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Archives de la catégorie ‘Drame psychologique’

LLUVIA de Paula Hernández

Dans Argentine, Avant-première, Drame psychologique, Paula Hernandez le 30/06/2010 à 23:30

© Les Grands Films Classiques

Après eux, le déluge.

Quel endroit singulier pour une si belle rencontre !

En l’occurrence, la voiture plutôt déglinguée d’Alma (Valéria Bertuccelli, vue en 2007 dans XXY de Lucia Puenzo) qui déménage, au propre comme au figuré, bloquée dans un embouteillage monstre en plein cœur d’un Buenos Aires ardu à reconnaître tant la ville semble disparaître sous une pluie (lluvia) diluvienne.

D’aucuns penseraient que l’apocalypse est proche.

C’est là que se réfugie Roberto (Ernesto Alterio, un des candidats d’El método de Marcelo Pineyro_2005), blessé à la main, et qui semble vouloir échapper à d’invisibles poursuivants. Il s’introduit comme un voleur dans cet abri de fortune pour reprendre contenance, voire laisser passer l’orage ou simplement s’extraire un instant du monde extérieur. Ce qui paraît braquage n’en est pas un. Et Roberto, l’intrus, est encore plus effrayé qu’Alma, non parce qu’elle représente une menace, mais comme interloqué de sa propre audace.

Nous sommes en Argentine, des clameurs sourdes nous parviennent difficilement comme effacées par le bruit de l’orage, cette rencontre impromptue pourrait être le prélude d’un thriller politique. Mais en l’occurrence ce que fuit Ernesto ne sont que des souvenirs et de sordides problèmes matériels à résoudre, et Alma n’a pas d’autres ennemis que ses propres contradictions.

Ernesto, bourgeois à la vie rangée et un tantinet monomaniaque dont la soupape finira par exploser dans une scène d’anthologie, a momentanément quitté sa famille espagnole pour fermer les yeux d’un père miséreux qu’il n’a guère connu. Alma, la bordélique, a quitté son compagnon dont elle ignore encore si elle porte ou non l’enfant. Ces deux étrangers que tout oppose vont se raccrocher l’un à l’autre, perdus dans une ville tentaculaire livrée au déluge, tenter de s’apprivoiser, se découvrir, et ce faisant, effectuer un point sur leur existence et rêver à un avenir qu’ils peuvent encore modeler selon leurs désirs.

Plastiquement superbe — l’humidité y est palpable — Lluvia est une parenthèse enchantée entre deux êtres momentanément en standby existentiel et que la solitude va rapprocher.

Aidée par deux subtils comédiens (et courageux ! Valéria Bertuccelli passant les 2/3 du film transie sous une pluie battante), Paula Hernández a réalisé là un film délicat et pudique sur les destinées humaines qu’il serait dommageable de rater sous le fallacieux prétexte qu’il sort en plein mois de juillet.

Bien au contraire, il ne peut qu’être judicieux en ces temps de canicule d’aller se rafraîchir sous les ondées argentines.

© Les Grands Films Classiques

Lluvia de Paula Hernández_2010
avec Valeria Bertuccelli et Ernesto Alterio

Sortie le 21 juillet 2010

RAPT de Lucas Belvaux

Dans Cinéma, Drame psychologique, France, Thriller le 23/11/2009 à 23:08

© Diaphana Films

Swimming with sharks.

Amplement inspiré de la méchante aventure qu’a vécu en 1978 le baron Empain, Rapt de Lucas Belvaux ne convainc pas totalement. La faute sans doute à la relecture actuelle (pour raisons essentiellement financières) de l’événement.

Ne pouvant jouer sur le suspense car l’histoire et l’heureux – du moins en apparence – dénouement (le financier, après avoir été mutilé par ses kidnappeurs aux fins d’intimidation est relâché vivant bien que la rançon exigée n’ait jamais été versée) sont connus, le réalisateur a préféré s’attacher — parallèlement à la détention de son héros — aux drames familiaux, enfer médiatique et coups bas industriels qui se sont joués lors de son absence.

