goguenarde, une rigolade bien salutaire, suprêmement insolente, et faisant quelque peu la pige à son grand voisin américain à qui il emprunte sans vergogne codes et clins d’œil. Depuis La horde sauvage, jamais massacre au ralenti ne fut plus jouissif.

* On peut sans peine imaginer lorsqu’un capitaine de police affirme sans sourire à notre héros aspirant à une protection de témoin « le président rêve d’une nation de délateurs » que Felipe Calderoń aura apprécié la pique à sa juste valeur.
** Sur la manie et le pourquoi de la décapitation au Mexique, se reporter au remarquable livre-enquête de Sergio González Rodríguez, L’homme sans tête.

A NOTER. El infierno bénéficie d’une deuxième projection à L’Etrange Festival le mardi 6 septembre.

© A Bandidos film productions

El infierno de Luis Estrada_2010
avec Damián Alcázar, Joaquín Cosio, Ernesto Gómez Cruz, Maria Rojo, Elizabeth Cervantes, Daniel Giménez Cacho, Kristyan Ferrer et Salvador Sanchez

RABIA de Sebastián Cordero

Dans Cinéma, Colombie, Drame, Mexique, Sebastián Cordero, Thriller le 07/06/2010 à 09:45

© Haut et court

Le chant de l’insoumis.

Rosa (la délicate Martina García qui porte littéralement le film sur ses frêles épaules), une jeune colombienne, s’occupe de l’entretien d’une invraisemblable demeure — vestige d’une bonne fortune désormais révolue — appartenant à de grands bourgeois madrilènes.

Victime de son exquise beauté, elle cristallise tous les fantasmes des hommes qui la côtoient, les anonymes de la rue qui la désirent et la jaugent à l’aune de son statut d’expatriée, le fils de famille qui la violera, bientôt le petit-fils (interprété par le jeune Fernando Tielve, héros de London nights d’Alexis Dos Santos _2010) en pleine crise hormonale qu’elle intriguera et surtout José Maria (Gustavo Sánchez Parra vu dans le premier segment d’Amores Perros de Alejandro González Inárritu _2000) travailleur au noir, dont elle va tomber amoureuse, envers et contre tout et tous.

Las, autant la gracieuse est douce et soumise devant l’adversité, autant son Roméo est belliqueux et toujours au bord de la crise de nerfs. Et les raisons d’exploser ne manquent pas pour un immigré clandestin, du mépris organisé des patrons exploiteurs à la violence plus doucereuse des affronts quotidiens et devant lesquels il faut apprendre à courber craintivement l’échine sous peine d’expulsion.

Leur rencontre est alchimique, ils ne devraient plus se quitter, si ce n’est que José Maria n’a rien d’autre à offrir qu’un inconditionnel amour et un salaire de misère qu’il perd illico dans un stupide accident où son patron est occis.

Voilà un film relativement étrange et, finalement, fort frustrant. Le fait qu’il soit produit par Guillermo del Toro* perd joyeusement le spectateur imaginatif. Surtout lorsque l’assassin par imprudence investit la demeure pour vivre ainsi auprès de son aimée… qu’il va surveiller ? protéger ? perdre ? Les questions ne manquent pas, ni les retournements de situation.

La réalisation fait la part belle à cette bâtisse tombant en décrépitude qui va devenir le lieu de cristallisation de tous les coups du sort qui attendent ceux qui n’ont pas eu la chance de naître "du bon côté" et être le témoin d’un amour vécu par procuration. Si loin, si proches. Rosa, subtile observatrice d’un monde en déroute (le vieux couple qui l’habite se déchire au moindre propos, le fils mal aimé ne sait que dérober à Rosa l’affection que ne lui porte pas son père, la fille revenue dans le giron maternel pour cause de mariage en perdition) vit et s’épanouit** désormais sous l’œil bientôt hagard de son ange gardien, hôte improbable de la maison familiale.

Ne jamais sous-estimer le pouvoir de l’obéissance car y réside le secret de la survie semble nous dire cet étrange hymne claustrophobe. Au fur et à mesure que la jeune femme prend de l’assurance et décide de son destin, son amant, lui, retourne pratiquement à l’état animal. La métaphore est parfois un peu lourde, lorsque l’on voit José Maria partager sa maigre nourriture avec les rats dont il a dérangé la tranquille existence mais la performance de l’acteur, peu à peu réduit à l’état de cadavre, souffrant de faim et d’extrême solitude à quelques pas de sa maitresse, est remarquable. Les rêves de grandeur passée à retrouver des propriétaires vont ajouter sans malice à son inconfort. Et le drame se noue peu à peu qui verra les justes triompher des injures et de l’iniquité.

