FredMJG

Archives de la catégorie ‘Avant-première’

LIV & INGMAR de Dheeraj Akolkar [Ciné Nordica 2013]

Dans Avant-première, Ciné Nordica, Cinéma, Dheeraj Akolkar, Documentaire, Festival, Norvège le 09/05/2013 à 13:56
© NordicStories

© NordicStories

Amours bergmaniennes.

Ingmar Bergman ne l’a jamais épousée, certes, mais elle fut sa muse (une dizaine de films* dont quasi autant de chefs d’œuvre), la mère d’un de ses enfants, et selon ses propres termes — rapportés par l’actrice émue aux larmes — son "stradivarius". Lire la suite »

A HIJACKING de Tobias Lindholm [Ciné Nordica 2013]

Dans Avant-première, Ciné Nordica, Cinéma, Danemark, Drame, Festival, Thriller, Tobias Lindholm le 03/05/2013 à 10:26
© Nordisk Film

© Nordisk Film

Le prix d’une vie.

Tobias Lindhom (co-scénariste entre autres du déprimant Submarino de Thomas Vinterberg et de la série Borgen, une femme au pouvoir* de Jeppe Gjervig Gram et Adam Price) a choisi pour son second film de nous plonger au cœur d’une guerre des nerfs aussi énergique qu’éprouvante**.

Semblant de calme avant la tempête. Peter (Søren Malling, à tomber), la cinquantaine élégante, portant beau et doté d’un aplomb démesuré dû à son incontestable réussite professionnelle est le président d’une compagnie maritime qui porte aux nues son exceptionnelle intelligence et le sang froid qui lui fait emporter nombre de tractations acharnées. Mikkel (Pilou Asbaek), quant à lui, est un homme plus modeste. Cuisinier sur le cargo MV Rozen, c’est un être doux et affable qui attend impatiemment la fin de sa mission pour retrouver femme et enfant.

Fatalitas ! Lire la suite »

HOLY MOTORS de Leos Carax

Dans Avant-première, Aventure, Cinéma, Comédie, Drame, Festival Paris Cinéma, France, Leos Carax le 29/06/2012 à 15:46

© Les films du Losange

Monsieur rêve de formes oblongues (air connu).

2012 est manifestement le temps des limousines, longs cercueils qui roulent silencieusement, destinés semble-t-il à protéger d’esseulés passagers du monde extérieur. Mais si le juvénile héros de Portrait en vieux con suffisant Cosmopolis de David Cronenberg était déjà mort, bien confit dans sa virtualité, le protagoniste d’Holy Motors — Monsieur Oscar — part à la rencontre de tous les univers envisageables, dut-il à chaque fois les secouer un brin pour les ranimer.

Pour preuve, sa voiture n’est pas une planque où se dissocier du reste de l’humanité, mais bien plutôt une grande boite à malices d’où surgissent des trésors de travestissement en vue d’un tour de piste qui risque à chaque instant d’être le dernier. Ce fatal moment où le dormeur qui rêve d’arènes et d’équilibristes s’emploiera à s’extirper de ses songes et l’anéantira. Coupez !

Mourir sur scène — sise dans un Paris fantasmagorique — dans une grandiose représentation, voilà ce qui semble mouvoir Monsieur Oscar, ce Fregoli au bord du burning out, englué jusqu’à l’os dans son odyssée de l’espèce. Crever de solitude sur un pont au milieu de ceux qui s’imaginent encore vivants et qui filent vers leur fin. Expirer d’avoir trop aimé et de s’être oublié. Trépasser bêtement aussi de temps à autre sur une simple erreur de jugement… Séquence hautement narquoise — tout autant que peut l’être le chauffeur/ange gardien joliment investi par Edith Scob — qui rassure étonnamment sur le sens de l’humour du réalisateur, ici, décidément très joueur, parfois jusqu’aux confins de la cruauté.

Qu’on ne s’y trompe toutefois pas. La magie n’opère qu’à la condition, pour certains de s’y abandonner, pour tous les autres, d’y croire dur comme fer.

Loin de n’être qu’un trip égocentrique, Holy motors, film gigogne, balaie pour ce faire tous les champs (chants ?) du possible. Drame existentiel, thriller, grand mélo des familles, pelloche érotico-fantastique, comédie musicale ou cinéma bis — un des grands moments du film où notre héros se dédouble jusqu’au vertige —, le dernier opus de Léos Carax ne serait que pur mirage si Denis Lavant (porte-parole, complice, alter ego) ne lui offrait généreusement, en un troublant mimétisme, ce corps nerveux et si flexible que les ravages du temps n’ont pas épargné. A la course d’Alex fauché en pleine jeunesse sur un classique de Bowie dans Mauvais sang, répond l’essoufflement de ce monsieur Loyal (jeu de mot) désormais condamné à cavaler devant un fond vert. Le spectacle est féerique, et l’envers du décor, magnifié par deux corps élastiques — effets spéciaux purement organiques — dont l’enchevêtrement va donner naissance à d’orgueilleuses chimères condamnées à toujours se renouveler dans un seul et unique désir de plaire encore.

Et tandis que Monsieur Oscar voltige à plusieurs et que l’on se surprend à rêvasser d’apesanteur, ce ne sera pourtant pas la voix de Bashung qui s’élèvera dans Holy Motors où notre funambule s’illusionne d’amour qui flingue, mais bien plutôt celle d’un revenant, qui a toujours préféré voyager en solitaire. Chair de poule assurée.

Film de pures sensations, bardé de serrures et de clés infernales — à l’image de celle qu’emploie Léos Carax lui-même, tel un phénix renaissant sans cesse de ses cendres, pour pénétrer de force dans la chambre aux sortilèges —, jeu de l’oie truffé d’émouvantes petites madeleines, souvent à la limite de l’impudeur [le spectateur bientôt désemparé pourrait même souhaiter sortir sur la pointe des pieds pour ne pas déranger le chagrin latent, si des moments incongrus et à pleurer oui, mais de rire, ne revenaient comme des respirations nécessaires le scotcher à son siège] ou de projets avortés maquillés en fausses pistes, Holy Motors est un chant d’amour résolument égoïste au cinéma à l’ancienne, là où l’on braille moteur et où les morts, quoiqu’il advienne, se relèvent toujours à la fin. Contrairement à la vie. Qui est bien mal faite.

Silencio !

P.S. Il est certain que sans Denis Lavant, Holy Motors n’existerait pas. Mais passent également, comme des spectres, un Michel Piccoli rajeuni, hanté par l’angoisse d’une prochaine disparition, une touchante Kylie Minogue évoquant un clone dépressif de Jean Seberg et Eva Mendes, que le scénario n’épargne pas, mais qui triomphe en symbole hiératique d’un cinéma aussi dévorant que l’amour qu’on lui porte.

Et l’on entraperçoit, avec un certain amusement, cet olibrius de Geoffrey Carey qui, à l’orée des années 80, alors même qu’il tournait dans L’état des choses de Wim Wenders — où l’imagination censée être au pouvoir se heurtait déjà à l’époque à la domination économique — participa au Territoire, réalisé par un autre magicien, grand joueur devant l’éternel, un certain Raoul Ruiz, auquel le Festival Paris Cinéma rend hommage cette année. Qui a causé de mise en abyme ?

Film projeté en avant-première dans le cadre du Festival Paris Cinéma. Sortie nationale, le 4 juillet.

© Les films du Losange

Holy motors de Leos Carax_2012
avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Elise Lhomeau, Kylie Minogue, Michel Piccoli, Jeanne Disson, Léos Carax, Nastya Golubeva Carax et Geoffrey Carrey

DRIVE de Nicolas Winding Refn

Dans Avant-première, Cinéma, L'Etrange Festival, Nicolas Winding Refn, Thriller, USA le 05/10/2011 à 09:00

© Le Pacte

To live and d[r]i[v]e in LA.

L’homme sans nom de Drive préfère à n’en point douter l’asphalte aux hautes plaines mais ses principes sont tout aussi persistants. Farouchement individualiste et sans attache, le héros (Ryan prends-moi-toute-sur-la-banquette-arrière Gosling) du premier film américain de Nicolas Winding Refn a la moralité bien élastique. Seules semblent compter pour lui l’adrénaline, l’ivresse de la conduite, l’échappée belle.

Garagiste pour la galerie, cascadeur/doublure pour quelques panouilles cinématographiques, cet as du volant arrondit ses fins de mois en acceptant des contrats dont le cahier des charges est soigneusement établi lors de toute prise de contact. Il conduit, rien de plus car pas d’affinité. Sa complicité s’arrête dès que s’insinue l’idée d’une quelconque implication émotionnelle dans les actes délictueux des malfaisants qui embauchent sans coup férir ce chantre de la vitesse, chirurgien du virage à double pointe, poète du carambolage et ballerine du tête-à-queue.

Et pour que son physique de joli pied tendre au sourire confondant ne trompe pas, notre homme arbore un blouson décoré d’un immense scorpion. Qui s’y frotte etc. Air connu.

Ceci posé, les règles de vie étant en général faites pour être bafouées, notre taiseux — dont on va aisément deviner peu à peu le passé tourmenté — n’en possède pas moins un cœur qui, bien qu’il restera de marbre devant des danseuses en boa ou les affriolantes formes de Christina Hendricks, va subrepticement s’embraser dès lors qu’il rencontre une voisine au charmant minois (Carey Mulligan, déjà égale à elle-même après quelques rôles, subtile certes, mais sans surprise), mère d’un jeune enfant dont le père est en prison. Et le paternel d’être libéré et de se révéler brave type comme pas deux.

Le monde est décidément bien cruel pour les êtres esseulés. Leurs histoires d’amour contrarié ne leur laissent généralement guère plus de choix que de jouer les justiciers.