La question qui se pose n’est donc plus de savoir si notre victime va ou non être délivrée à temps mais bien plutôt, comment diable la famille va-t-elle gérer son intenable position financière et se comporter, après moult révélations graveleuses sur la vie de patachon mené par le pater familias, tout en persuadant les malfaisants d’accepter une somme bien inférieure à celle réclamée et ainsi, réussir à refiler cette maudite rançon au nez et à la barbe de policiers intransigeants*.

Tout ceci sous l’œil parfaitement inamical du pouvoir, des sous-fifres et autres ambitieux qui ne semblent rêver que d’une seule chose : être débarrassés à tout jamais de l’impudent héritier, dut-il devenir un martyr pour laver l’opprobre jeté sur le patronat.

Si Lucas Belvaux excelle à décrire par le menu cette comédie des apparences** (mention spéciale à Françoise Fabian, vipérine génitrice du héros) et l’appétit des médiocres (André Marcon offre également une interprétation remarquable), on a pourtant du mal à imaginer en 2010 où toute personne publique n’a plus de vie privée et risque désormais de payer le prix fort à la moindre incartade (siège de paparazzi, informations erronées et mise en ligne de sex tape) que soient divulguées dans les journaux people exhibés par les protagonistes des photos volées, alors qu’en son temps un magazine bien connu préféra exhiber sur sa couverture l’humiliant portrait du séquestré envoyé par ses ravisseurs.

De même que contrairement à ce qu’a pu dire l’acteur principal du film, Yvan Attal, venu seul (et légèrement éméché, ce dont il s’est excusé) défendre le film après sa présentation***, on ne peut faire d’amalgames avec les faits survenus durant les tristement fameuses années de plomb et l’époque actuelle. Mettre en parallèle la souffrance du baron Empain, victime du grand banditisme, et celle (dont on ne saurait se gausser par ailleurs) ressentie par des patrons retenus en otages par des employés désespérés est un raccourci qu’il vaut mieux éviter de prendre. On ne peut du reste pas plus comparer le rapt dont s’agit avec ceux d’Hanns-Martin Schleyer abattu l’année précédente par la Fraction Armée Rouge ou de Georges Besse assassiné quelques dix ans plus tard par Action Directe. Ni préjuger en outre de la personnalité des victimes****.

Nonobstant, c’est au moment précis où notre héros est relâché que le film prend de l’ampleur et acquiert son intérêt. Comment se reconstruire après la peur, les révélations, la suspicion et la mise en quarantaine… Ainsi, une scène domestique des plus banales – un dîner de famille où le chien vient quémander un peu de nourriture au revenant importun – devient le comble de l’horreur.

On ne saurait nier l’implication totale d’Yvan Attal (il reviendra lors des questions posées par le public sur son fameux "régime"… Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur l’absolue nécessité de se mettre en danger pour valider la valeur d’une interprétation) et son entier dévouement. Du pantin égoïste sous amphétamines uniquement mu par ses obligations professionnelles ou sa recherche de plaisirs immédiats du prologue, à l’homme émacié de l’épilogue, en cheminant par la déshumanisation du séquestré, il opère un sans-faute.

Par le choix de Gérard Meylan (d’une inquiétante bonhommie) pour le rôle de la crapule, Lucas Belvaux, s’il ne juge pas ses personnages, prouve tout de même où vont ses sympathies. Car c’est avec son kidnappeur (un bon vivant uniquement préoccupé de la bonne marche de son business) que son héros a les échanges les plus francs sans faux-semblant ni pure bienséance.

Il est d’ailleurs amusant de noter que s’il ne rechigne pas à causer chasse et arme à feu avec son (peut-être) futur bourreau, il a bien plus de mal à franchir la frontière de son intimité et à babiller sur ses aventures extra-conjugales. La lutte des classes est donc loin d’être finie.

Mais le réalisateur se range, quant à lui, définitivement du côté de l’humain et le film s’achève sur un plan des plus crus d’une glaciale solitude. Dommage. L’histoire ne faisait que débuter.