Là où Sebastián Cordero réussit somme toute son pari est que le film le plus intéressant est en définitive le captivant scénario que l’on peut écrire en parallèle, égaré que nous sommes par des fausses pistes aussi nombreuses que les couloirs et recoins de cette fichue baraque que l’on ne cesse d’arpenter. Film fantastique débouchant sur l’horreur et un massacre généralisé ?

Suspense policier ? Drame bourgeois (le brusque intérêt des employeurs de Rosa pour son enfant à naître fait tantôt frissonner) ? Brûlot politique sur la situation intenable des travailleurs clandestins et notamment sur le mépris généralisé des espagnols pour leurs "frères" sud-américains ?

Nonobstant, sous les oripeaux d’un film fantastique doublé d’une étude sur l’éternelle lutte des classes, Rabia est avant tout un superbe mélodrame dont la dernière image impressionne durablement la rétine.

* Réalisateur entre autres des magnifiques El espinazo del diablo_2001 et El laberinto del fauno_2006 et producteur de l’inquiétant El orfanato de Juan Antonio Bayona_2007.
** A noter, un très bel interlude musical (Sombras de Julio Jaramillo réinterprétée par Chavela Vargas), où la famille écoute quasi religieusement un CD de chansons équatoriennes que José Maria a offert à sa bien-aimée.

© Haut et court

Rabia de Sebastián Cordero_2009
avec Gustavo Sanchez Parra, Martina García, Icíar Bollaín, Concha Velasco, Xabier Elorriaga, Alex Brendemühl et Fernando Tielve

SIN NOMBRE de Cary Fukunaga

Dans Avant-première, Cary Fukunaga, Cinéma, Drame, Mexique le 27/09/2009 à 21:50

© Diaphana Films

Ceux qui s’exilent prendront le train.

Premier long-métrage de Cary Fukunaga, Sin nombre (notamment produit par les acteurs Gael Garcia Bernal et Diego Luna) est un coup de maître et l’ambition du jeune homme laisse augurer du meilleur pour la suite de sa carrière.

Le réalisateur — après avoir obtenu les prix de la meilleure réalisation et de la meilleure direction artistique dans la catégorie "film dramatique" au Festival du Film Indépendant de Sundance en 2009 — en a profité pour rafler le prix du jury (ex-aequo avec Precious de Lee Daniels) au 35ème festival de Deauville.

Fruit de patientes recherches sur les immigrés sud-américains prêts à tout risquer pour rejoindre les Etats-Unis, éternelle terre promise de tous les damnés de la terre, Sin Nombre, très adroitement, mêle le récit de deux destinées : celles de Sayra (Paulina Gaitan, à la beauté farouche et singulière), jeune Hondurienne que son père — récent expulsé — entraîne dans son périple ferroviaire et du Mexicain Casper (Edgar Flores, nouveau venu), membre dissident de la Mara, un des gangs les plus dangereux (car tentaculaire) de l’Amérique du Sud*.

Victimes tous deux d’une inexorable (peu importe les disparus, les égarés, les retardataires) fuite en avant, c’est une rencontre imprévue (et pourtant hautement probable, puisque les migrants qui voyagent illégalement sur le toit des trains doivent faire face, au mieux aux intempéries, au pire aux dangers que représentent la loi et l’ordre — extorsion, arrestations, tir à vue —, et sont également victimes de rapines de la part des gangs) qui va faire se confronter leurs deux mondes.

Sayra a dû abandonner sa grand-mère au Honduras pour espérer connaître un meilleur avenir (comme son père l’a autrefois "oubliée" en fondant une nouvelle famille aux Etats-Unis) ; Casper, en voulant la défendre tout en vengeant l’assassinat de sa bien-aimée, la sauve d’un viol barbare et se condamne à mort. Désormais liés par ce crime de sang, les deux orphelins s’attachent l’un à l’autre et poursuivent leur périple de concert, poursuivis par l’ire des anciens compagnons d’armes du garçon. On se prend parfois à penser aux Amants de la nuit**, autre épopée d’un couple juvénile en cavale.