De là s’ensuivent moult aventures où notre chauffeur/défenseur de la veuve et de l’orphelin croisera des dingues de la gâchette, deux mafieux égocentriques — Remettons donc un oscar à l’effarant Albert Brooks, terrifiant en parrain retors et sanguinaire et la palme du cabotinage au toujours inénarrable Ron Perlman, ogre malveillant en remettant une couche dans la puérilité psychotique — et autres compagnons d’ascenseur infortunés, qui le forceront à leurs dépens à faire ressurgir une nature qu’il s’est soigneusement employé à camoufler.

Depuis Pusher et la mise en orbite d’un Mads Mikkelsen qui n’a pas volé son prénom, Nicolas Winding Refn s’amuse à révéler la grandeur et décadence de la psyché masculine. Ici, c’est Ryan Gosling qu’il filme amoureusement et érige au rang d’icône. Qu’il fasse corps avec sa voiture ou joue du fusil à pompe, voire du marteau, l’acteur n’en finit pas d’exsuder à chaque recoin de — très beaux — plans une discrète et mâle coolitude (Steve, tu peux aller te rhabiller, merci) doublée d’un potentiel érotique affolant.

Accompagné d’une somptueuse bande sonore, Drive — hommage indéfectible aux héros solitaires des polars esthétiques et réfrigérants de Michael Mann* entre autres** —  est avant tout la description minutieuse et orgasmique d’un homme au volant (qu’on apprécierait qu’il lâche tantôt pour se préoccuper de notre carrosserie), machine au visage marmoréen dont les éclairs de violence aussi brefs qu’étourdissants ne peuvent mener qu’à sa propre perte.

Aussi virtuose qu’elle soit, sa suicidaire chevauchée mécanique — entreprise contre l’ennui ou un trouble passé — s’achèvera dans un bain de sang.

Nous extirperions-nous, épuisé(e)s mais pâmé(e)s de nos fauteuils, notre lonesome driver roule encore dans la nuit.

* Notamment Thief/Le solitaire_1981 où James Caan navigue dangereusement entre une famille à construire et des accointances mafieuses, et les déambulations nocturnes des héros télévisés de sa série Miami Vice aux génériques popissimes (Ici, ce sont des crédits d’un extravagant rose tyrien qui exaltent la noirceur de Drive).
** A lire : Cannes 2011, voitures chez Inistree

Après avoir valu à Nicolas Winding Refn le prix de la mise en scène au festival de Cannes, Drive, présenté en avant-première à L’Étrange Festival 2011 — après quelques péripéties sonores dont nous rions encore —, sort ce jour sur tous les écrans de France et de Navarre.

© Le Pacte

Drive de Nicolas Winding Refn_2011
avec Ryan Gosling, Carey Mulligan, Albert Brooks, Ron Perlman, Bryan Cranston, Oscar Isaac et Christina Hendricks

WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN de Lynne Ramsay

Dans Avant-première, Cinéma, Drame, Forum des Images, Grande-Bretagne, Lynne Ramsay, Positif le 26/09/2011 à 10:14

 

© Diaphana Distribution

Enfant d’Eve.

Il aurait été follement judicieux qu’Eva (Tilda Swinton, impériale en desperate housewife qui ne reconnaît pas le fruit de ses entrailles) prénomme son chérubin non désiré Damien en lieu et place de Kevin car ce damné lardon est une vraie malédiction.

Pourtant Kevin n’est pas le fils caché du diable mais bien le rejeton quelque peu insolent d’un couple d’américains moyens : mère au foyer ayant abandonné toutes velléités de carrière depuis la mise au monde d’un enfant rien moins que désiré et père — l’excellent John C. Reilly lui prête sa bonne bouille de poupon prématurément vieilli — souvent absent, un poil laxiste et foncièrement aveugle qui tient tant à la tranquillité de son foyer qu’il prend ironiquement pour une éternelle dépression post-partum les émois de son épouse quant à la nature diabolique de leur fiston qui, sous le déguisement de Robin des Bois, la prend si malicieusement pour cible.

Faut-il tant d’amour désintéressé et de bonne volonté à cette sainte pour supporter ce maudit petit chieur — à prendre au sens propre (rires) — ? D’ailleurs, Eva ne noircit-elle pas sciemment le portrait de son têtard ? Qu’elle soit ravagée par la culpabilité d’avoir mis au monde un psychopathe, ou pour éventuellement se dédouaner de lui avoir donné une si mauvaise éducation, peu importe. Le mystère reste entier et ce n’est pas la moindre des qualités de ce drame familial virant subrepticement au récit d’horreur absolue.

Dès le début, Lynne Ramsey annonce la couleur. Elle sera écarlate. Qu’il s’agisse de la boue de laquelle se libère triomphalement dans ses cauchemars une Eva esseulée et agoraphobe, de la peinture qui macule les murs de sa nouvelle résidence souillés par des mains anonymes et vengeresses ou du sang versé par le fils tant redouté (la réalisatrice aura la décence de nous épargner le massacre), le rouge est définitivement mis sur cette haine passionnelle liant une mère à son enfant.

Pour un peu, l’on pourrait croire que ce film effarant est un appel à l’infanticide, le "sweet little boy" à son papa développant au cours des années des trésors d’imagination pour pourrir obstinément l’existence de sa génitrice. Qui n’aura de cesse de rechercher une explication logique à un geste somme toute devenu fort banal en ces merveilleuses banlieues américaines déshumanisées.

Et le chenapan d’avoir enfin toute son attention alors que depuis sa naissance, n’ayant pu vraisemblablement crever sa mère en couches, il a entamé avec elle un pas de deux pervers sans issue, sinon l’anéantissement des deux camps.

Après quelques fous rires nerveux devant les machinations du méchant petit diable pour endormir le papa gâteau et torturer la maman martyr, on se dit qu’au pire Eva aurait pu balancer le bambin avec l’eau de son bain, au mieux le coller dans une institution spécialisée qui se serait chargée d’inculquer un peu de bienséance à ce fripon qui joue admirablement à l’autiste mais n’en oublie pas de tourmenter à loisir celle qui n’a finalement eu que le tort de le faire naitre.

La (première) maternité selon Lynne Ramsay n’est manifestement pas une partie de plaisir, pour peu qu’elle n’ait pas été délibérément souhaitée. Son film peut également être décrypté comme un scanner de la psyché d’une mère ayant enfanté trop tôt et hantée par la généreuse idée de devoir être parfaite. Mais les enfants le sont-ils jamais ?

La réalisatrice prend soin de ne s’attacher qu’aux souvenirs (aux fantasmes ?) de sa tragique héroïne et passe ainsi de flashbacks somnambuliques à la violence de l’ostracisme qui régit désormais sa vie par des ruptures de ton aussi brusques que déstabilisantes. De là, parfois, une narration d’une trop grande prévisibilité qui peut prêter à sourire.

Cette immense tige — qui plie souvent mais ne rompt pas — équilibriste de Tilda Swinton semble constamment tanguer entre paranoïa et dépression, toujours prête à chuter. Son jeu fin et racé en devient un objet de fascination qui nous éloigne de temps à autre du sujet. Face à elle, Ezra Miller (qui a déjà sévi dans Afterschool d’Antonio Campos_2008) ne démérite pas en petite vermine au visage d’ange déchu.

Pour conclure, We need to talk about Kevin est un excellent film d’épouvante à conseiller à toutes celles qui souhaitent (ou pas) devenir mère. Pour y réfléchir à deux fois et prendre leur décision l’esprit serein et en toute connaissance de cause. On n’a jamais que les enfants que l’on mérite. Foi d’Eva.

PS. Film projeté dans le cadre de l’avant-première Positif au Forum des images.

© Diaphana Distribution

We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay_2010
avec Tilda Swinton, John C. Reilly, Ezra Miller, Jasper Newell, Rock Duer, Ashley Gerasimovich, Alex Manette, Kenneth Franklin, Paul Diomede et Mark Elliot Wilson

 

THE UNJUST de Seung-wan Ryoo [L'Étrange Festival 2011]

Dans Avant-première, Cinéma, Corée du Sud, Forum des Images, L'Etrange Festival, Seung-wan Ryoo, Thriller le 09/09/2011 à 15:37

© Film Train

Je te tiens, tu me tiens par la corruption.

Qu’on se le dise, le jeu le plus prisé en Corée est la corruption de fonctionnaires, et ce, à tous les niveaux de l’état. Du moins si l’on en croit le dernier film de Seung-wan Ryoo, réalisateur en 2006 d’un City of violence d’excellente facture.

Les procureurs de la république sueraient ainsi sang et eau aux fins de faire rendre les armes aux forces de police tout en se commettant joyeusement avec les PDG des grandes compagnies qui agissent comme des mafieux et en offrant subsides et prostituées aux organes de presse. Difficile dès lors dans ce contexte de rester vertueux… voire simplement de faire correctement son boulot.

C’est donc dans un Séoul puant l’impunité et la compromission qu’un flic incorruptible va se voir enfin offrir la promotion que ses fort bons états de service méritent mais certes pas, selon le point de vue de ses patrons, son intransigeance. A la condition préalable de clore au plus tôt — comprendre, par n’importe quel moyen — un dossier brûlant sur des meurtres d’enfants dont la non résolution commence à sérieusement indisposer les politiques.

Mais comment avoir le temps de traquer les assassins de petites filles quand on est plus occupé à grimper les échelons, palper des enveloppes ou faire des crocs-en-jambe aux collègues ? Abandonner ses principes, finalement, c’est relativement simple. Il n’y a que le premier pas qui compte (ou qui coûte). Et quand tout le monde autour de vous en croque, il est ardu sur la longueur de ne pas être tenté de participer à la curée.