* Parmi d’autres infructueux essais, une scène quasi surréaliste voit l’avocat de la famille (joué par le trop rare Alex Descas) s’égarer en fin de course sur une plage occupée par des policiers en faction.
** Les scènes familiales sont empreintes d’une théâtralité de mauvais aloi parfaitement étouffante… et Anne Consigny devrait prendre garde à ne pas devenir notre Maria Schell nationale en pleurant de film en film. Son talent mérite mieux : pour preuve, la remarquable scène de retrouvailles. En un instant passent tant d’émotions dans son regard – incrédulité, reconnaissance, haine et froideur – que l’on a plus aucun doute sur le devenir du couple.
*** Merci à CineManiaC de son invitation.
**** Nous mettrons donc sur le compte du repas arrosé l’emballement de l’acteur répétant à l’envie que nul ne mérite d’être enlevé et de souffrir, fut-il un patron… Affirmation qu’une personne au cerveau normalement constitué ne peut mettre en doute. Le débat est clos.

© Diaphana Films

Rapt de Lucas Belvaux_2009
avec Yvan Attal, Anne Consigny, André Marcon, Françoise Fabian, Alex Descas, Michel Voïta, Gérard Meylan, Patrick Descamps et Maxime Lefrançois

LA JOURNÉE DE LA JUPE de Jean-Paul Lilienfeld

Dans Cinéma, Drame psychologique, France le 23/03/2009 à 00:46

© Rezo Films

Le petit bouffon est mort.

Pour son énième retour au cinéma (ou presque, puisque La journée de la jupe était initialement destiné au petit écran), Isabelle Adjani frappe très fort.

Après avoir éclipsé par son extravagante tenue son metteur en scène et attisé l’imagination du public et les quolibets de la presse lors de la Cérémonie des Globes de cristal en février dernier, elle prouve ici si besoin était, qu’à défaut d’avoir su vieillir gracieusement, son talent d’actrice est intact. Nonobstant, il nous est parfois difficile de supporter la vision de son visage bouffi par les toxines.

Dans le rôle d’un professeur de collège dans une ces banlieues dites sensibles, camée aux antidépresseurs, tentant quoiqu’il lui en coûte d’inculquer un peu de la beauté de la langue de Molière à des élèves récalcitrants, où elle se montre enfin sans fard ni artifice, son évidente implication* et son jeu singulier empreint de théâtralité font tout l’intérêt de La journée de la jupe, qui possède malheureusement les défauts de ses bonnes intentions.

Contrepoint idéal (par son traitement abrupt et mal élevé) au film de Laurent Cantet, Entre les murs, dont il pourrait passer pour le remake nihiliste et claustrophobe, La journée de la jupe (huis clos étouffant d’où sourd une sombre angoisse) a le mérite de poser une foultitude d’excellentes questions — sur l’éducation, l’intégration et les clivages communautaires entre autres — sans prétendre donner de leçons en retour. Toutefois, outre que le téléfilm de Jean Paul Liliefeld souffre d’un manque cruel de moyens, le réalisateur dilue inopportunément son propos (une cartographie de la peur dans nos sociétés actuelles, excellent sujet pour un Dossiers de l’écran particulièrement explosif) dans des intrigues secondaires sans grand intérêt.

La tragédie qui advient du côté des portes cadenassées de cette salle de classe transfigurée en petit théâtre des humiliations quotidiennes est si captivante, troublante, voire surréaliste, que l’agitation venant de l’extérieur paraît comme plaquée. Les violents échanges entre Isabelle Adjani (exaltée et abîmée, occasionnellement triviale) et sa classe de jeunes égarés intolérants, sans autre avenir que celui tout tracé par leurs propres contradictions, auraient mérité de ne pas se laisser phagocyter par une accumulation de clichés : les mésaventures conjugales d’un négociateur au bord de la crise de nerfs (Denis Podalydès, bien falot) et la charge conjointe contre les médias**, des services de l’ordre excités de la gâchette (l’ahurissant Yann Colette, égal à lui-même) et une ménagerie politique aussi méprisante que paternaliste.