Et le croquemitaine qui les poursuit est un bambin au visage d’ange (Kristian Ferrer, qui rappelle quant à lui, un autre enfant perdu, Pixote***) dont on ignorera jusqu’au bout si la rage est due à une irrépressible envie d’appartenir corps — bientôt tatoué donc stigmatisant — et âme à la Mara ou n’est que le reflet du dépit d’avoir été brutalement renvoyé à sa solitude par son mentor.

Violent, mais sans complaisance ni concession aucune, Sin nombre n’en oublie pas d’exalter la beauté des paysages sud-américains. Dès le premier plan, d’un éclat terrassant (Cary Fukunaga, entre autres talents, a été directeur de la photographie sur plusieurs longs métrages), le film happe le spectateur pour ne plus le lâcher, entre suspense (nos héros parviendront-ils entre fusillades et trahisons à bon port ?) et critique sous-jacente des politiques (la corruption quasi-généralisée).

Mais s’il décrit l’absence d’avenir d’une certaine jeunesse (pauvreté, illettrisme, démission parentale) qui considère qu’hors des gangs, il n’est point de salut, et le mépris qui cerne les indigents, le réalisateur — tout en filmant de manière exquise la naissance d’un possible amour — évoque également la solidarité qui malgré tout préexiste.

Empli de compassion excluant tout paternalisme dégoulinant, Sin nombre est un film à voir, ne serait-ce que pour le subtil message d’espoir qui le porte.

* manifestement co-responsable le 2 septembre dernier de l’assassinat au Salvador de Christian Poveda qui lui a consacré un documentaire, La vida loca.
** They Live by Night de Nicholas Ray_1949.
*** Pixote : a lei do mais fraco/Pixote, la loi du plus faible d’Hector Babenco_1981, interprété par Fernando Ramos da Silva, alors âgé de 13 ans. Tombé dans la délinquance, il fut abattu par la police militaire à 20 ans. Il ne reste qu’à souhaiter à l’interprète de Smiley de connaître un sort moins funeste.

NB. Sin Nombre ne sortira en France que le 21 octobre prochain. J’ai été invitée à l’avant-première — qui s’est déroulée en présence du (charmant) réalisateur — par la grâce de l’amical coup de pouce de Chandleyr, Rob Gordon et Florian. Qu’ils en soient ici remerciés.

© Diaphana Films

Sin nombre de Cary Fukunaga_2009
avec Edgar Flores, Paulina Gaitan, Kristian Ferrer, Tenoch Huerta, Gerardo Taracena, Guillermo Villegas, Diana Garcia et Damayanti Quintanar

LAKE TAHOE de Fernando Eimbcke

Dans Cinéma, Drame psychologique, Mexique le 22/07/2008 à 16:35

© Ad Vitam

Bienvenue tristesse.

Ce film, empreint d’une tristesse éprouvante, conte l’histoire d’un accident. Celui qu’un adolescent provoque sciemment avec la voiture familiale. La recherche d’un mécanicien susceptible de le dépanner va lui permettre de faire des rencontres inquiétantes, tendres ou absurdes qui l’aideront à reconnaître et accepter sa souffrance.

Histoire d’une perte, Lake Tahoe serait rapidement insoutenable d’angoisse (cf. une scène littéralement poisseuse de chagrin où le jeune héros essaie de communiquer avec sa mère, invisible derrière un rideau de douche) si le réalisateur n’avait aménagé quelques respirations humoristiques (le gamin se faisant semer par une chienne à la vitalité débordante ou refusant obstinément de baby-sitter un bébé, les élucubrations d’un fou dingue de kung-fu l’invitant à découvrir Bruce Lee).

Plans fixes et fondus au noir se succèdent au gré des aventures des trois principaux protagonistes (comédiens amateurs d’une justesse confondante) au risque parfois de perdre le spectateur (ainsi, au gros plan des visages des deux jeunes gens partis au cinéma, succède un long écran noir permettant de ne savourer Opération dragon qu’au travers de sa bande sonore).

Il est à noter que ce film tourné dans la péninsule du Yucatan, au nord-est du Mexique, n’approche de Lake Tahoe que par la grâce d’un autocollant figé sur la voiture accidentée, comme un témoignage de temps plus heureux.

Description du déni d’un deuil avant effondrement, Lake Tahoe est un beau mélo que l’on ne doit voir qu’animé d’excellentes dispositions d’esprit sous peine de dépression immédiate. C’est dire le remarquable talent de son auteur.

© Ad Vitam

Lake Tahoe de Fernando Eimbcke_2008
avec Diego Catano, Hector Herrera, Daniela Valentine et Juan Carlos Lara