Voilà notre flic exemplaire qui choisit un assassin au hasard parmi les suspects — coupable sans nul doute d’un délit de sale gueule — pour clouer le bec à l’impétueux procureur qui le tanne et le nargue. The unjust nous offre alors d’être les témoins privilégiés de sa descente aux enfers car notre nouvel ambitieux ne va rien trouver de mieux que d’entamer un pas de deux avec un malfaisant de première, qui lui déniche son homme de paille et le travaille au corps pour qu’il accepte d’endosser le monstrueux costume du pédophile moyennant menue monnaie et promesses d’une peine allégée. Or, une enquête décemment réalisée suffirait à trouver le vrai coupable ! Et le faux de découvrir bientôt qu’il a été grugé et que pour apaiser la vindicte populaire, la justice en place compte bien le transformer illico en sushi.

S’ensuit quelques mésaventures fort alambiquées d’où personne ne sort grandit.

Outre la déprime éventuelle qui peut nous assaillir à contempler ce panier de piranhas malodorants multiplier les saloperies (pots de vins, menaces, chantages à tous les étages, parfois sous la politesse onctueuse des gens bien nés), The unjust rappelle par trop le hong-kongais Infernal affairs (Alan Mak et Wai Keung Lau_2002), voit ses différentes narrations imbriquées se déliter peu à peu et cède inopportunément à la sirène du twist. Malheureusement, cette fameuse « surprise » finale est éventée dès le départ, car le taux d’invraisemblances qui parcourent les diverses investigations est une véritable injure à l’intelligence du spectateur. A moins qu’il ne s’agisse d’une ultime critique de l’incompétence crasse des forces de police coréennes mais le trait serait alors par trop grossier.

Oui, les scènes sont rondement menées et les images joliment léchées, les acteurs jouent des partitions radicalement opposées (Jeong-min Hwang, le flic à la vertu dépressive se fait hystériquement voler la vedette par Seung-beom Ryu * qui cabotine mortellement en procureur enfantin. Mais c’est le reptilien Hae-jin Yoo parfaitement répugnant en cruel de service qui emporte l’adhésion), on peut rire aussi parfois tant la ficelle est grosse et les colères explosives, mais de par le manque 1/ d’empathie totale avec son personnage principal et 2/ d’originalité, The unjust, d’un cynisme éhonté, demeure en définitive un simple polar de série.

* Accessoirement frère du réalisateur et bien plus crédible en tueur froid et calculateur de No Mercy de Hyeong-joon Kim présenté l’année passée à L’étrange festival.

A NOTER. The unjust bénéficie d’une deuxième projection à L’Etrange Festival  dimanche 11 septembre.

© Film train

The unjust/Bu-dang-geo-rae de Seung-wan Ryoo_2011
avec Jeong-min Hwang, Seung-beom Ryu, Hae-jin Yu et Ho-jin Jeon

KILL LIST de Ben Wheatley [L'Étrange Festival 2011]

Dans Avant-première, Ben Wheatley, Fantastique, Forum des Images, Grande-Bretagne, L'Etrange Festival, Thriller le 08/09/2011 à 14:00

© Wild Side Films / Le Pacte

A chacun son dû.

Kill list, deuxième long métrage de Ben Wheatley, est de ces films qu’il vaut mieux découvrir vierge de toute information. Une seconde vision sera par contre tout à fait judicieuse pour une meilleure appréhension des petits indices que le réalisateur, débordant de talent et d’humour noir, n’aura pas manqué de semer pour attirer dans son piège les petits poucets que nous sommes.

Dès le début du film, nous cheminons — ou du moins le croyons-nous — en terrain connu. Soit, le drame social dans les classes moyennes tant prisé en Grande Bretagne, et désormais contaminé par les dramatiques conséquences des sales guerres du XXe siècle auxquelles le pays a participé et sacrifié tant de jeunes soldats.

Jay est de cette trempe. On devine sans peine sous le masque de l’époux querelleur et du bon père un tantinet à côté de ses pompes l’ex-soldat souffrant de stress post-traumatique. De par son physique passe-partout et son jeu ardent, l’excellent Neil Maskell évoque aisément une version juvénile du héros brisé de Route Irish de Ken Loach.

Parce qu’il a oublié d’acheter du PQ et a rapporté à la place de quoi imbiber toute l’Angleterre alors que l’argent ne rentre plus (pour cause, une dernière mission vraisemblablement foireuse a laissé la psyché de l’homme sur le carreau), une scène de ménage éclate sous l’œil inquiet de leur unique enfant. Suivie d’une accalmie lors du débarquement du meilleur pote de Jay, Gal (Michael Smiley, le bien nommé) flanquée d’une petite amie fichtrement inquiétante. L’alcool aidant, les dés sont jetés, les rapports vont alors osciller entre beuveries et rigolades hystériques entrecoupées de colères soudaines et de bagarres homériques. Sans conséquence aucune semble-t-il sur les véritables sentiments que les personnages nourrissent les uns pour les autres : Jay ne souhaite rien tant que de pourvoir aux besoins de sa famille, lui et Gal sont d’indécrottables frères d’arme à l’amitié indéfectible.

Et tandis que l’invitée trace des signes cabalistiques au revers des miroirs, Jay se laisse convaincre par Gal d’accepter un nouveau contrat fort juteux pour les tueurs à gages qu’ils sont devenus. Et de révéler ainsi son visage en temps de paix, celui d’une implacable machine à tuer dont la violence va aller crescendo jusqu’au point de non retour.

Il flotte comme un bon vieux parfum de la Hammer dès lors que les deux mondes — le familial, campagnard et apaisant, le professionnel, nocturne et menaçant — de Jay s’interpénètrent l’un l’autre… parfois avec humour. Ne va-t-il pas sous les yeux effarés de son épouse se préparer une fricassée de la carcasse de lapin découverte dans son jardin et qu’il pense abandonnée là par son chasseur de matou. Par ailleurs, ses cicatrices (son nouvel employeur — terrifiant Struan Rodger — lui a fait signer son CDD de son sang) ne se referment pas, ses victimes remercient leur bourreau (âmes sensibles s’abstenir, Jay jouant du marteau en parfait petit bricoleur du dimanche) de venir leur ôter leur misérable vie. Ce qui paraît être une opération de nettoyage de la lie de la société (pédophiles, pourvoyeurs de vidéos pornos) vire sensiblement, au gré de son comportement erratique, à un dessein plus universel.

Sur une musique originale signée Jim Williams, Ben Wheatley signe un implacable thriller d’une grande beauté formelle (notons notamment une poursuite haletante dans des galeries souterraines), doublé d’une réflexion sur l’impossible réinsertion des soldats dans l’inquiétante banalité du quotidien.

L’ultime scène en décevra sans doute certains mais elle n’est que l’aboutissement vers lequel tend toute l’histoire. Quand on signe avec le diable, il n’est guère surprenant que ce dernier vienne se repaitre de sa récompense.

A NOTER. Kill list bénéficie d’une deuxième projection à L’Etrange Festival  jeudi 8 septembre en fin de soirée (et malheureusement, face à Rundskop de Michael R. Roskam, révélation du festival. Le choix est donc cornélien).

© Rook Films

Kill List de Ben Wheatley_2011
avec Neil Maskell, Myanna Buring, Harry Simpson, Michael Smiley, Emma Fryer, Struan Rodger, Mark Kempner et Damien Thomas

© Rook Films

EL INFIERNO de Luis Estrada [L'Étrange Festival 2011]

Dans Avant-première, Cinéma, Drame, Forum des Images, L'Etrange Festival, Luis Estrada, Mexique, Parodie, Thriller le 06/09/2011 à 10:09

© A Bandidos film productions

Bienvenido a San Miguel : narcos, bling-bling e decapitación.

Ay, caramba ! Le gouvernement mexicain n’a semble-t-il guère été heureux de la contribution de Luis Estrada aux agapes prévues pour la célébration des 200 ans de l’indépendance et du centenaire de la révolution, car l’ingrat, bien qu’ayant encaissé quelques pesos de ses bienfaiteurs aux fins de mener à bien son projet, ne leur en a pas moins retourné un gros glaviot dans la face en guise de remerciements.

Jugeons sur pièce. 2010 année du Mexique, certes, mais qu’y a-t-il donc à célébrer se demande Luis Estrada. Rien ! Si ce n’est l’échec total de la guerre contre la drogue, la gangrène généralisée, la mainmise des mafieux sur le pays, la corruption qui s’immisce dans les plus hautes sphères étatiques, les crimes en série, l’appauvrissement des populations, l’absence d’espoir d’une jeunesse sacrifiée, les massacres orchestrés, enfin, la mort si peu digne au bout du chemin.

Mais il ne s’agit pas non plus de nous asséner un pensum. La farce est énorme, elle n’en reste pas moins strictement documentée. Saupoudré d’humour noir et parfaitement secoué, El infierno (l’enfer) parvient à faire hurler de rire à propos d’atrocités. Résolument narquois, le réalisateur bâtit son film comme ces fameuses telenovelas créées pour occuper le temps maximal de cerveau disponible. A une différence près. Plutôt que de s’ébattre dans l’amour, la gloire et la beauté, les misérables héros dont il épingle joyeusement le machisme à la moindre occasion pataugent dans le sang, le stupre, le pognon et la poudre. Et le public mexicain de faire un triomphe au film, au grand dam des autorités*, plutôt mises à mal, mais guère plus finalement que les cartels, décrits comme une bande de dégénérés analphabètes.

Un laconique et peu amène Welcome to Mexico! Don’t come back! solde définitivement le compte de 20 années passées derrière les barreaux yankees et scelle la destinée de Benjamin Garcia (a.k.a. The Benny), réexpédié sans sommation dans son village natal, San Miguel, ville frontière poussiéreuse et qui ne semble pas avoir évolué d’un iota. Si ce n’est que lorsqu’un quidam est assassiné en pleine rue, plutôt que de lui porter secours, les éventuels témoins lui font les poches avant de fuir la police dépêchée sur les lieux.