Mais Jean-Paul Lilienfeld peut être reconnaissant envers son actrice principale. Cette diablesse d’Adjani parvient à nous émouvoir sans que l’on arrive à déterminer si la tristesse qui nous étreint est inspirée par le destin tragique de son personnage ou la carrière chaotique d’une grande comédienne hantée par son image.

* La mythologie adjanienne est parfaitement exploitée, de ses débuts à la Comédie Française à ses origines kabyles, en cheminant par les dangers de haute solitude d’une starisation poussée à l’extrême
**A noter que Jackie Berroyer est parfait (cela devient une habitude) en chef d’établissement, prompt devant les caméras du journal télévisé à accabler son employée, montrant pour elle le même mépris sexiste que ses élèves manifestent à l’endroit de leurs congénères féminines.

© Rezo Films

La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld_2009
avec Isabelle Adjani, Denis Podalydès, Yann Collette, Nathalie Besançon, Khalid Berkouz, Yann Ebongé, Sonia Amori, Kevin Azaïs, Sarah Douali et Marc Citti

LES NOCES REBELLES de Sam Mendes

Dans Cinéma, Drame psychologique, USA le 12/02/2009 à 03:13

© Paramount Pictures France

Cauchemar conjugal.

C’est plus le souvenir ému d’un Kevin Spacey se paluchant frénétiquement sous sa douche matinale dans l’ambiance délétère de l’american way of life d’American Beauty_2000 qui pousse à aller voir de plus près le dernier opus de Sam Mendes consacré à la biopsie d’un couple dans les années triomphantes de l’après-guerre, qu’une folle envie de retrouver "le" couple d’amants de Titanic_1998* et de découvrir ce qui serait advenu de leurs rêves et de leurs amours si Jack n’avait décidé de couler à pic laissant Rose idéaliser leur vie commune.

On peut aisément comprendre ce qui a attiré Kate Winslet dans cette histoire : l’évidente occasion d’incarner un superbe personnage de femme borderline dans la droite ligne de ses interprétations dans Marrakech Express de Gillies MacKinnon_1999, Eternal sunshine of the spotless mind de Michel Gondry _2004 ou Little children de Todd Field_2007 et oui, elle y est parfaite en névrosée fantasque.

A la voir, si lisse, si blonde, si frigide, on se dit même qu’elle ne déparerait pas dans un beau rôle de garce de film noir aussi létale que Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort**. Malheureusement, nous sommes ici plongés dans un grand drame psychologique, sans l’ombre d’un crime ou presque.

Quand le film débute, c’en est déjà fini de l’amour entre April/Kate Winslet et Franck/Leonardo di Caprio.

A-t-il du reste jamais existé si ce n’est dans les fantasmes de cette Bovary désormais confrontée au conformisme morbide d’une vie toute tracée : un mariage, des enfants (qui ne seront jamais que quantité négligeable, limite boulet, durant les deux heures que dure la projection), une maison pimpante toute équipée dans une banlieue chic (ironiquement baptisée Revolutionary road), puis la mélancolie, la médiocrité et les misérables coucheries.

Il est à noter que dans le rôle du mari lâche et pathétique (la scène de séduction d’une petite cruche de secrétaire est à cet effet exemplaire), étouffé par les chimères d’une épouse qu’il souhaiterait voir rentrer dans le rang, Leonardo di Caprio, même s’il trimballe toujours son air poupin, a pris de l’épaisseur et ne démérite pas face à une Kate Winslet transfigurée en desperate housewife. Aliénée, mauvaise mère, épouse toujours plus insatisfaite, sans grand talent malgré son ambition démesurée, April s’étiole au fur et à mesure que ses névroses l’envahissent et dépérit au même rythme que le spectateur totalement asphyxié par l’odeur de naphtaline qui s’échappe de ce film d’un autre âge. Il aurait été judicieux que le réalisateur insuffle à son œuvre d’un académisme étouffant un minimum d’humour et de distance.

Et comme si l’on n’avait pas déjà compris qu’il n’y aurait aucune issue positive au conflit cauchemardesque opposant une mythomane castratrice à un pitoyable gamin d’une veulerie à pleurer, Sam Mendes nous afflige encore en nous imposant la présence d’un chœur antique (incarné par Michael Shannon dont le talent mérite mieux que ce rôle navrant d’excité du bocal) venu en renfort nous traduire le sens caché des scènes de ménage interminables et répétitives que nous venons de subir. Le traitement des disputes affichant une fausse théâtralité, la Kate tournant virago et le Leonardo éructant à force moulinets de bras nous laissent à songer que nous assistons aux répétitions d’un juvénile remake de Qui a peur de Virginia Woolf ?**.

Peu à peu, l’ennui le gagnant aussi sûrement qu’une épouse frustrée, le spectateur se prend à espérer qu’April se décoiffe un peu, découpe son mari en petits morceaux et s’enfuit avec ses parties intimes vers Paris après avoir étouffé ses enfants, détruit son charmant mobilier à force tronçonneuse et mis le feu au quartier. Rien de tout cela, bien évidemment.

Sam Mendes, qui n’a jamais passé pour un maître de l’ellipse, n’hésite pas au contraire, très complaisamment, à enfoncer le clou sur les malheurs conjugaux des couples en désamour (la séduction d’un voisin — époux d’une "pondeuse" — s’achève sur un rapide et triste petit coït, un retour de flammes entre les époux condamne l’épouse à la maternité) jusqu’à une fin moralisatrice difficilement acceptable.

Espérons pour l’avenir du couple Mendes qu’il est moins dysfonctionnel que ceux qu’il se complait à épingler ici avec tant de cruauté.

* Partant du principe que le chef d’œuvre romanesque de James Cameron demeure Abyss_1989
** Double indemnity de Billy Wilder_1944**
*** Who’s Afraid of Virginia Woolf? de Mike Nichols_1967

© Paramount Pictures France

Les noces rebelles/Revolutionary Road de Sam Mendes_2009
avec Kate Winslet, Leonardo DiCaprio, Michael Shannon, Kathryn Hahn, David Harbour, Kathy Bates, Richard Easton et Zoe Kazan

L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON de David Fincher

Dans Cinéma, Comédie romantique, Drame psychologique, Fantastique, USA le 11/02/2009 à 21:50

© Warner Bros. France

L’insoutenable légèreté du Pitt en numérique.

La vie est ainsi faite : les gens naissent, vieillissent — à leur grand dam et au bonheur des cosmétiques — puis meurent pour laisser la place à d’autres qui naissent, déclinent, se shootent au botox, mais trépassent quand même, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Tout le monde n’a pas la chance d’être vampire, voire Highlander

Le monde est injuste aussi. Les gens naissent libres et égaux, mais la nature se charge d’en avantager certains par rapport à d’autres… Ainsi, l’insolente jeunesse de Brad Pitt, acteur quadragénaire et la beauté diaphane de Cate Blanchett en font les interprètes idéaux pour ce (trop) joli, (très) long conte de fées (terriblement consensuel) adapté d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald.

Cette histoire de mort et d’amour* débute par un bien bouleversant prologue : un horloger ayant perdu son fils fabrique une immense pendule qui avance à rebours dans l’espoir de faire revivre les disparus… Dommage que la reconstitution du siècle en de belles illustrations rappelle le méchant académisme du dernier Sam Mendes.

L’aventure prenant corps dans les décors surannés d’un hospice sis à la Nouvelle-Orléans, la mort est omniprésente et acceptée de tous, avec piété ou résignation, comme le terme inéluctable de toute vie… Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, n’était le fabuleux destin de Benjamin Button. Affichant 80 ans au compteur le jour de sa naissance, il ne cessera de rajeunir, vivant totalement à l’envers du commun des mortels, mais parmi eux, sans ostracisme**, ni réel souci, si ce n’est celui d’arriver à être parfaitement synchrone (corps et esprit) avec Daisy, l’amour de sa vie (moment que le réalisateur gâchera en filmant allègrement leur courte vie conjugale façon publicité GMF).