Le Benny semble être bien benêt. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’il n’a été qu’un homme de paille abusé par plus filou que lui dans ses aventures chez les gringos et qu’aveuglé par des besoins fort naturels, il s’apprête à se refaire empapaouter en beauté par la bombasse qui lui offre famille recomposée et repos du guerrier. Et pourtant. L’oncle d’Amérique va se révéler après quelques ratés — dont un évanouissement en règle devant la méchante punition infligée à un employé indélicat — un sacré bon élève en entourloupes.

Découvrant avec incrédulité (Damián Alcázar a un don bien particulier pour jouer les ravis de la crèche) que tout le monde ou presque en croque, le Benny subit comme à son corps défendant la mauvaise influence d’un ami de 30 ans, le frappadingue El Cochiloco (Inénarrable Joaquin Cosio) représentant en produits illicites et tueur patenté, qu’il va bientôt dépasser en matière de cruauté et de show off. Voilà notre innocent qui gentiment adopte les us et coutumes locales, et se met avec un enthousiasme débordant à pourvoir de la dope et jouer du flingue pour finalement endosser le costard flamboyant du narco trafiquant : paillettes, gourmettes et galure de cow-boy, en symbole triomphant de la libre entreprise.

Si l’on ajoute que San Miguel est tombé sous la coupe d’un cacochyme parrain colérique et sanguinaire (l’excellent Ernesto Gomez Cruz aux tocs improbables) qui mène une guerre sans merci à un frère jumeau aussi faux cul et taré que lui tout en préchauffant son trône pour son résidu de fausse couche de rejeton, il est inutile de trop épiloguer sur les conséquences de ces luttes intestines. Les têtes** valsent. Un neveu par ci, un cousin par là. Et un gamin, de temps en temps, pour donner une bonne leçon ou entretenir l’inquiétude chez le petit personnel.

El Infierno est un film effroyablement ricanant. Parfois le rythme s’en ressent et si l’histoire donne la sensation de s’enliser, c’est pour mieux prendre des chemins de traverse. L’instinct de conservation, plus que la morale ou les scrupules, mène la danse et les retournements de situation. Si certains acteurs outrent leur jeu, c’est également pour mieux tordre le cou aux archétypes. Et ménager quelques excellentes surprises.

Luis Estrada, pourvoyeur de sales blagues, n’épargne rien, ni personne, du haut fonctionnaire vipérin à la mère de famille oublieuse du sang versé à la vue d’une rolex en passant par des prêtres avides et prêts à tout pour toucher leur enveloppe, de l’enterrement à la chaîne au baptême d’une arme. Sans oublier la lâcheté ordinaire des élus, le manque total de confiance dans les services de police (Corrompus jusqu’à la moelle, ne bouffent-ils pas à tous les râteliers, prêts à se parjurer et à trahir pour quelques biftons de plus, persuadés que leurs uniformes les protègent du courroux des ordures qu’ils trahissent ?) et, en tout état de cause, le mépris caractérisé pour la vie humaine et le sort d’une population embarquée dans un cycle de violences inouïes et de choix impossibles. Car est-il bien judicieux d’envoyer sa progéniture étudier dans une école financée par l’argent de la drogue qui les tuera un jour ou l’autre ?

Que les enfants tombent sous les balles ou prennent les armes en parfaits émules de leurs aînés et c’est tout un pays qui sombre au rythme des ritournelles des narcocorridos.

Les spectres de Ciudad juarez ne sont jamais bien loin. San Miguel ressemble à une ville morte et ferait un décor de western parfait avec ses grands espaces désertiques où ne chevauchent plus que les 4X4 des narcos et ses haciendas puant le pognon et la mort violente. Les flics sont interchangeables, les dealers aussi. Chacun à sa place, l’argent coule à flots et l’entente est tacite. Qu’un seul en vienne à traverser la ligne invisible et la machine s’emballe.

Ne reste plus alors qu’à ériger des mausolées d’un mauvais goût absolu trônant pour l’éternité au milieu de modestes tombes creusées à la va-vite et où reposent les dommages collatéraux d’une guerre fratricide.

Que voilà donc pour tromper le diable, sous des allures de fable un brin goguenarde, une rigolade bien salutaire, suprêmement insolente, et faisant quelque peu la pige à son grand voisin américain à qui il emprunte sans vergogne codes et clins d’œil. Depuis La horde sauvage, jamais massacre au ralenti ne fut plus jouissif.

* On peut sans peine imaginer lorsqu’un capitaine de police affirme sans sourire à notre héros aspirant à une protection de témoin « le président rêve d’une nation de délateurs » que Felipe Calderoń aura apprécié la pique à sa juste valeur.
** Sur la manie et le pourquoi de la décapitation au Mexique, se reporter au remarquable livre-enquête de Sergio González Rodríguez, L’homme sans tête.

A NOTER. El infierno bénéficie d’une deuxième projection à L’Etrange Festival le mardi 6 septembre.

© A Bandidos film productions

El infierno de Luis Estrada_2010
avec Damián Alcázar, Joaquín Cosio, Ernesto Gómez Cruz, Maria Rojo, Elizabeth Cervantes, Daniel Giménez Cacho, Kristyan Ferrer et Salvador Sanchez

NOUVEAU SOUFFLE (ATMEN) de Karl Markovics

Dans Autriche, Avant-première, Festival de Cannes, Forum des Images, Karl Markovics, La Quinzaine des Réalisateurs le 28/05/2011 à 12:34

© Epo-Film Produktionsgesellschaft

Reconstruction.

Bonne nouvelle ! Le cinéma autrichien ne se réduit pas au scalpel de Michael Haneke.

Il faudra désormais compter avec l’acteur Karl Markovics — héros de Die Fälscher/Les faussaires de Stefan Ruzowitzky_2007 et récemment entraperçu dans l’indigeste Sans identité de Jaume Collet-Saura —, qui a remporté le Label Europa Cinema avec Atmen, premier long métrage qu’il a également écrit.

Le pire était pourtant à craindre. Jugeons plutôt.

Lire la suite »

Jan Švankmajer ou l’appréhension du réel 1. Survivre à sa vie (théorie et pratique)

Dans Animation, Avant-première, Cinéma, Fantastique, Forum des Images, Jan Švankmajer, Rétrospective, Tchéquie le 28/10/2010 à 10:12

© Athanor

L’intégrale Jan Švankmajer a donc débutée hier au Forum des images dans une salle plus que comble où était présentée en avant-première et en présence du réalisateur, une charge féroce contre la psychanalyse, Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe)_2010.

Jan Švankmajer a joué courte sa première apparition, préférant avertir fort malicieusement le public qu’outre que son film n’avait rien de particulièrement drôle, il était inutile qu’il se fasse l’écho de son prologue où tout avait déjà été dit.

Effectivement, en guise d’introduction, Jan Švankmajer se filmant en papier découpé prévient que pour des raisons de restriction de budget — et de son impossibilité à gagner à la loterie nationale, obsession récurrente des protagonistes —, son film a été réalisé en bouts de ficelles et en photos d’acteurs qui parlent (qui jouent aussi bien que les vrais mais coûtent nettement moins chers en nourriture).

La déconstruction de la vie d’Eugène, dépressif héros de Survivre à sa vie (Théorie et pratique) peut donc débuter.

En un mot, ce brave type tombe — dans un rêve ! — éperdument amoureux d’une femme qui porte le prénom de sa mère et, en proie à un doute existentiel, démarre une analyse plus que sauvage tout en menant désormais, quasiment à son corps défendant, une double vie. Petit employé étriqué et mari aimant quoique peu enthousiaste de la libido dans une lugubre et kafkaïenne réalité, amant fougueux et passionné dès qu’il retrouve sa Julie qui change d’identité au gré de ses envies, tel une belle au bois dormant qui se réveillerait enfin d’un long cauchemar, notre rêveur fou, comme abasourdi par sa propre audace, se réapproprie sa vie.

Survivre à sa vie (théorie et pratique) serait — si l’on en croit le réalisateur qui s’est exprimé à Venise où le film était présenté hors compétition – son dernier film. Pouvant s’appréhender comme un testament cinématographique, il rassemble toutes les fameuses obsessions du cinéaste — découpages, grosse bouffe, langues charnues, femmes nues à tête de poule, amour fou — sur ce ton paillard et grinçant qui caractérise son œuvre.

Il faut bien évidemment laisser au vestiaire tout cartésianisme et accepter de passer de l’humain à la machine, de l’organique au noir et blanc, de la chair au dessin.

Si l’on rit tout de même beaucoup — et notamment par la grâce d’une homérique bataille entre Freud et Jung dont les portraits veillent comme deux Pythies au bon déroulement des analyses— aux aventures psychanalytiques d’Eugène, ce qui frappe avant tout dans cette accumulation de symboles c’est la terrible angoisse qui sourd de chaque photomontage animé, accentué par de dégoutants gros plans récurrents sur les bouches des personnages atteints de diarrhée verbale.

Dans un pays où la parole fut interdite, où d’immenses oreilles vous écoutent, où des humains vivent comme des chiens, voire l’inverse, où l’on applaudit le moindre de vos faits et gestes épiés par des yeux démesurés, où l’on vous file, où l’on torture des enfants, où l’on complote, où l’on corrompt, où les êtres disparaissent avalés par d’étranges monstres protéiformes, là vécut Jan Švankmajer.

Et il ne s’en est manifestement pas tout à fait remis. Tout en gardant, grâce à une imagination débordante et une ironie sans faille, cette insoutenable légèreté de l’être tant vantée par Kundera.

© Athanor

Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe) de Jan Švankmajer_2010
avec Václav Helšus, Klára Issová et Zuzanna Kronerova

LA YUMA de Florence Jaugey

Dans Avant-première, Cinéma, Drame, Florence Jaugey, Nicaragua le 27/09/2010 à 10:15

 

© Ciné Classic

Relever le gant.

Elle a une sacrée poigne La Yuma et elle cogne dur. Avec son caractère bien trempé et son humeur chatouilleuse, mieux vaut ne pas la chercher.

Née dans une banlieue de Managua livrée aux gangs, elle n’a guère trop le choix la charmante, sombrer dans la délinquance, voire dans le lit d’un "beau-père" machiste aussi priapique que feignasse ou travailler d’arrache-pied à se bâtir un avenir meilleur.

Aussi, La Yuma, envers et contre tous (sa mère prête à vendre ses filles pour garder son homme à la maison, son frère junkie et voleur à la tire, son gangsta de copain qui joue les matamores mais qu’elle pourrait aisément étaler d’une pichenette, sa patronne bonne comme le pain qui apprécierait que son employée soit un poil plus féminine) a décidé de devenir boxeuse. Comme, entre autres, les héroïnes de Girlfight de Karyn Kusama_2000 ou de Million dollar baby de Clint Eastwood_2004, et ce, pour d’identiques raisons, échapper à une vie toute tracée faite de violence conjugale, de frustration intellectuelle et d’éternelle indigence.

Et la belle et gracile pugiliste s’offrira même le luxe d’une romance avec un jeune étudiant des beaux quartiers qui la fantasmera mais ne la comprendra guère, tant ses pensées sont encore murées dans les clichés.

Il faut savoir gré à la documentariste Florence Jaugey d’avoir soigneusement évité tout misérabilisme, y compris dans certaines scènes "sensibles", et porté un regard respectueux sur les populations d’un pays contre lequel le sort s’acharne depuis tant d’années. La Yuma est sa première fiction mais également, il faut le préciser, le premier film jamais produit depuis plus de 20 ans au Nicaragua.

Il n’est donc pas surprenant que cette histoire simple mais lumineuse — transcendée par la gracieuse présence d’Alma Blanco — ait rencontré depuis sa sortie un immense succès, tant dans le pays qui l’a vu naître que dans les nombreux festivals où il a été présenté et récompensé. Ce film généreux à l’impeccable casting composé pour moitié de non professionnels, mérite que l’on s’y attarde, même si l’on peut estimer que l’aventure développée ici l’a déjà été plus de cent fois ailleurs.

Sachant que nous est contée — et ce, sans prétention aucune — une belle leçon de vie et d’espoir dont l’insolite épilogue laisse rêveur, il ne faut pas hésiter à laisser La Yuma nous mettre K.O.

© Ciné Classic

La Yuma de Florence Jaugey_2010
avec Alma Blanco, Gabriel Benavides, Rigoberto Mayorga, Guillermo Martinez, María Esther López, Eliézer Traña et Juan Carlos García-Sampedro

Sortie le 29 septembre 2010

 

LES AMOURS IMAGINAIRES de Xavier Dolan

Dans Avant-première, Cinéma, Comédie dramatique, Québec, Xavier Dolan le 20/09/2010 à 14:18

 

© MK2 Diffusion

Triple je(u).

Marie (délicieuse Monia Choukri) et Francis (Xavier Dolan himself toujours affublé de ses charmantes petites quenottes) sont les meilleurs amis du monde. Marie aime les jolis garçons, et notamment Nicolas (Niels Schneider), croisé lors d’une soirée. Ça tombe merveilleusement bien car son bon copain Francis aime aussi les garçons et sa rencontre avec l’androgyne casqué d’invraisemblables boucles blondes lui a fait chavirer le cœur avec la même violence.

C’est d’un pratique, pensez donc ! une fille, deux garçons, un degré de garcitude hautement élevé, une multitude donc de rigolotes possibilités. Car il est quasi impossible de décider si l’équivoque provincial est — selon la règle de graduation établie par un quidam lors d’une scène hilarante — parfaitement "hétéro-hétéro" comme Marie ou totalement "gay-gay" comme Francis, à moins qu’il ne soit occasionnellement l’un ou l’autre, voire bisexuel, ce qui pourrait combler de bonheur nos deux complices qui vont bientôt se disputer comme d’infernales chipies les sourires et les éventuelles faveurs de leur obscur objet du désir du moment.

Car que l’on ne s’y trompe pas. Si Marie et Francis se négocient Nicolas, c’est moins pour arriver à leurs fins que pour éviter que l’autre n’y parvienne. Et toute la beauté de la chose réside plus dans le fait que nos deux amoureux solitaires sont finalement bien plus raides dingues de l’idée qu’ils se font du véritable amour (transfigurer un être aimé en fantasme ambulant) que de cet indéchiffrable éphèbe un poil fadasse et quelque peu inconsistant (dont les icônes se nomment James Dean et Audrey Hepburn), qu’ils comblent de cadeaux et finissent par habiller comme un de leurs poupons au grand bonheur d’icelui, comblé de tant d’attentions de la part de ce curieux couple qui semble tout autant le fasciner en retour.

Pour lui complaire, Francis se fait coiffer à la Dean… Manque de bol pour Marie, qui se rapprocherait plus de la beauté terrienne d’une Anna Karina (version Qu’est-ce que je peux faire ? j’sais pas quoi faire ! époque Pierrot Le Fou) que de la grâce éthérée d’Audrey Hepburn. Peu importe, la demoiselle s’habille vintage comme une desperate housewife des années 50. Francis sentant Nicolas lui échapper se branle sans vergogne dans son odeur, Marie s’encrasse compulsivement les poumons (La smoke c’est de la merde balance-t-elle à un amant occasionnel… A prononcer marde, à la Québecquoise) en Pénélope éperdue.

Et pendant ce temps là, l’indolent Nicolas, vrai Narcisse, beau et vain à la fois, accepte de demeurer en leur compagnie, dormant au milieu dans le même lit, tant qu’il a leur exclusive attention. Il n’est qu’à voir de quelle manière, après avoir observé avec l’attention d’un entomologiste scrutant un couple d’insectes, le duo se battre comme des chiffonniers, il reprend prestement la main d’un égocentrique Qui m’aime me suive avant de leur tourner le dos et de les congédier l’un et l’autre de sa vie. A jamais ? Peu importe, le temps n’a pas de prise pour l’éternelle jeunesse, l’humiliation si.

Mais ce que cet enfant unique éternellement gâté par une mère fantasque (L’excellente Anne Dorval que l’on retrouve ici en clone de Guesch Patti) ignore, est que les amis, les vrais, malgré les vacheries et les coups bas, savent se retrouver pour s’encanailler à nouveau et se lancer de nouveaux défis au détriment des inconstants qui ont eu le tort de leur remettre un court instant les pieds sur terre. Nos deux prédateurs repartiront en chasse d’un nouvel objet de fantasme, main dans la main, sourires gloutons aux lèvres, sûrs de leur bon droit et de leur éternelle amitié.

Et comme pour contrebalancer la mélancolie qui se dégage de ces jeux de l’amour qui ne doivent rien au hasard, le réalisateur complète son étude par une petite enquête sur les espoirs et/ou râteaux de quelques trentenaires en manque d’affection comme s’il espérait enfin toucher du doigt le mystère de la conquête amoureuse. Ces témoignages comme pris sur le vif, s’ils sont réjouissants (de la geekette en plein orgasme sitôt vu du bold sur son Gmail à la stratégie old school du bouquet de fleurs d’un garçon timide) ne font que surligner la perversité du divertissement orchestré par nos deux associés tombés dans les rets d’un bel indifférent.

C’est un bonbon aux couleurs acidulées mais au parfum poivré que nous offre là Xavier Dolan pour son second long métrage. Ce chenapan de 21 ans, honteusement doué, se démultiplie (histoire sans nul doute d’offrir une prise à ses détracteurs) et s’il offre un rôle en or à Monia Chokri, ne démérite pas en gamin arrogant, rôle déjà interprété dans son précédent film J’ai tué ma mère_2009 qu’il avait également produit et scénarisé. Pour Les amours imaginaires, en esthète sûr de son œil, il rajoute une autre corde à son arc, costumier (il est de ce fait seul responsable d’avoir habillé un blondinet d’un pull orange vif !).

S’essayant à l’art délicat du collage par des cut-up, des gros plans (nuque, dos, visage), des ralentis baignant dans des balades sirupeuses faisant partie de l’imaginaire collectif*, Xavier Dolan fait de son film — patchwork d’innombrables références cinématographiques parfaitement digérées — un kaléidoscope de couleurs chatoyantes (pur fantasme) rythmées d’inserts monochromes (triste réalité des coïts sans amour).

Et puis, il y a cette langue impensable, où le réalisateur, en gourmet des mots, s’en donne à cœur joie, entre patois et anglicismes, dans des dialogues qui mériteraient d’être entièrement sous-titrés pour ne pas risquer d’en perdre ne serait-ce qu’une miette.

Enfin, pour nous achever totalement après tant de beauté et d’impertinence, Xavier Dolan se paie le toupet de s’offrir en guest star la vedette de son prochain film (pour conjurer le sort ?). Un Louis Garrel dégainant (enfin !) un sourire radieux… Le cadeau ne se refuse pas.

En bref, ces Amours imaginaires au charme fou forment un film aussi léger qu’une pluie de chamallows sombrant tendrement au ralenti sur le souvenir d’un être fantasmé et aussi cruel qu’une robe vintage qui vous boudine et fane prématurément votre jeunesse.

* Soit le fameux Bang Bang repris en italien par Dalida qui revient comme un gimmick à chaque coup du sort ; s’écoutent également sur une bande originale joliment pimpante Le temps est bon d’Isabelle Pierre ou la reprise de Dreams des Cranberries par Faye Wong, quand Nicola Sirkis ne vient pas brailler 3ème sexe d’Indochine lorsque la séparation est consommée.

© MK2 Diffusion

Les amours imaginaires de Xavier Dolan_2010
avec Monia Chokri, Xavier Dolan, Niels Schneider, Anne Dorval, Anne-Elisabeth Bossé, Eric Bruneau, Magalie Lépine-Blondeau, Olivier Morin et Perrette Souplex

Sortie le 29 septembre 2010

 

CAPTIFS de Yann Gozlan

Dans Avant-première, Cinéma, France, Horreur, Survival, Yann Gozlan le 19/09/2010 à 17:03

© Bac Films

Gare aux Balkans !