Après l’extrême noirceur de Zodiac_2007 qui autopsiait les obsessions de ses héros confrontés à un serial killer insaisissable, il semble que David Fincher ait eu envie de souffler et de s’offrir une belle histoire d’amour (dommage qu’un sentimentalisme écœurant plombe parfois la romance), très chaste, un mélodrame familial en quelque sorte, sans aspérité et très sucré (tout le monde il est beau etc.), saupoudré d’un peu d’humour (les mésaventures d’un homme poursuivi par la foudre, réalisées en super 8 à la manière des Keystone cops, parcourent épisodiquement le film réveillant le spectateur assoupi). Ajoutons à cela des considérations pseudo-philosophiques, des clichés infernaux*** et surtout le moment le plus abscons et ridicule du film où le metteur en scène nous expose dans le détail un épisode de la théorie du chaos du plus bel effet papillon… Alors que le postulat du départ aurait suffi au bonheur des spectateurs s’il avait été un peu plus incarné et traité en toute honnêteté.

Car la vie de rêve de Benjamin Button ressemble fort à un cauchemar pour tous ceux qui l’entourent, vu que l’impudent rajeunissement au fil des années de notre héros leur rappelle constamment leur condition de mortel et le flétrissement de leur chair… Comme dans la superbe scène où Daisy, à l’aube de la cinquantaine, voit revenir Benjamin sous les traits d’un jeune homme (Brad Pitt, version poupon made in Thelma and Louise_Ridley Scott_1991). Mais David Fincher dans un accès de pudibonderie occultera la scène d’amour des deux amants et filmera chastement leur baiser dans l’ombre.

Rétrospectivement, L’étrange histoire de Benjamin Button se révèle être une ode à la maternité. Le passage le plus poignant du film n’est-il pas en définitive lorsque Daisy retrouve le père de sa fille sous l’apparence d’un enfant d’une dizaine d’années (Brad a déclaré forfait) et devient sa (grand) mère aimante et protectrice ? C’est dans les dernières scènes où Benjamin Button retombe en enfance, s’avance à l’état de joli nourrisson et s’éteint dans les bras de sa bien-aimée qui le berce, que le trouble et l’émotion interviennent enfin. Et le talent de Cate Blanchett y est indéniable.

Une autre actrice apporte un supplément d’âme au film, Tilda Swinton. Son interprétation de grande bourgeoise, épouse frustrée, tentant de résister à l’étrange attirance qu’elle éprouve pour un marin bien plus vieux qu’elle (Brad Pitt, version Robert Redford à l’aube de la soixantaine) est toute en élégance et subtilité.

Que dire alors de l’interprète principal, véritable cheville ouvrière de cette fresque interminable, Brad Pitt ? Englouti les 9/10è du film sous des effets spéciaux, numérisé, souvent réduit à une voix-off plutôt pesante, faire-valoir de ces dames, on peut apprécier chez l’acteur sa grande humilité, mais le préférer néanmoins en coach sportif décérébré, en mari désespéré de Cate Blanchett, en pur fantasme du WASP schizophrène interprété par Edward Norton ou en fumeur de ganja et autres substances parfaitement illicites****.

* Sur le thème de l’amour fou et le destin cruel s’acharnant à séparer les deux amants, on peut réévaluer The fountain de Darren Aronofsky_2006, ou revoir ses classiques, Peter Ibbetson d’Henry Hathaway_1935, Pandora and the Flying Dutchman d’Albert Lewin_1951 ou The Ghost and Mrs. Muir de Joseph L. Mankiewicz_1947… les yeux fermés et rêver à ce qu’aurait pu être L’étrange histoire de Benjamin Button entre des mains plus sensuelles.
** Hormis son géniteur qui l’abandonne, effaré par une telle horreur, mais finit cependant par lui léguer tous ses biens (ça compense), Benjamin ne rencontre que des êtres pétris d’humanité et autres personnages forts en gueule qui l’adoptent illico (Jared Harris en capitaine de chalutier, un pygmée… Euh ? Oui, un pygmée… Et pourquoi ? A la réflexion, pourquoi pas ? Certains rencontrent bien des boites de chocolat et des amateurs de crevettes).
*** Et des dialogues grotesques comme ce grand moment d’humour (involontaire ?) où les juvéniles amants se regardent droit dans leurs (beaux) yeux… M’aimeras-tu quand j’aurais des rides ? s’inquiète Daisy/Cate Blanchett somptueuse (la vache !)… M’aimeras-tu quand j’aurais de l’acné ? répond le grand dadais… Fou rire assuré !
**** Dans respectivement, Burn after Reading de Joel et Ethan Cohen_2008, Babel de Alejandro González Inárritu_2006, Fight club de David Fincher_1999, True Romance de Tony Scott_1993