Captifs est un conte à vous dégouter de vous lancer dans l’action humanitaire…

A croire qu’ils n’ont rien appris dans ce pays où ils sont venus aider les habitants à panser leurs blessures de guerre nos trois charmants membres d’une ONG ! N’a-t-on pas idée, pour rentrer plus vite chez soi, que de prendre des chemins de traverse dans un pays meurtri où ils peuvent, dans chaque village traversé, mesurer les désastres d’un conflit à peine achevé ?

Parce qu’ils ont fait la foire la veille aux fins de fêter leur "libération", voici nos trois altruistes épuisés, pressés et un tantinet irritables, qui refusent d’attendre quelques heures de plus à un checkpoint que l’on sécurise leur route.

Et le titre nous l’a déjà appris, pour qu’il y ait captivité, il faut qu’un rapt intervienne. Celui, inéluctable, qui se déroule sous nos yeux flanque aisément la chair de poule. Balancés comme des sacs dans une cage à fauves, puis séparés dans deux cellules où l’un d’entre eux, blessé lors de sa capture, reçoit les soins attentifs d’un médecin quasi muet ressemblant à s’y méprendre à l’inquiétant Sacha Pitoeff, les voilà prisonniers de deux geôliers aussi violents que goguenards, vraies caricatures ambulantes de serbes décérébrés.

Nonobstant, le film ne nous dira rien de plus sur ces brutes, préférant s’attacher aux victimes et à leur instinct de survie.

Captifs (dont il est regrettable que l’affiche décalque celle de Ils jusque dans sa baseline) malgré ses airs de déjà vu, propose quelques morceaux de bravoure pas piqués des hannetons.

Outre le kidnapping d’une brutalité inouïe (alors que de manière invraisemblable dans pareille mésaventure, la vertu de l’héroïne ne sera point mise à mal), notons également une tentative d’évasion qui s’achève dans l’humiliation et se mue en cauchemar pour claustrophobe, puis un suspense rondement mené lors d’une course folle dans une forêt qui s’achève par un pervers jeu de cache-cache près d’une exploitation agricole.

Si l’on peut regretter que la raison de l’enlèvement soit révélée un peu trop vite**, si — comme souvent désormais dans le cinéma de genre — l’héroïne (fantastique Zoé Felix) est hantée par un traumatisme d’enfance parfaitement inutile en la matière et qui alourdit maladroitement — par sa surexploitation — le déroulement de l’histoire, il faut reconnaître que Yann Gozlan, pour un premier long métrage :

  1. fait court, et on l’en remercie (le film ne dure qu’1h25, ce qui change agréablement des longueurs inutiles remarquées dans pas mal de sorties actuelles) ;
  2. révèle des qualités de mise en scène et de parti pris stylistiques fort intéressants***, notamment en ce qui concerne une étonnante bande son (jamais sonnerie de téléphone ne fut plus terrorisante) qui participe à l’élaboration de l’angoisse distillée par un scénario somme toute linéaire ;
  3. magnifie (après Olivier Dahan en 1997 pour Déjà mort) le talent singulier de Zoé Félix, dont la beauté est transcendée par un metteur en scène manifestement sous le charme et qui lui a concocté un personnage féminin bien trempé. Le film repose entièrement sur ses épaules supposées frêles et l’énergique sympathie qu’elle dégage couplée à un engagement total, ne sont pas pour rien dans l’intérêt que présente Captifs.

Eric Savin, quant à lui, dans un rôle un peu surfait de médecin baroudeur, semble quasiment en retrait et laisse élégamment sa partenaire bouffer l’écran.

Une bonne petite surprise donc que ce survival modeste aux images léchées. On ne peut que souhaiter à Yann Gozlan d’hériter d’un budget plus confortable et d’un scénario plus ambitieux pour son prochain film, qu’il soit de genre ou pas.

* Réalisé en 2006 par Xavier Palud et David Moreau
** Il est de surcroît tout aussi dommageable que la bande annonce soit trop explicite
*** Yann Gozlan loue d’ailleurs le talent de son directeur de la photographie, Vincent Mathias, dans l’interview que vous pouvez lire sur le site Films-horreur

© Bac Films

Captifs de Yann Gozlan_2010
avec Zoé Félix, Arié Elmaleh, Eric Savin, Ivan Franek, igor Skreblin, Philippe Krhajac et Margaux Guenier

Sortie le 6 octobre 2010

SUBMARINO de Thomas Vinterberg

Dans Avant-première, Cinéma, Danemark, Drame, Suède, Thomas Vinterberg le 31/08/2010 à 14:22

© MK2 Diffusion

Afflictions.

Cela fait un sacré bout de temps que Nick vit d’expédients et se noie dans l’alcool… Toute une vie, sans nul doute possible. Avec une mère ivrogne et violente (pléonasme ?), a-t-on vraiment le choix. Oui, sans doute si l’on ne développe aucun sentiment de culpabilité devant les saloperies que vous fait la vie, ou d’humanité pour le sort de ses semblables.

A voir cet ours mal léché se présenter comme orphelin, être incapable d’adresser la parole à son frère cadet et en détruire une cabine téléphonique à mains nues jusqu’à ce que bris d’os s’ensuive, on pourrait aisément croire qu’il ne ressent plus aucun intérêt pour les autres, surtout s’ils sont faibles et encore plus abimés qu’il n’est. A surprendre cette montagne de nerfs constamment au bord de l’implosion terroriser un voisin bien frêle ou profiter sans vergogne d’une voisine amoureuse au cœur trop grand et à la vertu enfuie, comment diable pourrait-on développer une empathie quelconque avec cet irascible dadais (interprété par le fort charismatique Jakob Cedergren), s’il ne semblait cacher une blessure secrète ?

Il faudra l’assassinat de cette pauvre fille par un type encore plus paumé qu’elle et surtout la rencontre avec un jeune garçon pour que Nick se décide enfin à relever peu ou prou la tête de l’eau alors que tous ceux qui le croisent sont en perte d’oxygène, que la police soit à leurs trousses, ou la poisse, ou la honte.

Si en 1998 Thomas Vinterberg (taquin co-inventeur du Dogme95 avec cet autre petit plaisantin de Lars Von Trier) nous flanquait une singulière baffe en pleine poire avec son Festen, réjouissant règlement de comptes révélant les sordides secrets d’une famille de la haute bourgeoisie, le réalisateur — après s’être égaré une bonne dizaine d’années (qui se souvient encore de l’invraisemblablement grotesque It’s all about love_2003 ?) — revient cette année aux affaires pour nous balancer un uppercut à l’estomac avec cette imparable chronique d’une rédemption annoncée, parsemée de références christiques. Le public, malmené durant deux heures, a tout intérêt à avoir cœur et organes internes bien accrochés. Il ne serait point étonnant en conséquence d’en voir certains s’enfuir prestement tant les multiples descentes aux enfers sans échappatoire possible dont nous sommes les témoins malheureux flirtent dangereusement avec le glauque et la complaisance.

Ce qui fait l’intelligence et la beauté du film est cet équilibre constant — parfois empreint d’un humour féroce — entre le sordide et le sublime, l’absence totale de pathos ou de cynisme avec laquelle Thomas Vinterberg s’emploie sur le fil du rasoir à narrer les contes de folies ordinaires de mères ogresses, familles dysfonctionnelles, âmes en peine et laissés pour compte de la société danoise contre laquelle un triste prince à la tragique destinée nous avait déjà fortement instruit. Ainsi les trois décès* (fichtrement prévisibles, là est sans doute le petit reproche à exprimer) qui jalonnent le film interviennent-ils hors champ alors que le réalisateur ne rechignent pas à nous exposer crûment à des explosions de fureurs exacerbées, dérives éthyliques ou constants shoots d’héroïne.

Il n’est d’ailleurs pas innocent que Submarino s’ouvre et se referme sur une scène de flash back d’une douceur et d’une tendresse quasi obscène si l’on songe à ce qui nous attend entre deux. Bien glauque est la vie et bien héroïque qui s’en dédit semble nous insinuer Thomas Vinterberg et il est évident pour lui que le salut ne passera que par la nouvelle génération. Comme si l’atavisme dont se réclament Nick et son frère n’était que pur masochisme et soumission à une culpabilité judéo-chrétienne d’un autre âge.

Ainsi une des plus belles scènes du film est la rencontre digne d’un coup de foudre amoureux entre un Nick tétanisé et Martin, son neveu, garant de la bonne santé d’un père plus que faillible. Un père sans nom, qui ne semble avoir été créé que pour passer le relais entre son jeune fils et son frère ainé, seul adulte au psychisme encore relativement solide pour gagner le droit d’être sauvé.

Si l’on ajoute l’excellence de l’interprétation et le remarquable travail effectué par le réalisateur avec les quatre enfants (Sebastian Bull Sarning, Mads Broe, Gustav Fischer Kjærulff et Christian Kirk Østergaard) non-professionnels dont l’innocence et la justesse illuminent le film, les chemins inondés de mauvaises intentions et de haine de soi de Submarino sont hautement fréquentables. Car est enfin venu le temps du pardon.

Le film sort demain dans une vingtaine de cinémas de France et de Navarre. Dépressifs, camés, illuminés s’abstenir. Merci.

* Comme autant de chapitres.
Pour information, le film est une adaptation d’un roman de Jonas T. Bengtsson.

© MK2 Diffusion

Submarino de Thomas Vinterberg_2010
avec Jakob Cedergren, Peter Plaugborg, Patricia Schumann, Morten Rose et Gustav Fischer Kjærulff

Sortie le 1er septembre 2010

LA RIVIÈRE TUMEN de Zhang Lu

Dans Avant-première, Chine, Cinéma, Corée du Sud, Drame, Festival Paris Cinéma, Zhang Lu le 05/08/2010 à 09:38

© Arizona Films

Pas un yuan d’espoir.

Côté grandes échappées vers un Eldorado fantasmé, si les cubains ou les africains risquent la noyade et les mexicains la déshydratation, les nord-coréens ont manifestement la possibilité de finir comme la petite marchande d’allumettes, gelés sur la rivière Tumen qui les sépare de leurs voisins chinois.

Il n’est donc pas rare pour les habitants de cette dure et triste province située au nord-est de l’Asie de croiser des cadavres raidis par le grand froid le long de cette maudite frontière. Une des occupations favorites du jeune héros, Chang-ho, dont nous allons suivre la destinée est donc d’attendre, vautré sur la glace, que passe une âme charitable qu’il peut ensuite effrayer à peu de frais. C’est dire s’il s’ennuie.

Présenté en compétition au Festival Paris Cinéma et ce, en l’absence de son réalisateur, Zhang Lu, retenu en son charmant pays pour une vulgaire histoire de visa, La rivière Tumen a raflé le Prix du Jury (à l’unanimité et en un quart de tour si l’on en croit leur porte-parole, Eric Reinhardt) et le Prix des étudiants de la 8e édition.

Attention, ce film — tout à fait réfrigérant (le port de la doudoune est conseillé) — est d’une extrême lenteur, ce qui sied à son climat. Pour peu qu’il s’accroche, malgré le traitement minimaliste, et grâce au soin quasi obsessionnel apporté à la description de la vie peu amène qui règne en cette inamicale contrée, le spectateur tout aussi engourdi que les personnages (il n’y a qu’à remarquer de quelle molle manière une femme bafouée soufflètera le visage de sa rivale) aura un point de vue inédit sur les us et coutumes des rares habitants d’un miséreux village frontalier subsistant au rythme des émigrations clandestines d’individus encore plus pauvres et opprimés qu’eux.

Car si certains peuvent s’offrir le concours d’un passeur et de facto espérer une meilleure existence, d’autres affrontent quotidiennement le fleuve et les milices armées pour venir se ravitailler en nourriture ou en médicaments. Ainsi fait le seul ami et confident de Chang-ho qui, outre cultiver cette affection chinoise, acceptera de participer à un match de foot et accessoirement, de se faire castagner par une bande de garnements aussi désœuvrés qu’intolérants.

Zhang Lu est sans pitié (nous ne sommes pas loin de temps à autre d’un misérabilisme de mauvais aloi) lorsqu’il décrit la bassesse, le racisme sous-jacent, l’alcoolisme et le vide intérieur des villageois. Sans oublier les mensonges éhontés saupoudrés de menaces doucereuses des autorités en place. Aussi, le maire préfèrera-t-il annoncer cyniquement à ses électeurs que son octogénaire de génitrice est atteinte de la maladie d’Alzheimer plutôt que de reconnaître qu’il est à moitié coréen. Et pourtant, il y a de la grandeur dans cette femme obstinée qui désire plus que tout finir ses jours dans le pays qui l’a vu naître et qui, régulièrement, se fait arrêter et raccompagner par des soldats excédés.

Le temps semble s’être arrêté sous les frimas mais soudain, alors que l’on est en proie à une douce torpeur, les événements se précipitent et les tragédies s’enchainent jusqu’à l’insupportable. Car, si le réalisateur exalte également ce qu’il y a de meilleur chez l’homme, il ne fait nul doute pour lui que, malgré entraide, patience et compréhension, un bienfait n’est jamais rendu. En outre, l’idée d’accabler une même famille de tous les malheurs rend la fable moins digeste. De même qu’il nous faut reconnaître que le scénario est lourdement démonstratif quant à la description de certains migrants rendus fous de douleur par la famine ou le harcèlement politique.

On sait pourtant gré à Zhang Lu d’avoir pudiquement éloigné sa caméra lors de drames intimes éprouvants. Et si l’on est d’humeur optimiste, la longue scène finale, filmée comme un mirage, réchauffe quelque peu les cœurs meurtris.

Nonobstant, la véritable héroïne du film est bien cette glaciale rivière qui coule entre deux peuples, et se fige parfois, narquoise, comme pour les défier d’oser la franchir.

© Arizona Films

La rivière Tumen/Dooman River de Zhang Lu_2009
avec Cui Jian, Yin Lan, Li Jinglin, Lin Jinlong et Jin Xuansheng

Sortie le 25 août 2010

ORLY de Angela Schanelec

Dans Allemagne, Angela Schanelec, Avant-première, Cinéma, Comédie dramatique, Festival Paris Cinéma le 04/08/2010 à 08:28

© Baba Yaga Films

Faux mouvements.

Programmé au Festival Paris Cinéma, Orly d’Angela Schanelec offre avant tout le bonheur de retrouver la bien trop rare Mireille Perrier.

Rêverie architecturale sur l’aéroport, lieu de passages et de tous les possibles, y compris les pires exactions, ce documentaire fictionnel nous invite subrepticement à partager l’intimité de quelques voyageurs en partance.

Rencontres inopinées et censées sans suite, éventuels coups de foudre, drames du désamour, désirs contrariés, confrontation familiale et coming-out (terriblement prévisible toutefois) nous sont contés subtilement certes et parfois avec le concours de solides comédiens (Bruno Todeschini et Natacha Régnier entre autres, le jeune Emile Berling semblant par contre un peu moins inspiré ici que dans Un conte de Noël d’Arnaud Depleschin).

Néanmoins, malgré la beauté des images de Reinhold Vorschneider, le manque d’enjeu, la succession de scénettes et des échanges souvent diablement théâtraux, achèvent de distiller un ennui poli chez le spectateur.

Cependant, deux étonnants moments de fiction pure sécrètent un véritable sentiment d’inquiétude et récompensent enfin le public dans l’expectative.

La pause d’une hôtesse entre deux enregistrements de bagages est l’occasion d’un superbe moment de calme, quasi ouaté, dans un silence enfin retrouvé. Filmé en gros plan, le visage de la jeune femme savourant un déjeuner frugal acquiert alors un pouvoir hypnotique, à peine troublé par une découverte alarmante. S’ensuit inexorablement la description quasi clinique d’une professionnelle à l’ouvrage.

L’autre scène mémorable est la maladroite filature d’une amoureuse abandonnée par un jeune voyageur — séducteur ? prédateur ? — qui n’osera pas l’aborder. L’insoutenable légèreté des êtres, la fascination amoureuse, le danger inhérent à se perdre dans la foule, voire la triste évidence des occasions manquées, sont brusquement palpables et le temps semble suspendu en un long et langoureux instant.

Puis la banalité reprend ses droits et l’épilogue nous laisse comme un arrière-goût de terrible frustration.

Nonobstant, la fausse poursuite précitée nous aura au moins permis de réécouter les accents déchirants de Remember me* interprété par Cat Power. Ce n’est déjà pas si mal.

* A écouter sur LA NUIT DES CINÉS FOUS, la version originale d’Otis Redding et la reprise de Cat power.

© Baba Yaga Films

Orly d’Angela Schanelec_2009
avec Natacha Régnier, Bruno Todeschini, Mireille Perrier, Émile Berling, Maren Eggert, Jirka Zett et Lina Phyllis

Sortie le 11 août 2010

LE DERNIER EXORCISME de Daniel Stamm

Dans Avant-première, Cinéma, Daniel Stamm, Horreur, USA le 02/08/2010 à 09:02

© StudioCanal

Exorcisme Story.

— spoilers inside* —

Vous suivez avec délectation les ébats aquatiques de blondes à gros poumons ? Vous n’en pouvez mais de percer les mystères des habitants de la maison des secrets ? La télé réalité vous fascine au point de passer vos jours et vos nuits à suivre les passions amoureuses, sportives et stratégiques de parfaits inconnus ? Vous frémissez encore au souvenir des belles histoires incroyables et extraordinaires de Pierre Bellemare ?

Le ci-devant reportage sur les fantastiques aventures du révérend Marcus Cotton au pays des exorcismes est donc pour vous.

Ce charismatique homme d’église — interprété avec un enthousiasme communicatif par Patrick Fabian — aussi brillant que cynique, décide à l’aide d’une équipe de télévision de démonter un à un tous les mécanismes de la bigoterie qui étouffe ses concitoyens et entreprend ainsi effrontément de mordre les mains de ceux qui les nourrissent, lui et sa si charmante petite famille américaine, dont nous avons droit en bonus à un portrait plus vrai que nature lors d’interviews édifiantes.

N’ayant sans doute jamais entendu parler du Projet Blair Witch** et encore moins de la suicidaire épopée italienne au royaume des cannibales***, notre bande de mécréants part donc réaliser son documentaire sur les routes d’une Louisiane encore meurtrie par le passage de Katrina (notons que le réalisateur se garde d’en exploiter inutilement les blessures) et finit par s’égarer sur des chemins de traverse qui vont durement ébranler le scepticisme ambiant.

Que les natures sensibles se rassurent, la baseline en exergue sur l’affiche n’est que pure roublardise. Bien que le film soit notamment produit par Eli Roth***, réalisateur connu pour son raffinement en matière de tortures à haut taux d’hémoglobine, Daniel Stamm a l’intelligence de préférer la suggestion à la surenchère (même si le caméraman abuse inopportunément de zooms épileptiques).

On rit beaucoup et ce, grâce à l’abattage de Patrick Fabian, acteur issu de séries télévisées, qui se révèle excellent dans un one-man-show qui culmine lors d’un exorcisme pratiqué sur une jeune campagnarde, le gredin y révélant une panoplie impressionnante de farces et attrapes tout en brocardant ironiquement les poncifs du genre. Nonobstant, la seule chose qui tendrait plutôt à nous terrifier, nous spectateurs, est bien la description de l’obscurantisme religieux régnant encore au XXIe siècle dans les vastes contrées.