© Warner Bros. France

L’étrange histoire de Benjamin Button/ The Curious Case of Benjamin Button de David Fincher_2009
avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Julia Ormond, Taraji P. Henson, Jason Flemyng, Tilda Swinton, Jared Harris, Elias Koteas et Elle Fanning

L’EMPREINTE DE L’ANGE de Safy Nebbou

Dans Cinéma, Drame psychologique, France le 22/08/2008 à 15:45

 

© Diaphana Films

Beau duel.

Voici un film curieux qui finit par surprendre : un drame familial, tourné comme un conte de fée avec ce qu’il faut d’ogresse et de supposées victimes…

Dommage que le réalisateur ait cru bon de préciser à la fin qu’il s’agit d’une histoire vraie comme s’il ne faisait pas assez confiance à son scénario (on sait bien que la vie est finalement toujours bien plus invraisemblable que toutes les histoires inventées) ou à ses acteurs, tous excellents, avec bien sûr une mention particulière pour le duo Catherine Frot/Sandrine Bonnaire sans qui, sans doute, le fragile échafaudage ne tiendrait pas aussi bien la route.

En l’occurrence, l’empreinte de l’ange est l’histoire d’une femme qui, à peine remise d’une longue dépression provoquée par le décès de son nouveau-né, croit reconnaître le bambin sous les traits d’une petite fille qu’elle croise par pure inadvertance. Et la voici qui traque l’enfant. Le visage têtu et le regard opaque de Catherine Frot servent à merveille ce personnage tout entier dédié à sa renaissance. Face à elle, la mère — Sandrine Bonnaire — suit le chemin inverse. De lumineuse, elle s’étiole, s’éteint et se recroqueville peu à peu sous le harcèlement et la crainte.

Safy Neffou livre un film sans esbroufe sur un sujet plutôt casse-gueule (mort de nourrisson et déni maternel) qui aurait pu donner lieu, au choix, à des scènes d’hystérie ou à un thriller glauque façon La main sur le berceau/The hand that rocks the cradle de Curtis Hanson_1992.

Sa mise en scène sobre et élégante est un écrin pour le jeu subtil de ses deux actrices qui entament un pas de deux singulier, voire pervers, mais laisse malgré tout la part belle aux autres protagonistes de cette histoire peu banale.

© Diaphana Films

L’empreinte de l’ange de Safy Nebbou_2008
avec Catherine Frot, Sandrine Bonnaire, Wladimir Yordanoff, Antoine Chappey, Michel Aumont et Sophie Quinton

 

LAKE TAHOE de Fernando Eimbcke

Dans Cinéma, Drame psychologique, Mexique le 22/07/2008 à 16:35

© Ad Vitam

Bienvenue tristesse.

Ce film, empreint d’une tristesse éprouvante, conte l’histoire d’un accident. Celui qu’un adolescent provoque sciemment avec la voiture familiale. La recherche d’un mécanicien susceptible de le dépanner va lui permettre de faire des rencontres inquiétantes, tendres ou absurdes qui l’aideront à reconnaître et accepter sa souffrance.