La force du film tient essentiellement à son casting. Lorsque nos aventuriers débarquent au domicile des ploucs que notre homme de peu de foi compte gruger, il flotterait presque comme un parfum de Délivrance*** jusque dans le lieu de culte du village. Car Louis Herthum (le père), Ashley Bell (particulièrement remarquable dans le rôle de la possédée en Doc Martens) et Caleb Landry Jones (le frère narquois) forment sans gros effort une famille que l’on suppute consanguine. Le climat délétère qui règne sur la ferme est extrêmement bien rendu et rampe bientôt une sourde angoisse dès l’instant que l’on se doute que notre aimable escroc va devoir rendre des comptes à son créateur quant à son orgueilleuse impudence.

Et là… Patatras ! Outre le choix peu judicieux du titre — les producteurs souhaitant sans nul doute surfer encore et toujours sur les recettes du passé (Cotton, envisagé précédemment aurait été plus intrigant) — qui annonce clairement l’épilogue, tandis que l’atmosphère devenait foncièrement malsaine et les rires forcés… le scénariste (a) s’est pendu, (b) a filé avec le script, (c) a inhalé des substances illicites. Merci de rayer les mentions inutiles.

Tous les efforts entrepris se transforment subséquemment en eau de boudin et la plaisanterie tourne court. Dommage. Pour une fois que l’on s’amusait à épingler les travers des fanatiques de tous poils et les faux prophètes.

* mais bien moins que dans le titre ou la bande annonce
** The Blair Witch project de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez_1999
*** Cannibal holocaust de Ruggero Deodato_1980
**** Entre autres, les abominables Cabin fever_2002, Hostel_2006 et 2007
***** Deliverance de John Boorman_1972

© StudioCanal

Le dernier exorcisme/The last exorcism de Daniel Stamm_2010
avec Patrick Fabian, Ashley Bell, Louis Herthum, Caleb Landry Jones, Iris Bahr, Tony Bentley et Becky Fly

Sortie le 15 septembre 2010

LLUVIA de Paula Hernández

Dans Argentine, Avant-première, Drame psychologique, Paula Hernandez le 30/06/2010 à 23:30

© Les Grands Films Classiques

Après eux, le déluge.

Quel endroit singulier pour une si belle rencontre !

En l’occurrence, la voiture plutôt déglinguée d’Alma (Valéria Bertuccelli, vue en 2007 dans XXY de Lucia Puenzo) qui déménage, au propre comme au figuré, bloquée dans un embouteillage monstre en plein cœur d’un Buenos Aires ardu à reconnaître tant la ville semble disparaître sous une pluie (lluvia) diluvienne.

D’aucuns penseraient que l’apocalypse est proche.

C’est là que se réfugie Roberto (Ernesto Alterio, un des candidats d’El método de Marcelo Pineyro_2005), blessé à la main, et qui semble vouloir échapper à d’invisibles poursuivants. Il s’introduit comme un voleur dans cet abri de fortune pour reprendre contenance, voire laisser passer l’orage ou simplement s’extraire un instant du monde extérieur. Ce qui paraît braquage n’en est pas un. Et Roberto, l’intrus, est encore plus effrayé qu’Alma, non parce qu’elle représente une menace, mais comme interloqué de sa propre audace.

Nous sommes en Argentine, des clameurs sourdes nous parviennent difficilement comme effacées par le bruit de l’orage, cette rencontre impromptue pourrait être le prélude d’un thriller politique. Mais en l’occurrence ce que fuit Ernesto ne sont que des souvenirs et de sordides problèmes matériels à résoudre, et Alma n’a pas d’autres ennemis que ses propres contradictions.

Ernesto, bourgeois à la vie rangée et un tantinet monomaniaque dont la soupape finira par exploser dans une scène d’anthologie, a momentanément quitté sa famille espagnole pour fermer les yeux d’un père miséreux qu’il n’a guère connu. Alma, la bordélique, a quitté son compagnon dont elle ignore encore si elle porte ou non l’enfant. Ces deux étrangers que tout oppose vont se raccrocher l’un à l’autre, perdus dans une ville tentaculaire livrée au déluge, tenter de s’apprivoiser, se découvrir, et ce faisant, effectuer un point sur leur existence et rêver à un avenir qu’ils peuvent encore modeler selon leurs désirs.

Plastiquement superbe — l’humidité y est palpable — Lluvia est une parenthèse enchantée entre deux êtres momentanément en standby existentiel et que la solitude va rapprocher.

Aidée par deux subtils comédiens (et courageux ! Valéria Bertuccelli passant les 2/3 du film transie sous une pluie battante), Paula Hernández a réalisé là un film délicat et pudique sur les destinées humaines qu’il serait dommageable de rater sous le fallacieux prétexte qu’il sort en plein mois de juillet.

Bien au contraire, il ne peut qu’être judicieux en ces temps de canicule d’aller se rafraîchir sous les ondées argentines.

© Les Grands Films Classiques

Lluvia de Paula Hernández_2010
avec Valeria Bertuccelli et Ernesto Alterio

Sortie le 21 juillet 2010

SIN NOMBRE de Cary Fukunaga

Dans Avant-première, Cary Fukunaga, Cinéma, Drame, Mexique le 27/09/2009 à 21:50

© Diaphana Films

Ceux qui s’exilent prendront le train.

Premier long-métrage de Cary Fukunaga, Sin nombre (notamment produit par les acteurs Gael Garcia Bernal et Diego Luna) est un coup de maître et l’ambition du jeune homme laisse augurer du meilleur pour la suite de sa carrière.

Le réalisateur — après avoir obtenu les prix de la meilleure réalisation et de la meilleure direction artistique dans la catégorie "film dramatique" au Festival du Film Indépendant de Sundance en 2009 — en a profité pour rafler le prix du jury (ex-aequo avec Precious de Lee Daniels) au 35ème festival de Deauville.

Fruit de patientes recherches sur les immigrés sud-américains prêts à tout risquer pour rejoindre les Etats-Unis, éternelle terre promise de tous les damnés de la terre, Sin Nombre, très adroitement, mêle le récit de deux destinées : celles de Sayra (Paulina Gaitan, à la beauté farouche et singulière), jeune Hondurienne que son père — récent expulsé — entraîne dans son périple ferroviaire et du Mexicain Casper (Edgar Flores, nouveau venu), membre dissident de la Mara, un des gangs les plus dangereux (car tentaculaire) de l’Amérique du Sud*.

Victimes tous deux d’une inexorable (peu importe les disparus, les égarés, les retardataires) fuite en avant, c’est une rencontre imprévue (et pourtant hautement probable, puisque les migrants qui voyagent illégalement sur le toit des trains doivent faire face, au mieux aux intempéries, au pire aux dangers que représentent la loi et l’ordre — extorsion, arrestations, tir à vue —, et sont également victimes de rapines de la part des gangs) qui va faire se confronter leurs deux mondes.

Sayra a dû abandonner sa grand-mère au Honduras pour espérer connaître un meilleur avenir (comme son père l’a autrefois "oubliée" en fondant une nouvelle famille aux Etats-Unis) ; Casper, en voulant la défendre tout en vengeant l’assassinat de sa bien-aimée, la sauve d’un viol barbare et se condamne à mort. Désormais liés par ce crime de sang, les deux orphelins s’attachent l’un à l’autre et poursuivent leur périple de concert, poursuivis par l’ire des anciens compagnons d’armes du garçon. On se prend parfois à penser aux Amants de la nuit**, autre épopée d’un couple juvénile en cavale.

Et le croquemitaine qui les poursuit est un bambin au visage d’ange (Kristian Ferrer, qui rappelle quant à lui, un autre enfant perdu, Pixote***) dont on ignorera jusqu’au bout si la rage est due à une irrépressible envie d’appartenir corps — bientôt tatoué donc stigmatisant — et âme à la Mara ou n’est que le reflet du dépit d’avoir été brutalement renvoyé à sa solitude par son mentor.

Violent, mais sans complaisance ni concession aucune, Sin nombre n’en oublie pas d’exalter la beauté des paysages sud-américains. Dès le premier plan, d’un éclat terrassant (Cary Fukunaga, entre autres talents, a été directeur de la photographie sur plusieurs longs métrages), le film happe le spectateur pour ne plus le lâcher, entre suspense (nos héros parviendront-ils entre fusillades et trahisons à bon port ?) et critique sous-jacente des politiques (la corruption quasi-généralisée).

Mais s’il décrit l’absence d’avenir d’une certaine jeunesse (pauvreté, illettrisme, démission parentale) qui considère qu’hors des gangs, il n’est point de salut, et le mépris qui cerne les indigents, le réalisateur — tout en filmant de manière exquise la naissance d’un possible amour — évoque également la solidarité qui malgré tout préexiste.

Empli de compassion excluant tout paternalisme dégoulinant, Sin nombre est un film à voir, ne serait-ce que pour le subtil message d’espoir qui le porte.

* manifestement co-responsable le 2 septembre dernier de l’assassinat au Salvador de Christian Poveda qui lui a consacré un documentaire, La vida loca.
** They Live by Night de Nicholas Ray_1949.
*** Pixote : a lei do mais fraco/Pixote, la loi du plus faible d’Hector Babenco_1981, interprété par Fernando Ramos da Silva, alors âgé de 13 ans. Tombé dans la délinquance, il fut abattu par la police militaire à 20 ans. Il ne reste qu’à souhaiter à l’interprète de Smiley de connaître un sort moins funeste.

NB. Sin Nombre ne sortira en France que le 21 octobre prochain. J’ai été invitée à l’avant-première — qui s’est déroulée en présence du (charmant) réalisateur — par la grâce de l’amical coup de pouce de Chandleyr, Rob Gordon et Florian. Qu’ils en soient ici remerciés.

© Diaphana Films

Sin nombre de Cary Fukunaga_2009
avec Edgar Flores, Paulina Gaitan, Kristian Ferrer, Tenoch Huerta, Gerardo Taracena, Guillermo Villegas, Diana Garcia et Damayanti Quintanar