Histoire d’une perte, Lake Tahoe serait rapidement insoutenable d’angoisse (cf. une scène littéralement poisseuse de chagrin où le jeune héros essaie de communiquer avec sa mère, invisible derrière un rideau de douche) si le réalisateur n’avait aménagé quelques respirations humoristiques (le gamin se faisant semer par une chienne à la vitalité débordante ou refusant obstinément de baby-sitter un bébé, les élucubrations d’un fou dingue de kung-fu l’invitant à découvrir Bruce Lee).

Plans fixes et fondus au noir se succèdent au gré des aventures des trois principaux protagonistes (comédiens amateurs d’une justesse confondante) au risque parfois de perdre le spectateur (ainsi, au gros plan des visages des deux jeunes gens partis au cinéma, succède un long écran noir permettant de ne savourer Opération dragon qu’au travers de sa bande sonore).

Il est à noter que ce film tourné dans la péninsule du Yucatan, au nord-est du Mexique, n’approche de Lake Tahoe que par la grâce d’un autocollant figé sur la voiture accidentée, comme un témoignage de temps plus heureux.

Description du déni d’un deuil avant effondrement, Lake Tahoe est un beau mélo que l’on ne doit voir qu’animé d’excellentes dispositions d’esprit sous peine de dépression immédiate. C’est dire le remarquable talent de son auteur.

© Ad Vitam

Lake Tahoe de Fernando Eimbcke_2008
avec Diego Catano, Hector Herrera, Daniela Valentine et Juan Carlos Lara

ENFANCES de Yann Le Gal, Isild Le Besco, Joana Hadjithomas, Khalil Joreige, Ismael Ferroukhi, Corinne Garfin et Safy Nebbou

Dans Cinéma, Comédie, Court-métrage, Drame psychologique, France le 18/05/2008 à 19:19

 

© Zelig Films Distribution

Les réalisateurs aussi ont commencé petits.

Le film à sketches peut se révéler un exercice aussi cruel que le film choral car il pointe inévitablement le manque d’originalité des uns au vu du talent des autres. Enfances, qui narre d’imaginaires tribulations enfantines de six grands cinéastes (dans l’ordre, Fritz Lang*, Orson Welles**, Jacques Tati***, Jean Renoir****, Alfred Hitchcock***** et Ingmar Bergman******), n’échappe pas à cette règle.

Le jeu de piste initialement prévu ne tient pas la route. Il est facile de reconnaître par un détail flagrant – le petit Orson trop grimé déclamant nuitamment du Shakespeare, la lanterne magique d’Ingmar ou Alfred manquant dégringoler l’escalier de la demeure de Norman Bates – l’identité du réalisateur auquel il est rendu hommage.

Si l’aventure bucolique du jeune Renoir préfigure la rencontre qu’il provoquera dans La règle du jeu entre Dalio, l’aristocrate et Carette, le braconnier, l’épisode (filmé en noir et blanc) narrant le combat d’Hitchcock contre une mère frustrée (et ressemblant à s’y méprendre à la revêche Mme Danvers, la gouvernante de Rebecca), n’est qu’un démarquage sans grande invention de ses films.

L’épisode funambulesque consacré à Jacques Tati est sans aucun doute le plus ludique et le plus inventif de la série. La description hilarante de la capture d’une photo de classe, où le grand corps décalé et encombrant du gamin "ne rentre pas dans le cadre", traduit à la perfection le sentiment d’isolement ressenti dans son enfance par le réalisateur de Jour de fête.

Cette série de courts-métrages inégaux a finalement une qualité désarmante, celle de nous donner envie de revoir nos classiques.

* Un secret derrière la porte de Yann Le Gal
** Le regard d’un enfant d’Isild Le Besco
*** Open the door please de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige
**** La paire de chaussures d’Ismaël Ferroukhi
***** Short night de Corinne Garfin
****** Une naissance de Safy Nebbou

© Zelig Films Distribution

Enfances de Yann Le Gal, Isild Le Besco, Joana Hadjithomas, Khalil Joreige, Ismael Ferroukhi, Corinne Garfin et Safy Nebbou_2008
avec Elsa Zylberstein, Julie Gayet, Clotilde Hesme et Maxime Juravliov